Peut-on à la fois obéir et être libre ?

Fait par l'élève. Note obtenue : 15. Corrigé entièrement rédigé.

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: bidibulle (élève) •

« On mènera toujours les peuples avec ces deux mot, ordre et liberté : mais l'ordre vise au despotisme, et la liberté à l'anarchie. Fatigués du despotisme, les hommes crient à la liberté ; froissés par l'anarchie, ils crient à l'ordre. L'espèce humaine est comme l'océan, sujette au flux et au reflux : elle se balance entre deux rivages qu'elle chercher et fuit tour à tour, en les couvrant dans cesse de ses débris. »
Obéir et être libre. Probablement les deux verbes que l'histoire humaine a révélé les plus complexes à concilier. Complexes par les symboles dont l'Homme a su les investir, mais aussi par leur polysémie. Qu'est-ce qu'être libre ? Qu'est-ce qu'obéir ? La liberté est-elle absence de contraintes ? Liberté et contraintes sont-elles incompatibles ? L'Homme est-il moins libre en obéissant aux lois qu'en obéissant à luicseul ? Et finalement, peut-on à la fois obéir et être libre ?


Obéir provient du latin obedire, dérivé de audire, écouter. Obéir, c'est se soumettre à la volonté de quelqu'un, à un règlement, exécuter un ordre : obéir à ses parents, à la loi. C'est céder à une incitation, un sentiment : obéir à ses instincts. C'est enfin être soumis à une force, une action, une règle par une nécessité naturelle : les corps obéissent à la pesanteur.
Quant à la liberté, on distinguera dans le cadre de cet exposé d'une part liberté naturelle de faire tout ce que l'on désire si on le peut, d'autre part liberté civile ou politique comme autonomie, obéissance à la loi à l'élaboration de laquelle on a participé et enfin liberté métaphysique, création de soi par soi, rapport entre l'action et le moi créateur, qui épouse la durée et se dépasse sans cesse : son avenir est différent de son passé.
Comment peut-on alors parler de liberté ? N'est-elle pas d'abord ce pouvoir que rien ne contraint ? Pouvoir d'une existence, ici et maintenant, capable de désirer et, en conséquence, de se mouvoir, de fuir, dire non par un déplacement physique ou rêve ? Être devient alors synonyme d'exister : chargé d'une liberté. L'ordre contraint la liberté naturelle, la fantaisie du désir, la violence de la force au service du désir.
Si la liberté c'est l'absence de contrainte, alors c'est faire ce qu'on désire sans rencontrer d'obstacle. C'est l'indépendance, comme, par exemple, le vagabond non assujetti à un ordre social (Arthur Rimbaud, Jack Kerouac, etc.). Carmen dit dans l'opéra de Georges Bizet : « Ce que je veux, c'est être libre et faire ce qui me plaît [...] avoir pour pays l'univers et pour loi sa volonté. ». C'est l'ivresse de la liberté : un certain sentiment de liberté peut s'accompagner de l'acte volontaire, et même lorsque l'action est empêchée, il nous reste le sentiment que c'est nous qui décidons de la direction de notre volonté. Le sentiment de la liberté peut naître de l'allègement des contraintes sociales, par exemple dans le temps festif (consommation excessive, démesurée), par opposition au temps ouvré (travail et production). La hiérarchie sociale est renversée, comme dans les saturnales ou le carnaval.
Mais cette liberté n'est pas la liberté au sens philosophique. En effet, quelle est la valeur de la liberté naturelle qui consiste à suivre le désir, à faire tout ce qui nous plaît : que vaut ce type de liberté ? Sacrifier au mauvais infini du désir qui dès qu'il a quelque chose veut autre chose, un manque étant remplacé par un autre manque. N'est-ce pas un esclavage ? S'abandonner à ses désirs, n'est-ce pas leur obéir, et dès lors un tel abandon ne relève-t-il pas d'une forme déguisée de déterminisme ? Nous serions alors victimes d'une illusion de libre arbitre : nous aurions une fausse conscience de la liberté de notre volonté parce que nous ignorons les véritables causes qui nous font agir.

Ainsi, Spinoza écrit dans l'Éthique :

« Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent. Un enfant croit librement appéter le lait, un jeune garçon irrité vouloir se venger et, s'il est poltron, vouloir fuir. Un ivrogne croit dire par un libre décret de son âme ce qu'ensuite, revenu à la sobriété, il aurait voulu taire. De même un délirant, un bavard, et bien d'autres de même farine, croient agir par un libre décret de l'âme et non se laisser contraindre ».

Nietzsche reprendra cette critique :

« Aussi longtemps que nous ne nous sentons pas dépendre de quoi que ce soit, nous nous estimons indépendants : sophisme qui montre combien l'Homme est orgueilleux et despotique. Car il admet ici qu'en toutes circonstances il remarquerait et reconnaîtrait sa dépendance dès qu'il la subirait, son postulat étant qu'il vit habituellement dans l'indépendance et qu'il éprouverait aussitôt une contradiction dans ses sentiments s'il venait exceptionnellement à la perdre. »

Finalement, la loi constitue-t-elle, pour la liberté, un obstacle ou une condition ?
« Il n'y a point de liberté sans Lois [...] » disent Rousseau et Kant. Car la liberté de tous serait en ce sens contradictoire : mes désirs universalisés s'annuleraient. La loi est donc nécessaire et il faut limiter l'extension de la liberté pour garantir son exercice. Ces limites sont dans l'intérêt même de la liberté, pour éviter la tyrannie, les conflits et l'esclavage : « On pourrait, sur ce qui précède, ajouter à l'acquis de l'état civil la liberté morale qui seule rend l'Homme vraiment maître de lui ; car l'impulsion du seul appétit est esclavage, et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté. » (Rousseau, Le contrait social). On remarque que dans cette conception philosophique de la liberté, les limites ne sont pas des limites contraignant la liberté de la volonté humaine ; ces limites définissent en réalité un domaine d'action où la liberté peut exister, ce qui est tout autre chose. Liberté et contrainte ne sont donc pas incompatibles. La volonté morale pose la loi (pour tous) à laquelle elle se soumet : la volonté se prend elle-même pour objet, elle veut sa réalisation, elle a pour fin elle-même. L'ordre devient ainsi une des conditions de la libération : « La liberté est le droit de faire tout ce les lois permettent. » Montesquieu, Esprit des Lois XI, III.

Mais l'homme est-il plus libre en obéissant aux lois de la cité qu'en obéissant à lui seul ? Pour quelle raison peut-on dire que la liberté civile, l'autonomie comme obéissance à la loi qu'on est prescrite présente un degré de liberté supérieur à la liberté naturelle ? Si « L'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté » (Rousseau) alors c'est n'obéir qu'à la contrainte qu'on exerce sur soi et non à la contrainte extérieure qui est souvent aliénation. Mais n'obéir qu'à la loi qu'on s'est prescrite comme liberté, n'est-ce pas être autonome ? Être autonome, c'est être fidèle à des valeurs qu'on a choisies : la promesse, et la déclaration d'amour ne sont-elles pas expression d'un "oui" qui exprime une décision, un engagement, une liberté ? Si la liberté en tant qu'autonomie c'est obéir à la loi qu'on s'est prescrite, alors l'autonomie est ce qui exclut cette liberté naturelle de faire tout ce qu'on veut si on le peut. C'est réprimer la liberté naturelle, échapper à l'ivresse de la liberté, en sacrifiant à la liberté civile comme autonomie.
La loi, comme ordre imposé ou ordre exigé n'est qu'une condition de la liberté : la sécurité du lendemain ou la sécurité dans la rue, n'est pas la liberté. La loi comme être de raison est une fiction, un modèle inadéquat à la réalité d'un moi créateur capable d'inventer des formes de vie: création de soi par soi.
Ainsi, être libre, n'est-ce pas créer le texte de sa vie non pas contre la loi mais au delà de la loi ? Si la liberté c'est le rapport entre l'action et le moi, l'homme est d'autant plus libre qu'il obéit à lui seul comme moi créateur de soi par soi :

« On appelle liberté le rapport du moi concret à l'acte qu'il accomplit. »
Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience.

La liberté est la capacité d'un moi d'inventer le mode de vie qui lui convient en s'inventant lui-même dans une création de soi par soi. L'ordre doit simplement assurer la sécurité comme possibilité laissée à chacun, s'il le veut et s'il s'en est rendu capable, d'inventer et de réaliser le mode de vie qui l'exprime le mieux dans sa durée créatrice :

« Si l'on convient d'appeler libre tout acte qui émane du Moi, et du Moi seulement, l'acte qui porte la marque de notre personne est véritablement libre. »
Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience.

Mais cette liberté n'est pas le rejet de la règle car elle exige l'éducation comme exercice de maîtrise de soi et comme exercice de l'attention qui seule permet d'accéder à l'information sans laquelle la création n'aurait pas de contenu : si la volonté a le pouvoir de dire oui ou non, ce pouvoir pour être efficace doit être éclairé par la connaissance.


Ainsi écrit Rousseau : « Il n'y point de liberté sans Lois [...] Dans l'état même de nature l'homme n'est libre qu'à la faveur de la Loi naturelle qui commande à tous. Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux Lois mais il n'obéit qu'aux Lois et c'est par la force des Lois qu'il n'obéit pas aux hommes. [...] Vous avez des Lois bonnes et sages, soit en elles-mêmes, soit par cela seul que ce sont des Lois [...] La pire des Lois vaut encore mieux que le meilleur maître; car tout maître a des préférences, et la Loi n'en a jamais. » (Pléiade, tome.3 page 842, Lettres écrites de la Montagne). L'histoire nous montre qu'il n'y a pas de liberté véritable sans lois pour le bien commun : « La loi, en général, est la raison humaine, en tant qu'elle gouverne tous les peuples de la terre. » (Montesquieu, Esprit des lois, I. III). Mais Brunschvicg répond « Le bon citoyen obéit à la loi ; meilleur est celui qui améliore la loi. » (Progrès de la conscience). N'obéir qu'à la loi serait en effet privilégier le passé, ce qui est mort. Être libre c'est créer le texte de sa vie non pas contre la loi mais au delà de la loi. C'est obéir à la loi qu'on est prescrite, être autonome. Mais il n'y a pas de liberté véritable sans éducation des citoyens : si la liberté c'est ce qui émane du Moi, « [...] l'acte qui porte la marque de notre personne est véritablement libre. » (Bergson), et cet acte pour être efficace doit être éclaire par la connaissance. Obéir tout en étant libre n'est donc plus une possibilité, mais bel et bien une nécessité.

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