Le Menteur est une œuvre baroque mais aussi classique, parue en 1644 évoquant le mensonge à double tranchant. Elle a pour auteur Pierre Corneille, qui est un dramaturge et poète du XVIIᵉ siècle. El le évoque le thème du mensonge, qui est l’intrigue principale. Dorante ment afin de tenter de se rendre la vie plus facile, mais bien que trompant chaque personne, il est lui-même trompé par Clarice et Lucrèce.
Ce texte, situé dans la scène 6 de l’acte V, est un dialogue qui relève à la fois du comique de parodie, du délibératif, de l’art oratoire, et de la polémique. Nous sommes ici à Paris au XVIIᵉ siècle, et il se trouvent comme personnages Dorante (qui joue le rôle du menteur, qui est en pleine action et qui utilise son éloquence pour se sortir de la situation), Clarice et Lucrèce (qui tentent de déjouer la supercherie de Dorante). Le trio est en train de délibérer sur les mensonges de Dorante, où ce personnage mythomane essaie coûte que coûte de se sortir de cette situation par le biais du mensonge et de son talent d’éloquence, mais peu de sorties s’offrent à lui.
Problématique
dans quelle mesure peut-on dire que, dans cet extrait, Dorante fait preuve d’une virtuosité rhétorique et d’une éloquence habile pour échapper à ses contradicteurs et renverser une situation qui semblait compromise ?
Annonce du plan
– Premier mouvement : une lutte rhétorique entre Dorante et Clarice où Dorante réécrit le passé (lignes 1 à 20)
– Deuxième mouvement : un virtuose du mensonge qui conjugue son mensonge au présent et au futur (lignes 21 à 33)
I. Une lutte rhétorique entre Dorante et Clarice où Dorante réécrit le passé (l. 1 à 20)
a) La lutte rhétorique entre Dorante et Clarice (l. 1 à 11)
J’aime de ce courroux les principes cachés : Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez.
Ici, Dorante, par son éloquence, essaie de rompre la colère de Lucrèce. Il fait passer la colère de Lucrèce en l’associant à un attachement, notamment par le verbe aime
, utilisé de façon explicite, lui permettant de retourner ce problème en un avantage.
Mais j’ai moi-même enfin assez joué d’adresse : Il faut vous dire vrai, je n’aime que Lucrèce.
Il s’agit d’un euphémisme de Dorante, qui avoue avoir utilisé des mensonges pour pouvoir séduire. Cependant, par la négation restrictive, il met en avant le fait que Lucrèce est la seule personne qu’il aime.
Est-il un plus grand fourbe ? Et peux-tu l’écouter ?
Cette réplique corrosive de Clarice amène un aspect ridicule de Dorante. Il est considéré comme un menteur par excellence, ce qui induit implicitement que Clarice affirme que, même lorsqu’il dit la vérité, il y a toujours quelque chose de faux. Cela renvoie à un début de lutte rhétorique.
Dorante, à Lucrèce : Quand vous m’aurez ouï, vous n’en pourrez douter.
L’utilisation du futur permet de mettre en avant le fait que Dorante affirme ne pas mentir. Il lui demande de bien l’écouter pour qu’elle soit convaincue de son amour et de sa sincérité, ce qui accentue cette lutte.
Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre, Clarice m’a fait pièce, et je l’ai su connaître.
Nous pouvons associer cet extrait à la lutte car Dorante se défend en expliquant qu’il a compris ensuite qu’à la place de Lucrèce, c’était Clarice qui était à la fenêtre, donc Clarice l’a trompé. Cela est accentué notamment par le passé composé, qui a une valeur d’énonciation.
Comme en y consentant vous m’avez affligé, Je vous ai mise en peine, et je m’en suis vengé.
Il y a ici un aspect pathétique pour Dorante, par le fait que Clarice s’est laissée emporter en le faisant tourner en ridicule en se faisant passer pour Lucrèce. Cela a donc affecté Dorante, qui a ensuite eu une envie de vengeance. Cette vengeance permet de créer un retournement accusant Clarice de mentir plus que lui, car Dorante ment pour se venger. L’art de son éloquence est présent car il arrive, à lui seul, à diriger le dialogue.
Mais que disiez-vous hier dedans les Tuileries ?
La conjonction de coordination mais
, accompagnée du complément circonstanciel de lieu et du complément circonstanciel de temps, permet à Clarice de revenir sur une situation passée, hier aux Tuileries
, pour pouvoir enfoncer Dorante, le dénoncer pour ses mensonges et montrer qu’elle n’y est pour rien et que tout est de sa faute.
b) Dorante réécrit le passé (l. 12 à 20)
Clarice fut l’objet de mes galanteries...
L’utilisation du passé simple accentue le fait que cela est terminé depuis longtemps, car maintenant il n’aime que Lucrèce. Il affirme que c’était avec Clarice qu’il avait exercé ses galanteries et que cela appartient au passé. De plus, nous pouvons remarquer les trois points de suspension, qui expliquent implicitement que Dorante s’est fait couper la parole par Clarice, car elle ne porte pratiquement aucune attention à ce qu’il dit, ce qui révèle une petite tension.
Veux-tu longtemps encore écouter ce moqueur ?
Une question rhétorique est présente, accentuée par l’adverbe encore
, qui renforce l’adjectif longtemps
et amplifie l’idée de ne pas écouter Dorante.
Elle avait mes discours, mais vous aviez mon cœur, Où vos yeux faisaient naître un feu que j’ai fait taire.
L’utilisation de l’imparfait indique que Dorante affirme les compliments qu’il faisait à Clarice. Cependant, les métaphores aviez mon cœur
montrent que Lucrèce possède l’amour de Dorante et expriment ses sentiments. Le feu est symbole d’amour et de passion.
Jusqu’à ce que ma flamme ait eu l’aveu d’un père : Comme tout ce discours n’était que fiction, Je cachais mon retour et ma condition.
La métaphore de la flamme exprime sa passion et son amour, mais cette passion est restreinte par l’affirmation du père. Le nom fiction
montre qu’il avoue qu’il jouait un rôle et qu’il a menti, notamment par peur d’être rejeté et de ne pas être aimé.
Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse, Et ne fait que jouer des tours de passe-passe.
Le terme fourbe
est accentué par sa répétition deux fois, ainsi que par le verbe entasse
, qui désigne Dorante comme un menteur. La négation restrictive renvoie à l’affirmation que Dorante leur joue des tours et trouve toujours des solutions pour mentir.
II. Un virtuose du mensonge qui conjugue son mensonge au présent et au futur (l. 21 à 33)
Le mensonge sert également à réécrire le présent et le futur.
a) Le mensonge utilisé pour réécrire le présent
Vous seule êtes l’objet dont mon cœur est charmé.
Nous avons ici le verbe êtes
au présent d’énonciation, qui témoigne de l’amour qu’il porte à son égard. L’adjectif seule
renforce son argumentation, laissant entendre que Lucrèce est la seule femme qui occupe son cœur. De plus, la proposition subordonnée relative ayant pour antécédent l’objet
, ainsi que la métaphore de l’amour, permettent de témoigner du penchant qu’il a envers elle.
C’est ce que les effets m’ont fort mal confirmé.
Le présentatif c’est
, au présent d’énonciation, permet d’annoncer l’idée de Lucrèce qui va s’opposer à l’argument de Dorante. Le participe passé confirmé
est réfuté de façon hyperbolique, notamment avec l’adjectif fort
, qui accentue l’adverbe à valeur péjorative mal
. Elle essaie ici de démanteler le mensonge du séducteur fallacieux.
Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe.
L’adjectif belle
est utilisé à différentes fins. La première est d’adoucir Clarice face à la remarque qu’il va lui faire, mais il participe aussi à construire sa rhétorique. Le verbe aimez
sert ici à construire une interrogation totale implicite, et l’adverbe toujours
donne un tournant que l’on peut qualifier de provocateur. Il s’agit d’une remarque faite à Clarice dans le but de montrer qu’il sait manier l’art de l’éloquence mais aussi de se venger, car c’est elle qui a mené cette tromperie. Cette tromperie avait elle-même pour but de démanteler Dorante. Cette suite de mensonges est typique du mouvement baroque.
Sans l’hymen de Poitiers il ne tenait plus rien.
La négation restrictive sans
permet d’exposer l’hymen comme la seule chose qui faisait vivre Alcippe. Dorante essaie même de faire naître chez sa rivale un sentiment de culpabilité avec la négation totale ne... rien
. De plus, il enrichit son mensonge avec le complément circonstanciel de lieu de Poitiers
, comme s’il était présent au moment de leurs fiançailles. Avec ce mensonge, Clarice sait délibérément qu’il tente de la provoquer, étant au courant de ses fiançailles qui doivent rester secrètes tant que le père d’Alcippe n’a pas conclu ce mariage avec le père de la fiancée.
Le voici qui s’avance, et j’aperçois mon père.
Dorante met ici fin au débat en annonçant l’arrivée d’Alcippe avec le verbe s’avance
et le déterminant le
, accompagné du père de Dorante avec le déterminant possessif mon
et le nom père
.
b) Le mensonge utilisé pour réécrire le futur
Si mon père à présent porte parole au vôtre / Après son témoignage, en voudrez-vous quelque autre ?
La conjonction de subordination si
permet d’introduire une condition. Le verbe porte
est au présent mais possède une valeur de futur proche, ce qui tente de nous faire croire que l’acte va bientôt être conclu. En désignant le père de Lucrèce, il lui témoigne que son amour est déjà conclu et que les seules personnes pouvant s’opposer à son amour sont Lucrèce et son père. De plus, l’interrogation partielle, qui possède une légère tournure rhétorique et qui suit cette proposition subordonnée de condition, est une façon de lui proposer un hymen proche. Cela a donc pour but de conclure un mariage sans consulter leurs pères et donc, encore une fois, de certifier la passion qui l’anime.
Après son témoignage il faudra consulter / Si nous aurons encore quelque lieu d’en douter.
La préposition après
met en évidence le mot témoignage
et donc l’importance de l’avis de son père sur l’hymen. De plus, le verbe faudra
, au futur à valeur injonctive, souligne le verbe consulter
à l’infinitif. Cela laisse comprendre que Lucrèce veut tout de même parler de la situation actuelle à son père pour voir si le mariage ne donnera pas lieu à une relation toxique. Lucrèce utilise la même tournure de phrase que Dorante en employant une proposition subordonnée de condition. Nous avons donc un futur proche soumis à des conditions, qui lui-même est soumis à des conditions. L’adverbe quelque
permet à première vue d’euphémiser son propos, mais comme nous avons une proposition subordonnée de condition, cela accentue le fait qu’elle a déjà pris sa décision.
Qu’à de telles clartés votre erreur se dissipe.
L’adjectif telles
amplifie le nom clartés
, ce qui permet de faire une éloge de Lucrèce qui maîtrise l’art de bien parler. L’adjectif démonstratif votre
, désignant le nom erreur
, permet de mettre en évidence l’erreur qu’a commise Lucrèce en doutant de l’amour que lui porte Dorante.
Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien.
Ce vers a une valeur ironique, car juste avant il tente de la provoquer et de faire naître chez elle un sentiment de culpabilité en dévoilant un secret. Cela s’oppose avec la négation totale ne... pas
. En effet, il se place ici comme un confident à qui l’on peut faire confiance. De plus, l’adjectif mauvais
, qualifiant le nom entretien
, montre que cet échange n’est pas très éloquent mais aussi inapproprié.
Mais entre vous et moi vous savez le mystère.
L’expression entre vous et moi
donne à la fois un contexte de confidence mais aussi d’ironie. De plus, le verbe savez
et le nom mystère
permettent la construction d’une interrogation rhétorique implicite. À travers cette interrogation, il laisse entendre qu’il est au courant de leur situation amoureuse.
Conclusion
Nous pouvons donc en conclure que cet extrait de Le Menteur illustre bien l’éloquence de Dorante, dont il fait usage pour se sortir de cette situation compromettante.
Il en vient à mentir sur le passé, le présent et même le futur. Cela témoigne également de sa grande maîtrise du mensonge.