Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes – Premier soir (extrait)

Le commentaire linéaire du texte.

Dernière mise à jour : • Proposé par: faridm (élève)

Texte étudié

[...] Sur cela je me figure toujours que la nature est un grand spectacle qui ressemble à celui de l'opéra. Du lieu où vous êtes à l'opéra, vous ne voyez pas le théâtre tout à fait comme il est; on a disposé les décorations et les machines, pour faire de loin un effet agréable, et on cache à votre vue ces roues et ces contrepoids qui font tous les mouvements. Aussi ne vous embarrassez vous guère de deviner comment tout cela joue. Il n'y a peut-être guère de machiniste caché dans le parterre, qui s'inquiète d'un vol qui lui aura paru extraordinaire et qui veut absolument démêler comment ce vol a été exécuté. Vous voyez bien que ce machiniste-là est assez fait comme les philosophes. Mais ce qui, à l'égard des philosophes, augmente la difficulté, c'est que dans les machines que la nature présente à nos yeux, les cordes sont parfaitement bien cachées, et elles le sont si bien qu'on a été longtemps à deviner ce qui causait les mouvements de l'univers. Car représentez-vous tous les sages à l'opéra, ces Pythagore, ces Platon, ces Aristote, et tous ces gens dont le nom fait aujourd'hui tant de bruit à nos oreilles; supposons qu'ils voyaient le vol de Phaéton que les vents enlèvent, qu'ils ne pouvaient découvrir les cordes, et qu'ils ne savaient point comment le derrière du théâtre était disposé. L'un d'eux disait: C'est une certaine vertu secrète qui enlève Phaéton. L'autre, Phaéton est composé de certains nombres qui le font monter. L'autre, Phaéton a une certaine amitié pour le haut du théâtre; il n'est point à son aise quand il n'y est pas. L'autre, Phaéton n'est pas fait pour voler, mais il aime mieux voler, que de laisser le haut du théâtre vide; et cent autres rêveries que je m'étonne qui n'aient perdu de réputation toute l'Antiquité. A la fin Descartes, et quelques autres modernes sont venus, qui ont dit: Phaéton monte, parce qu'il est tiré par des cordes, et qu'un poids plus pesant que lui descend. Ainsi on ne croit plus qu'un corps se remue, s'il n'est tiré, ou plutôt poussé par un autre corps; on ne croit plus qu'il monte ou qu'il descende, si ce n'est par l'effet d'un contrepoids ou d'un ressort; et qui verrait la nature telle qu'elle est, ne verrait que le derrière du théâtre de l'opéra.[…]

Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes – Premier soir (extrait)

C’est avec l’Entretien sur la pluralité des mondes, publié en 1686, que Fontenelle connaît la gloire. Par sa forme et son contenu, l’œuvre est représentative des modes et de l’esprit moderne de l’époque. La mise en scène d’un philosophe et d’une marquise, son élève, se déroule dans un château de Normandie. À partir d’observations au clair de lune, Fontenelle peut élaborer des théories scientifiques rendues accessibles par le caractère plaisant de la forme.

Le texte étudié se déroule le Premier Soir. Le but du texte est de montrer, au cours de ce premier entretien, que tout phénomène naturel a une cause explicable même si on ne peut pas l’observer à l’œil nu. Nous pourrons ainsi mettre en évidence la démarche de vulgarisation scientifique adoptée par Fontenelle.

I. Une métaphore filée qui sous-tend la démonstration

L’originalité de Fontenelle dans cet extrait est l’omniprésence d’une métaphore filée dont il y a un élément à la première ligne : la nature est un grand spectacle précisée par la comparaison spectacle qui ressemble à celui de l’opéra. Fontenelle se réfère aux spectacles du XVIII° siècle qui se voulaient fabuleux et faisant appel à d’imposantes machineries. Les champs lexicaux du spectacle renvoient aux lieux pour préciser le cadre d’une part : opéra, théâtre, parterre, et préciser la position du spectateur d’autre part : du lieu où vous êtes. Le spectateur désigne d’abord la marquise, mais le pronom vous permet d’inclure le lecteur. L’importance donnée aux spectateurs permet de donner de l’importance aux perceptions visuelles. Le spectacle est lui-même développé avec des champs lexicaux qui insistent sur l’aspect éblouissant : grand spectacle, décorations, effets agréables, vol extraordinaire, tout cela. Les mécanismes cachés permettent au spectacle de se dérouler et d’être réussi : machines, roues, contrepoids, cordes, le vocabulaire technique met en évidence son souci de précision. Le technicien, machiniste caché, est le seul à pouvoir observer le spectacle en connaisseur et à pouvoir en démêler les secrets grâce à sa perspicacité de spécialiste. La métaphore apporte donc une information essentielle au lecteur, elle rappelle que ce qu’il y a d’extraordinaire dans un spectacle est dû à des machines bien conçues et bien utilisées, mais qui restent dans l’ombre. Ainsi, même si la longueur de la démonstration peut faire perdre de vue au lecteur et à la marquise, le rapprochement initial entre la nature et le spectacle, les éléments de la démonstration logique se mettent toutefois en place.

La métaphore devient plus complexe avec une entrée en scène des philosophes assimilés aux machinistes. Le texte est fondé sur un système d’analogie entre les mouvements de la nature et ceux d’un spectacle d’opéra : ce vol devient le vol de Phaéton. Fontenelle utilise à titre d’exemple le mouvement du soleil et nomme les philosophes qui l’ont observé et se sont posé des questions à son sujet : Aristote, Descartes, Platon. Avec la métaphore filée et le raisonnement analogique, Fontenelle fait de ces philosophes des spectateurs d’opéra et rappelle que, derrière tout mouvement qui peut paraître extraordinaire, se cache en coulisse des mécanismes complexes, mais qu’on peut toujours expliquer. De même qu’un spectateur d’opéra ignore ce qu’il se passe en coulisse, de même la marquise ignore ce qu’il se passe dans l’univers, de même qu’à l’opéra on peut interroger le machiniste, de même que pour l’univers on peut interroger le philosophe. ainsi introduit la conclusion logique de la démonstration, l’anaphore on ne croit plus est en fait l’abandon des préjugés rendu possible par le travail des philosophes. La métaphore filée a permis de rendre le raisonnement du philosophe plus clair, elle apparaît donc comme un élément clé dans la démarche de vulgarisation scientifique adoptée par Fontenelle.

II. L’art de la vulgarisation scientifique

L’entretien est une technique pédagogique efficace, car il permet une relation directe et favorise l’échange maître/ élève. Cependant, l’échange n’est pas explicite dans l’extrait, car la marquise ne parle pas. Mais elle est constamment sollicitée par le philosophe : vous ou votre désignent l’interlocutrice mais de façon suffisamment ambiguë pour permettre d’englober les lecteurs. Même si la marquise reste le destinataire privilégié, Fontenelle espère intéresser d’autant plus ses lecteurs, placés aussi en position de spectateurs d’un opéra. Puis vous devient nous, ce qui instaure une complicité entre le locuteur et les interlocuteurs puisque le philosophe s’inclut dans le propos. Ce changement progressif cherche à prouver que la marquise est convaincue par le philosophe et que tous les lecteurs aussi. L’art de la vulgarisation scientifique fait appel à l’imagination du destinataire, il ne faut pas évoquer un spectacle auquel on assiste réellement, mais imaginer ce qui se passe sur scène, puis en coulisse. C’est pourquoi il y a une isotopie de la vue : cache, vue, verrai. Il est demandé au destinataire de se figurer la scène pour mieux comprendre la démonstration.

Dans l’art de la vulgarisation scientifique, Fontenelle fait appel au langage de la conversation, et évite ainsi le caractère théorique d’un exposé scientifique. L’exemple choisi place le destinataire dans une situation courante de la vie mondaine : assister à l’opéra. Il s’implique dans son discours, en utilisant un ton mi-sérieux, mi-humoristique : absolument, bien, métaphore du bruit tous ces gens dont le nom fait aujourd’hui tant de bruit à nos oreilles, euphémisme je m’étonne, hyperbole cent autres rêveries. C’est aussi assez irrévérencieux de la part de Fontenelle d’imaginer les grands philosophes de l’Antiquité en situation de spectateur d’opéra, ce qui est un anachronisme humoristique. Par ailleurs, le discours philosophique s’interrompt pour céder la parole au style direct afin d’énumérer les propos des philosophes pour mieux en montrer le caractère simpliste, voire absurde. La vulgarisation passe donc aussi par l’adoption d’un style familier, agréable, et une dévalorisation pleine d’esprit des croyances antiques. Fontenelle démystifie les mystères de l’univers pour les rendre accessibles, prenant ainsi position contre les Anciens et donne ainsi l’illustration de ce que peut être à son époque l’esprit des Modernes.

III. Une illustration de l’esprit moderne

Fontenelle s’inscrit dans la querelle entre Anciens et Modernes. Les Anciens vénèrent l’Antiquité et refusent de remettre en cause leurs théories, tandis que les Modernes se caractérisent dans la foi du progrès. Pour les Anciens, les philosophes et artistes de l’Antiquité restent les références absolues, tandis que Fontenelle exprime du mépris à leur égard : c’est, expression dépréciative qui montre que, malgré leur célébrité, ces trois philosophes sont évoqués au pluriel, et le ton péjoratif suggère qu’ils ne sont que des philosophes parmi tant d’autres. Par cette absence de respect : énumération à l’aide des présentatifs l’un ou l’autre et la juxtaposition de leurs interventions supposées, Fontenelle souligne leur ignorance, il emploie donc des expressions qui n’ont rien de scientifique et qui montre une certaine naïveté face aux principes de la mécanique : vertu secrète, certains nombres, certaine amitié.

Ainsi, Fontenelle ridiculise l’Antiquité, tandis qu’il va valorisé Descartes présenté comme le sauveur qui vient tout expliquer après des siècles d’obscurantisme, à la fin montre une progression chronologique, l’évolution de la pensée et en même temps une rupture, puisque les paroles de Descartes sont les seules à se fonder sur un raisonnement logique faisant intervenir une relation de cause à effet et la vocabulaire de la mécanique parce que, que, monte, descend, poids, corde, pesant. C’est donc grâce à Descartes que le mystère du vol de Phaéton peut être expliqué de manière simple et facilement accessible.

Dès lors, on comprend mieux ce qu’est l’esprit moderne qui va engendrer les Lumières. Fontenelle prône d’une part le progrès, la notion d’évolution, rejette les préjugés, les superstitions, toute croyance en des esprits ayant foi en la magie, et, d’autre part, il a le souci de la vulgarisation : c’est un esprit moderne. Il a la certitude que plus l’esprit humain verra clairement, scientifiquement les phénomènes qui l’entourent, plus il sera apte à combattre, ce qui l’emprisonne et l’obscurci : l’ignorance te le fanatisme. Fontenelle réfute ce qu’il appelle les vertus secrètes, car elles ne font appel à aucune explication scientifique. La conclusion du texte est claire, elle oppose la croyance irrationnelle, on ne croit plus a une explication scientifique effet d’un contrepoids ou d’un ressort rendu possible par le recours à la métaphore et à l’analogie.

Conclusion

En homme de sciences, Fontenelle propose ici un texte qui concilie le caractère plaisant de la forme et sérieux du fond en rappelant les erreurs commises par les philosophes de l’Antiquité et met en relief l’évolution de la pensée et valorise l’esprit des Modernes.

Il est donc précurseur de l’esprit des philosophes des Lumières, qui croit en la raison et dans le progrès de l’humanité. C’est bien ainsi que Dumarsais définit l’esprit philosophique dans son article Philosophe de l’encyclopédie.