Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves - P3: L'aveu

Lecture linéaire par un élève de terminale pour un devoir à la maison.

Dernière mise à jour : 08/01/2023 • Proposé par: Sophie (élève)

Texte étudié

[...] Hé bien ! monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses genoux, je vais vous faire un aveu que l’on n’a jamais fait à son mari ; mais l’innocence de ma conduite et de mes intentions m’en donne la force. Il est vrai que j’ai des raisons de m’éloigner de la cour, et que je veux éviter les périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. Je n’ai jamais donné nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas d’en laisser paraître, si vous me laissiez la liberté de me retirer de la cour, ou si j’avais encore madame de Chartres pour aider à me conduire. Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec joie pour me conserver digne d’être à vous. Je vous demande mille pardons, si j’ai des sentiments qui vous déplaisent, du moins je ne vous déplairai jamais par mes actions. Songez que, pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d’amitié et plus d’estime pour un mari que l’on en a jamais eu. Conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore si vous pouvez.

M. de Clèves était demeuré, pendant tout ce discours, la tête appuyée sur ses mains, hors de lui-même, et il n’avait pas songé à faire relever sa femme. Quand elle eut cessé de parler, qu’il jeta les yeux sur elle, qu’il la vit à ses genoux, le visage couvert de larmes, et d’une beauté si admirable, il pensa mourir de douleur, et l’embrassant en la relevant : Ayez pitié de moi, vous-même, madame, lui dit-il, j’en suis digne, et pardonnez si, dans les premiers moments d’une affliction aussi violente qu’est la mienne, je ne réponds pas comme je dois à un procédé comme le vôtre. Vous me paraissez plus digne d’estime et d’admiration que tout ce qu’il y a jamais eu de femmes au monde ; mais aussi je me trouve le plus malheureux homme qui ait jamais été. Vous m’avez donné de la passion dès le premier moment que je vous ai vue ; vos rigueurs et votre possession n’ont pu l’éteindre : elle dure encore : je n’ai jamais pu vous donner de l’amour, et je vois que vous craignez d’en avoir pour un autre. Et qui est-il, madame, cet homme heureux qui vous donne cette crainte ? depuis quand vous plaît-il ? qu’a-t-il fait pour vous plaire ? quel chemin a-t-il trouvé pour aller à votre cœur ? Je m’étais consolé en quelque sorte de ne l’avoir pas touché, par la pensée qu’il était incapable de l’être ; cependant un autre fait ce que je n’ai pu faire ; j’ai tout ensemble la jalousie d’un mari et celle d’un amant ; mais il est impossible d’avoir celle d’un mari après un procédé comme le vôtre. Il est trop noble pour ne me pas donner une sûreté entière ; il me console même comme votre amant. La confiance et la sincérité que vous avez pour moi sont d’un prix infini : vous m’estimez assez pour croire que je n’abuserai pas de cet aveu.

Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves - P3

Le roman La Princesse de Clèves est écrit par Madame de La Fayette en 1678. Ce roman a été écrit au 17e siècle, mais l’histoire se passe au 16e siècle à la cour d’Henry II. La Princesse de Clèves connaît un immense succès et inaugure un nouveau genre littéraire qu’on appellera plus tard le roman d’analyse ou le roman psychologique. Il est défini comme roman historique. Le 17e siècle est marqué par le courant littéraire de la préciosité et du classicisme.

Ce passage extrait de la 3e partie de la Princesse de Clèves met en scène l’héroïne et son mari à qui elle avoue avoir de l’inclination pour un autre homme, le duc de Nemours, qu’elle se garde bien de nommer et qui assiste, caché à cet entretien. Ce passage aux aveux a déjà été envisagé à deux reprises par la princesse : après la scène du portrait dérobé puis après la rédaction d’une lettre en commun avec Nemours. Projet aussitôt abandonné dans les deux cas. En quoi cette scène singulière témoigne de la grandeur héroïque des personnages ? Nous verrons tout d’abord l’aveu singulier de la Princesse de Clèves puis nous analyserons la souffrance du Prince de Clèves et pour finir nous verrons que malgré sa jalousie le Prince de Clèves fait preuve d’une grandeur d’âme.

I. Un appel au secours à travers un aveu héroïque

De « Eh bien, Monsieur, lui répondit-elle » à « si vous pouvez ».

La Princesse promet un aveu dès le début de l’extrait « je vais vous faire un aveu », mais elle ne prononce à aucun moment le nom de celui qu’elle aime. L'extrait prend ici une dimension théâtrale et pathétique.

Madame de Clèves se met en position d’infériorité inattendue pendant cette confession « en se jetant à ses genoux ». En prenant l’initiative de mettre son cœur à nu, Madame de Clèves fait preuve d’héroïsme. Son geste est non conventionnel « un aveu que l'on n'a jamais fait à son mari ». Le champ lexical de l’héroïsme souligne le caractère exceptionnel de l’aveu : « la force », « les périls », « nulle marque de faiblesse », « je ne craindrais pas », « dangereux », « me conserver digne ». « L’innocence de ma conduite et de mes intentions » le fait de ne pas s’estimer coupable rend l’aveu possible. Elle veut rester une épouse digne de son mari « me conserver digne d’être à vous », un mari qu’elle respecte, comme elle le rappelle ici, à défaut de l’aimer :

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