Madame de La Fayette, La Princesse de Montpensier: Le dîner des jaloux

Commentaire en deux parties :
I. Les personnages et leurs relations
II. Un monde hiérarchisé donc hypocrite

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: audreyb (élève) •

Texte étudié

En arrivant dans la première cour de Champigni, ils trouvèrent le prince de Montpensier, qui ne faisait que de revenir de la chasse. Son étonnement fut grand de voir marcher deux hommes à côté de sa femme ; mais il fut extrême, quand, s’approchant de plus près, il reconnut que c’était le duc d’Anjou et le duc de Guise. La haine qu’il avait pour le dernier se joignant à sa jalousie naturelle lui fit trouver quelque chose de si désagréable à voir ces princes avec sa femme, sans savoir comment ils s’y étaient trouvés, ni ce qu’ils venaient faire en sa maison, qu’il ne put cacher le chagrin qu’il en avait. Il en rejeta adroitement la cause sur la crainte de ne pouvoir recevoir un si grand prince selon sa qualité, et comme il l’eût bien souhaité. Le comte de Chabanes avait encore plus de chagrin de voir M. de Guise auprès de madame de Montpensier, que M. de Montpensier n’en avait lui-même : ce que le hasard avait fait pour rassembler ces deux personnes lui semblait de si mauvais augure, qu’il pronostiquait aisément que ce commencement de roman ne serait pas sans suite. Madame de Montpensier fit le soir les honneurs de chez elle avec le même agrément qu’elle faisait toutes choses. Enfin elle ne plut que trop à ses hôtes. Le duc d’Anjou, qui était fort galant et fort bien fait, ne put voir une fortune si digne de lui sans la souhaiter ardemment. Il fut touché du même mal que M. de Guise ; et, feignant toujours des affaires extraordinaires, il demeura deux jours à Champigni, sans être obligé d’y demeurer que par les charmes de madame de Montpensier, le prince son mari ne faisant point de violence pour l’y retenir. Le duc de Guise ne partit pas sans faire entendre à madame de Montpensier qu’il était pour elle ce qu’il avait été autrefois : et, comme sa passion n’avait été sue de personne, il lui dit plusieurs fois devant tout le monde, sans être entendu que d’elle, que son cœur n’était point changé : et lui et le duc d’Anjou partirent de Champigni avec beaucoup de regret. Ils marchèrent long-temps tous deux dans un profond silence : mais enfin le duc d’Anjou, s’imaginant tout d’un coup que ce qui faisait sa rêverie pouvait bien causer celle du duc de Guise, lui demanda brusquement s’il pensait aux beautés de la princesse de Montpensier. Cette demande si brusque, jointe à ce qu’avait déjà remarqué le duc de Guise des sentiments du duc d’Anjou, lui fit voir qu’il serait infailliblement son rival, et qu’il lui était très-important de ne pas découvrir son amour à ce prince. Pour lui en ôter tout soupçon, il lui répondit, en riant, qu’il paraissait lui-même si occupé de la rêverie dont il l’accusait, qu’il n’avait pas jugé à propos de l’interrompre ; que les beautés de la princesse de Montpensier n’étaient pas nouvelles pour lui ; qu’il s’était accoutumé à en supporter l’éclat du temps qu’elle était destinée à être sa belle-sœur ; mais qu’il voyait bien que tout le monde n’en était pas si peu ébloui. Le duc d’Anjou lui avoua qu’il n’avait encore rien vu qui lui parût comparable à cette jeune princesse, et qu’il sentait bien que sa vue lui pourrait être dangereuse, s’il y était souvent exposé. Il voulut faire convenir le duc de Guise qu’il sentait la même chose ; mais ce duc, qui commençait à se faire une affaire sérieuse de son amour, n’en voulut rien avouer.

Madame de La Fayette, La Princesse de Montpensier

Introduction/Situation de l'extrait

Mal mariée, La Princesse de Montpensier s'est résignée à s'éloigner du duc de Guise son amant tout en le raisonnant. Son prétendu beau frère s'est brouillé avec son mari. La guerre contraint la princesse à Champigny (sur Veude dans le pays de Loire à 100 km de Loches). Les catholiques sont de nouveau appelés par la reine. La guerre contre les Huguenots reprend pendant trois ans. Revenu de la guerre en 1569, le prince de Montpensier se montre jaloux de sa femme embellie et éduquée. La visite impromptue du Prince d'Anjou et du duc de Guise ravivent les craintes du mari. Chabannes, précepteur amoureux et confident de la princesse se désole du retour du duc de Guise également.

I. Les personnages et leurs relations

Un point de vue omniscient

La distribution des informations est cruciale. Le lecteur connaît tout des sentiments de chacun. La narrateur le met ainsi en situation de supériorité vis à vis des personnages :
- Le mari est à la chasse... Mari jaloux, haï de l'ancien amant, longtemps absent. Sa femme P. 41 « quasi une personne inconnue par le peu de temps qu'il avait demeuré avec elle ». Ces informations laissent à penser que le couple n'est pas heureux.

- Chabannes a avoué son amour à la Princesse de Montpensier en vain. Celle-ci l'a pris pour confident de sa passion pour le duc de Guise. Chabannes oublie sans peine « ses intérêts et ne songe qu'à augmenter le bonheur et le gloire de la princesse » .

- De Guise en détournant la cour d'Anjou avoue son désir de revoir la princesse, « Il pensait en lui-même qu'il pourrait demeurer aussi bien pris dans les liens de cette belle princesse que le saumon l'était dans les filets du pêcheur ».

Le "dîner des jaloux"

Ainsi voici réunis tous les amants de la Princesse de Montpensier : Tavernier a appelé ce dîner celui des jaloux.

- Le désir du duc d'Anjou est manifeste, public. Mais aussi il est « fort galant et fort bien fait ». Et « il ne put voir une fortune si digne de lui sans la souhaiter ardemment ». La fortune selon l'étymologie : la chance. Ici la surprise de découvrir la beauté et l'esprit de la princesse. L'esprit et la beauté s'égalant s'appellent chez l'auteure. « Il demeura deux jours à Champigny sans être obligé que par les charmes de Madame de Montpensier ».

- Le prince de Montpensier est animé par « la haine » pour de Guise, « la jalousie naturelle ». Il conçoit du « chagrin », il voit deux hommes avec sa femme « comme quelque chose de désagréable », il traduit cela en « crainte de mal recevoir ces hôtes ». Il ne fit pas « de violence pour les retenir ». Les sentiments du Prince de Montpensier sont négatifs, masqués. Il est contraint de faire bonne figure selon son rang.

- Chabannes craint la passion réciproque entre la princesse et de Guise. « Il pronostiquait aisément que ce commencement de roman ne serait pas sans suite ». Mais il est au bas de l'échelle et protégé par le Prince de Montpensier ici en mauvaise posture. Il est le seul à connaître cette passion adultère. Le seul à comprendre ce que sous entend le duc de Guise lorsque celui-ci assure la Princesse de Montpensier de son amour . « Il dit plusieurs fois devant tout le monde sans être entendu que d'elle que son cœur n'était point changé. » Entendre signifie ici comprendre.
« Madame de Montpensier fit les honneurs de chez elle avec le même agrément qu'elle faisait de toutes choses ». Contrainte par l'éducation, les circonstances, elle ne fait que paraître.

II. Un monde hiérarchisé donc hypocrite

Un monde hiérarchisé

- Le duc d'Anjou est le maître selon son rang de noblesse. Il mène la troupe, décide de rester deux jours à Champigny. Il fait des confidences à son compagnon d'armes en se souciant de leurs sentiments communs pour la princesse. Mais le terrain n'est pas amical. Trop de distance les sépare. De Guise serait « infailliblement son rival » : il ne faut rien découvrir /ôter tout soupçon /ne rien avouer. Le silence est politique.

- De Guise sentait bien que la vue de la princesse « pourrait lui être dangereuse s'il y était souvent exposé ». Le plus haut placé a la liberté de parler . Mais il reste contraint par les mœurs et la religion. L'amour comme un danger.

- De Montpensier compose sa jalousie en problème d'étiquette. Il feint de mal recevoir ses hôtes. Il compte sur la surprise de la visite pour excuser sa réception. La situation éclaire la hiérarchie sociale et la petitesse d'esprit du prince. Il se montre obséquieux avec mesure, et de mauvaise foi pour le narrateur.

- Chabannes ne compte pour rien dans ce jeu quoique bien renseigné sur le cœur de la Princesse. Le narrateur l'oublie. Devant tout le monde de Guise répète qu'il n'a pas changé de cœur. Selon le narrateur, de Guise n'est compris de la princesse. Chabannes sacrifié encore.

Un monde de calcul

Voici que se dessine un monde de calcul, où les sentiments se contrarient. Aimer semble impossible de toutes façons.
- Une menace pour la tranquillité le bonheur, l'honneur selon de Chabannes.
- Une source de jalousie de haine pour le Prince de Montpensier
- Une passion dangereuse à taire pour de Guise
- Une tentation très vive pour d'Anjou

Bref, un sentiment tragique annonciateur de désastres. L'humanité est pécheresse, l'amour est tragique.

Si l'expression faite d'exagération et de périphrase et la composition très libre s'apparentent au baroque, la nature des sentiments annonce le classicisme par leur pessimisme.

Conclusion

Une vue omnisciente d'un triangle amoureux compliqué par le rang et les désirs mal adressés. Il semble que seul le renoncement, l'amour véritable soit celui de Chabannes. Mais celui-ci ne mérite pas même de mention par le narrateur. Le lecteur attend un dénouement malheureux à ce dîner de jaloux. Il y a trop d'amants et de désirs autour de la princesse, réduite elle au silence et à la perfection.

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