Heidegger, Acheminement vers la parole : La parole poétique

Une copie écrite par un étudiant en master de philosophie pour une préparation orale type CAPES. Note obtenue: 15/20

Dernière mise à jour : • Proposé par: Apobo (élève)

Texte étudié

Le Mot

Prodige du lointain ou songe
Je le portais à la lisière de mon pays
Et attendais jusqu'à ce que l'antique Norne
Le nom trouvât au cœur de ses fonts -
Là-dessus je pouvais le saisir dense et fort
A présent il fleurit et rayonne par toute la Marche...
Un jour j'arrivai après un bon voyage
Avec un joyau riche et tendre
Elle chercha longtemps et me fît savoir :
« Tel ne sommeille rien au fond de l'eau profonde »
Sur quoi il s'échappa de mes doigts
Et jamais mon pays ne gagna le trésor...
Ainsi appris je, triste, le résignement:
Aucune chose ne soit, là où le mot faillit.

Stefan Georg, 1919.

D'après ce qui a été remarqué plus haut, nous sommes tentés de nous en tenir au dernier vers du poème : « Aucune chose ne soit, là où le mot faillit ». Car c'est lui qui amène le mot de la parole, et celle-ci elle-même, en propres termes, à prendre la parole; il dit quelque chose à propos du rapport entre mot et chose. Le contenu du vers final peut être transformé en un énoncé qui dirait : Aucune chose n'est, là où le mot faillit. Où quelque chose faillit, il y a une faille, une rupture, une lésion. Léser quelque chose, c'est lui retirer du sien, lui faire manquer de quelque partie. Il faillit, cela veut dire : il manque. Aucune chose n'est où manque le mot - à savoir le mot qui, chaque fois, nomme la chose. Que veut dire « nommer »? Nous ne sommes pas en peine de répondre : nommer, c'est pourvoir quelque chose d'un nom. Et qu'est-ce qu'un nom? C'est la désignation qui nantit une chose d'un signe phonétique ou graphique, d'un chiffre. Et qu'est-ce qu'un signe? Est-ce un signal? Ou un insigne? Une marque? Ou bien ce qui fait signe (ein Wink)? Ou alors tout cela ensemble et encore autre chose? Nous sommes devenus extrêmement laxistes dans la compréhension des signes, ne les comprenant plus qu'à partir de l'opératoire d'un calcul. Le nom, le mot est-il un signe (ein Zeichen)? Tout dépend de la manière dont nous pensons ce que disent les mots « signe » et « nom » […]
Nous avons pris le risque d'une transcription : Aucune chose n'est, là où manque le mot. « Chose » est ici compris au sens traditionnel et global, par lequel on entend quelque chose en général, c'est-à-dire n'importe quoi pourvu que cela soit d'une manière ou d'une autre. En ce sens, même un Dieu est une chose. Seulement là où est trouvé le mot pour la chose, seulement là cette chose est une chose. Ce n’est qu'ainsi qu'elle est. En conséquence, nous devons souligner : Aucune chose n'est, là où le mot, c'est-à-dire le nom, fait défaut. Le mot seul confère l'être à la chose.

Heidegger, Acheminement vers la parole (TEL Gallimard, paris, 1976, pp. 146-148)

Dans plusieurs poèmes des Fleurs du mal, Baudelaire tente d’exprimer ce qu’on appelle le spleen. Il s’agit d’une profonde mélancolie, d’une angoisse du temps qui passe, d’une nostalgie ou encore d’une frustration d’un idéal non réalisé. Le spleen, c’est ce sentiment confus et obscur que Baudelaire arrive tout de même à exprimer clairement grâce à la justesse de son écriture et de ses mots. De prime abord, la parole poétique a donc cette capacité qui consiste à capter et à donner une densité à ces sentiments bel et bien présents en nous mais souvent indicibles et confus, et plus généralement, à donner plus d’intensité à toutes ces choses qu’il est parfois difficile de se représenter. Néanmoins, le poème de Stefan Georg intitulé “Le Mot” remet en question cette conception de la parole poétique. Comme nous le verrons dans le développement, le narrateur, qui n’est autre que le poète lui-même, découvre le véritable rapport entre mot et chose. Ainsi, il conclut dans le vers final : “Aucune chose ne soit, là où le mot fallit”. Autrement dit, Stefan Georg comprend que les mots employés par le poète ne révèlent pas au grand jour des choses qui existent au préalable de manière un peu confuse, les mots du poète font exister ces choses, qui n’existaient pas avant qu’on les nomme. En ce sens, Baudelaire ne met pas en lumière un sentiment qui existerait déjà, car en réalité il le crée. D’ailleurs, quand on pense au “spleen” on pense immédiatement à Baudelaire, comme si il était le créateur de ce sentiment si particulier.

Dans le texte extrait de l’Acheminement vers la parole, Heidegger analyse et commente justement ce dernier vers. Il y extrait la thèse selon laquelle le mot confère l’être à la chose. Autrement dit, aucune chose ne peut exister s’il n’y a pas de mot pour la nommer. A travers cette thèse, Heidegger espère répondre à la question du rapport entre mot et chose, et plus globalement, à répondre à la question de l’essence de la parole. Mais pour clarifier les enjeux de ce texte, nous devons nous-même nous interroger sur la fonction du poème de Stefan Georg. En effet, pourquoi Heidegger se réfère-t-il à un poème pour affirmer sa propre thèse ? Eh bien parce que la parole poétique a cette capacité particulière à appréhender ce qu’est la parole elle-même, dans son essence. Pour le dire autrement, le poème ne transmet aucune information sur le monde, il ne communique rien mais parle purement et simplement la « Parole » en tant que telle. On pourra

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