Dans plusieurs poèmes des Fleurs du mal, Baudelaire tente d’exprimer ce qu’on appelle le spleen. Il s’agit d’une profonde mélancolie, d’une angoisse du temps qui passe, d’une nostalgie ou encore d’une frustration d’un idéal non réalisé. Le spleen, c’est ce sentiment confus et obscur que Baudelaire arrive tout de même à exprimer clairement grâce à la justesse de son écriture et de ses mots. De prime abord, la parole poétique a donc cette capacité qui consiste à capter et à donner une densité à ces sentiments bel et bien présents en nous mais souvent indicibles et confus, et plus généralement, à donner plus d’intensité à toutes ces choses qu’il est parfois difficile de se représenter. Néanmoins, le poème de Stefan Georg intitulé “Le Mot” remet en question cette conception de la parole poétique. Comme nous le verrons dans le développement, le narrateur, qui n’est autre que le poète lui-même, découvre le véritable rapport entre mot et chose. Ainsi, il conclut dans le vers final : “Aucune chose ne soit, là où le mot fallit”. Autrement dit, Stefan Georg comprend que les mots employés par le poète ne révèlent pas au grand jour des choses qui existent au préalable de manière un peu confuse, les mots du poète font exister ces choses, qui n’existaient pas avant qu’on les nomme. En ce sens, Baudelaire ne met pas en lumière un sentiment qui existerait déjà, car en réalité il le crée. D’ailleurs, quand on pense au “spleen” on pense immédiatement à Baudelaire, comme si il était le créateur de ce sentiment si particulier.
Dans le texte extrait de l’Acheminement vers la parole, Heidegger analyse et commente justement ce dernier vers. Il y extrait la thèse selon laquelle le mot confère l’être à la chose. Autrement dit, aucune chose ne peut exister s’il n’y a pas de mot pour la nommer. A travers cette thèse, Heidegger espère répondre à la question du rapport entre mot et chose, et plus globalement, à répondre à la question de l’essence de la parole. Mais pour clarifier les enjeux de ce texte, nous devons nous-même nous interroger sur la fonction du poème de Stefan Georg. En effet, pourquoi Heidegger se réfère-t-il à un poème pour affirmer sa propre thèse ? Eh bien parce que la parole poétique a cette capacité particulière à appréhender ce qu’est la parole elle-même, dans son essence. Pour le dire autrement, le poème ne transmet aucune information sur le monde, il ne communique rien mais parle purement et simplement la « Parole » en tant que telle. On pourra