Boileau, Art Poétique - Chant I, vers 45-98

Commentaire en deux parties.

Dernière mise à jour : 04/10/2021 • Proposé par: objectifbac (élève)

Texte étudié

Tout doit tendre au bon sens : mais, pour y parvenir,
Le chemin est glissant et pénible à tenir ;
Pour peu qu'on s'en écarte, aussitôt l'on se noie.
La raison pour marcher n'a souvent qu'une voie.

Un auteur quelquefois trop plein de son objet
Jamais sans l'épuiser n'abandonne un sujet.
S'il rencontre un palais, il m'en dépeint la face ;
Il me promène après de terrasse en terrasse ;
Ici s'offre un perron ; là règne un corridor,
Là ce balcon s'enferme en un balustre d'or.
Il compte des plafonds les ronds et les ovales ;
«Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales, »
Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin,
Et je me sauve à peine au travers du jardin.
Fuyez de ces auteurs l'abondance stérile,
Et ne vous chargez point d'un détail inutile.
Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant ;
L'esprit rassasié le rejette à l'instant.
Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.
Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire.
Un vers étoit trop faible, et vous le rendez dur ;
J'évite d'être long, et je deviens obscur ;
L'un n'est point trop fardé, mais sa muse est trop nue ;
L'autre a peur de ramper, il se perd dans la nue.
Voulez-vous du public mériter les amours,
Sans cesse en écrivant variez vos discours.
Un style trop égal et toujours uniforme

En vain brille à nos yeux, il faut qu'il nous endorme
On lit peu ces auteurs, nés pour nous ennuyer,
Qui toujours sur un ton semblent psalmodier.

Heureux qui, dans ses vers, sait d'une voix légère
Passer du grave au doux, du plaisant au sévère !
Son livre, aimé du ciel, et chéri des lecteurs,
Est souvent chez Barbin entouré d'acheteurs .
Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse :
Le style le moins noble a pourtant sa noblesse.
Au mépris du bon sens, le burlesque effronté
Trompa les yeux d'abord, plut par sa nouveauté :
On ne vit plus en vers que pointes triviales ;
Le Parnasse parla le langage des halles ;
La licence à rimer alors n'eut plus de frein ;
Apollon travesti devint un Tabarin .
Cette contagion infecta les provinces,
Du clerc et du bourgeois passa jusques aux princes :
Le plus mauvais plaisant eut ses approbateurs;
Et, jusqu'à d'Assoucy, tout trouva des lecteurs .
Mais de ce style enfin la cour désabusée
Dédaigna de ces vers l'extravagance aisée,
Distingua le naïf du plat et du bouffon,
Et laissa la province admirer le Typhon.
Que ce style jamais ne souille votre ouvrage.
Imitons de Marot I 'élégant badinage
Et laissons le burlesque aux plaisans du pont Neuf.

Boileau, Art Poétique - Chant I, vers 45-98

Boileau a réuni toutes les techniques du classicisme, dont il est le chef de file. Il s’est inspiré fortement de l’Antiquité, il fait logiquement parti des Anciens. Dix ans après 1674 (date de la création de l’Académie), il rentre à l’Académie Française où il participe à la réalisation du dictionnaire. Boileau est un écrivain polyvalent qui a touché à tout dans le classicisme.

Ce texte s’adresse à de jeunes écrivains, il est du genre didactique avec un ton injonctif.

I. Les règles du classicisme

a) Les règles de base

4 premiers vers: le Classicisme est fondé sur la raison, on se défie du fantastique et on procède grâce à la logique. On a le champ lexical du chemin, des cartes, de la marche et de la voie, avec une restriction de l’expression au vers 4.

Le classicisme est régit par la symétrie. Vers 21-24 : « faible/dur, l’un/l’autre ». Vers 32 : le rythme binaire est placé en chiasme: « un vers était trop faible, et vous le rendez dur ».

b) Les principes à respecter

L’auteur exprime le principe de concision. Il critique ce qu’il ne faut pas faire (le stérile est inutile). Il a recours à des sortes de proverbes, de maximes: « Souvent la peur d’un mal nous conduit dans un pire ». Le présent de vérité générale montre que le sens de cette règle est large.

Il faut respecter la vraisemblance. Vers 24 : métaphore de la nue, qui signifie nuage. L’auteur sous-entend l’envol vers la vérité.

c) Le bon goût

Le public est un juge suprême. Si le public désavoue l’œuvre, c’est l’auteur qui a tort. La cour est une preuve de bon goût.

Sur le niveau de langage à adopter, « Parnasse/halle » et « Pont-neuf » : cette antithèse géographique montre que le langage bas (des halles) ne fait partie du bon goût.

II. Sa conception de l'art poétique

a) Aspect didactique

Mode injonctif vers 32 : L’impératif est le signe du conseil. L’écriture est au présent, ce qui montre l’intemporalité. Le texte est permanent, il n’est pas situé dans le temps.

Boileau veut donner l’exemple et le contre-exemple. Vers 46 : contre-exemple, Vers 52 : exemple à suivre. Boileau critique la préciosité (courant littéraire féministe au style assez particulier). L’auteur donne des illustrations concrètes. Le Pont-neuf est une référence connue de tous à l’époque, et une référence simple.

Boileau pose des questions pour y répondre, à la manière des professeurs. Par exemple au vers 25. L’auteur ne décourage pas son lecteur, il montre que c’est accessible. Vers 33 : succès « immédiat » après application du principe, puisque succès d’achat. Il utilise des formules percutantes pour une meilleure intégration de la leçon par le lecteur.

b) La critique des autres genres ou styles littéraires

Vers 5 à 19 : la critique de la préciosité. Il cite Seudéry, un poète précieux (vers 12), et en fait l’analyse. Pour l’auteur, la préciosité est l’art du détail. Il évoque le détail inutile « ne vous chargez point ». Il critique l’excès, l’abondance, la répétition. Il lit une description et démolit le roman fleuve, le roman labyrinthe, en se mettant dans la peau du lecteur qui lit une narration d’un véritable labyrinthe (les corridors…). Champ lexical du déplacement. Le roman fleuve est un labyrinthe intellectuel, d’où l’expression du champ lexical de l’échappée : je saute, fuyez…

Boileau critique le baroque.Vers 25-29 : « brille » c'est-à-dire clinquant, « endorme » donc manque de dynamisme. Il critique le côté clinquant et le style lourd du baroque. Il critique également le burlesque trivial. Vers 39 : « pointes triviales » signifiant là la bassesse de vocabulaire. « parla » c'est-à-dire une chose qui devrait être terminée, « Parnasse/halle », une antithèse. Champ lexical de la maladie, de la contagion (vers 43). Mais Boileau distingue le burlesque (choses héroïques) du bouffon (parodies de choses non héroïques). Il sous-entend que le burlesque a de bons sujets mais une écriture mauvaise. Il critique le non respect de l’écriture linéaire (le genre, le niveau de langage, le niveau social). Le vocabulaire populaire ou les situations populaires ne s'accordent pas avec la poésie, qui demande un niveau de langage sublime. Tout cela rend un mélange non harmonieux. Il est choqué par ceci.

Il cite ou fait allusion à des auteurs. Des citations avec d’Assouci, Marot. Des allusions comme vers 50 avec le Typhon. Vers 12 : il cite un fragment de l’œuvre mais pas l’auteur lui-même. Boileau est sincère, il prend position, c’est presque un texte engagé de la littérature. L’exemplarité est importante pour la critique.

Conclusion

Le texte présente tous les ingrédients du classicisme. L’auteur passe de la théorie à la pratique. Comme le texte est publié au milieu du classicisme, il présente un bilan de ce qui a déjà été fait, et une influence sur les futurs écrivains. Boileau est parmi les Anciens, il écrit en alexandrin.