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Beaumarchais, Le Mariage de Figaro - Acte I, scène 2

Commentaire qui répond aux questions préalables suivantes :
1) Etudiez la situation d'énonciation
2) "Vous feriez faire de l'autre à ma belle un joli chemin". De quelle figure de style s'agit-il ?
3) Pourquoi le mode infinitif est-il employé par Figaro à la fin de son monologue ?
Puis le texte est commenté en trois parties :
I. Les marques de l'émotion,
II. Un monologue d'exposition,
III. L'ironie de la critique sociale

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: chewif (élève) •

Texte étudié

FIGARO, seul.

La charmante fille ! toujours riante, verdissante, pleine de gaieté, d’esprit, d’amour et de délices ! mais sage !… (Il marche vivement en se frottant les mains.) Ah ! monseigneur ! mon cher monseigneur ! vous voulez m’en donner… à garder ! Je cherchais aussi pourquoi, m’ayant nommé concierge, il m’emmène à son ambassade, et m’établit courrier de dépêches. J’entends, monsieur le comte ; trois promotions à la fois : vous, compagnon ministre ; moi, casse-cou politique ; et Suzon, dame du lieu, l’ambassadrice de poche ; et puis fouette, courrier ! Pendant que je galoperais d’un côté, vous feriez faire de l’autre à ma belle un joli chemin ! Me crottant, m’échinant pour la gloire de votre famille ; vous, daignant concourir à l’accroissement de la mienne ! Quelle douce réciprocité ! Mais, monseigneur, il y a de l’abus. Faire à Londres, en même temps, les affaires de votre maître et celles de votre valet ! représenter à la fois le roi et moi dans une cour étrangère, c’est trop de moitié, c’est trop. — Pour toi, Basile, fripon mon cadet, je veux t’apprendre à clocher devant les boiteux ; je veux… Non, dissimulons avec eux pour les enferrer l’un par l’autre. Attention sur la journée, monsieur Figaro ! D’abord, avancer l’heure de votre petite fête, pour épouser plus sûrement ; écarter une Marceline qui de vous est friande en diable ; empocher l’or et les présents ; donner le change aux petites passions de monsieur le comte ; étriller rondement monsieur du Basile, et…

Beaumarchais, Le Mariage de Figaro - Acte I, scène 2

Questions préalables

1) Etudiez la situation d'énonciation

Il faut relever les indices personnels de l'énonciateur (à noter la première personne du pluriel "dissimulons"). Le monologue est généralement dépourvu de destinataire ; artifice théâtral, il montre bien que l'action s'adresse en réalité au public. Cependant, Figaro parle à plusieurs destinataires fictifs : le comte, Bazile et... lui-même (on peut remarquer aussi l'expression lexicalisée "fouette courrier !"), d'où de nombreuses marques de la seconde personne du singulier ou du pluriel.
L'analyse doit se poursuivre par les indices spatio-temporels (prédominance du présent, lié à l'action théâtrale, présence de l'imparfait "je cherchais", de l'embrayeur "la journée"), et les termes affectifs et évaluatifs (les tonalités principales sont ironique et polémique, tandis que la tonalité lyrique apparaît brièvement, au début, pour évoquer Suzanne).

2) "Vous feriez faire de l'autre à ma belle un joli chemin". De quelle figure de style s'agit-il ?

On peut déceler ici l'intention de l'auteur. L'euphémisme paraît de ce point de vue une réponse plus pertinente que la métaphore.

3) Pourquoi le mode infinitif est-il employé par Figaro à la fin de son monologue ?

Il correspond à des actions non réalisées, mais seulement envisagées par Figaro.

Suite du Barbier de Séville, la pièce se déroule dans le château du comte Almaviva, dont Rosine est devenue la femme. Le matin de ses noces, Figaro apprend de sa promise, Suzanne, que le comte, en dépit de son mariage et de sa promesse, n'a pas renoncé à exercer son droit de cuissage sur elle.

I. Les marques de l'émotion

1. La didascalie

Elle doit s'accompagner d'un jeu très expressif de l'acteur, "vivement" indiquant l'intensité. Elle montre la préoccupation de Figaro, partagé entre énervement et réflexion.

2. La modalité exclamative

Elle est omniprésente dans le monologue. Depuis "J'entends, M. le Comte !" jusqu'à "celles de votre valet", c'est même la seule ponctuation forte utilisée. Elle donne au texte un rythme haché, accompagnant aussi les multiples apostrophes.

3. Une situation de communication originale

Bien qu'il s'agisse d'un monologue, Figaro s'adresse à plusieurs destinataires fictifs. Cela lui permet d'exprimer sa colère. Le principal est le Comte, interpellé ironiquement par les termes : "Monseigneur ! Mon cher Monseigneur !", "Monsieur le Comte !", "Monseigneur". Le comte est aussi désigné par le pronom "vous" (quatre fois), et l'adjectif possessif "votre (deux fois). L'expression familière "fouette courrier !" ne s'adressant à un destinataire que de façon figurée, les deux autres cas sont ceux de Bazile, qualifié de "fripon mon cadet" (le tutoiement est de rigueur), et de Figaro lui-même, dont le dédoublement rhétorique montre qu'il réfléchit à sa situation.

La colère du personnage, résultat de la péripétie initiale, rend l'exposition de l'intrigue vraisemblable : outre un rôle psychologique, le monologue joue un rôle dramatique.

II. Un monologue d'exposition

1. le projet du comte

Le changement d'emploi du valet est motivé par la volonté de l'éloigner du château, pour profiter de sa femme ("petites passions"). L'imparfait "je cherchais" indique qu'un doute était déjà présent dans l'esprit de Figaro. Plusieurs termes évoquent le voyage ("courrier de dépêches", "Casse-cou", "fouette courrier", "galoperais"), et sa destination ("Londres", "Cour étrangère"). La tournure d'opposition "d'un côté (...), de l'autre" met en relief la séparation des deux hommes. Le spectateur apprend donc que l'amitié entre Figaro et le comte est finie.

2. Les projets du valet

Ils donnent au personnage une étoffe nouvelle (cf. le titre de la pièce). Loin d'une simple amourette, sa liaison avec Suzanne doit marquer son établissement dans la société et lui permettre de fonder une famille. Figaro symbolise ici les aspirations du Tiers-Etat au bonheur individuel, ses revendications de droits domestiques. L'opposition "votre famille (...) la mienne" montre qu'une égalité se fait jour, dans le domaine privé. Hanté par le spectre de la bâtardise ("vous, daignant concourir à l'accroissement de la mienne !"), Figaro entend protéger sa bien-aimée ("ma belle").

3. Un programme d'action

L'embrayeur "la journée" insiste sur l'urgence de l'action, et rappelle le premier titre de la pièce, La Folle Journée. L'accumulation des infinitifs, sans termes de coordination, donne une impression de vitesse, et lance d'autant mieux l'action que le monologue s'interrompt brutalement. Ce programme illustre ensuite la détermination du valet, qui semble prendre un engagement devant le spectateur. Le substantif "attention" aiguise l'intérêt de ce dernier. Figaro possède des qualités de manœuvres ("dissimulons"), et une volonté à toute épreuve (champ lexical du combat), qualités traditionnelles du valet. Enfin, le monologue permet de distinguer adjuvants et opposants du personnage principal.
La pièce raconte donc la lutte d'un valet avec son maître. Le premier dénonce, à travers son exemple, l'inégalité des conditions.

III. L'ironie de la critique sociale

1. L'audace des apostrophes

Elles contestent ouvertement la valeur d'un noble, pendant l'Ancien Régime. Le valet condamne son maître, ce qui est le monde à l'envers : "Mon cher Monseigneur" (antiphrase), "Il y a de l'abus". Dans "J'entends, Monsieur le Comte !", Figaro attribue explicitement la malhonnêteté d'Almaviva à son appartenance à la noblesse.

2. La dénonciation d'une hypocrisie

La mésaventure de Figaro montre que le monde est gouverné par l'intérêt nobiliaire. Dans "vous voulez m'en donner... à garder", Figaro joue sur la polysémie du verbe "donner" pour illustrer l'opposition de l'apparence et de la réalité. De même, les "trois promotions à la fois" révèlent un intrus, le "Casse-cou", exposé aux désagréments et trompé. Des parallèles ironiques ("les affaires de votre Maître et celles de votre Valet", "représenter à la fois le Roi et moi") dénoncent l'inégalité des conditions, tout en montrant que la mission de confiance de Figaro n'est qu'un leurre. L'opposition cocasse du "concierge" et du "courrier de dépêches", illustre l'absurdité d'une société où l'intérêt est le seul mobile, comme dans le second monologue de la pièce.

3. La condamnation des privilèges

Ils sont symbolisés par le droit de cuissage, dont la "petite fête" doit sonner le glas. Le labeur de Figaro s'oppose au plaisir du comte, dans deux phrases construites en chiasme. D'abord, le verbe "galoperais" est opposé par plaisanterie, au figuré "joli chemin", qui masque par euphémisme l'acte sexuel. Ensuite, deux participes présents ("me crottant, m'échinant") expriment le caractère ingrat du travail et le dévouement du valet pour son maître, tandis que l'euphémisme "daignant concourir à l'accroissement de la mienne" souligne le comportement inique du comte ; la "gloire" nobiliaire paraît alors déchue. De même, Suzanne est appelée ironiquement "Dame du lieu", titre honorifique qu'elle ne doit qu'aux prosaïques hommages du comte. L'expression "Ambassadrice de poche" dénonce aussi un faux honneur qui dissimule la contrainte nobiliaire, la "poche" évoquant le traitement de la femme comme objet.

Conclusion

D'emblée, le bonheur de Figaro apparaît en proie à de graves menaces. Il se fait le porte-parole des tensions sociales de son époque, et revendique la valeur du mérite, opposée à celle de la naissance. Bien que gardant toute sa verve comique, son discours prend des accents amers et acerbes. Figaro est bien ce personnage qui "(se) presse de rire de tout de peur d'être obligé d'en pleurer".