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Baudelaire, Le Spleen de Paris - La belle Dorothée

Commentaire qui répond aux questions suivantes :
I. Présentez la structure d’ensemble du poème
II. Questions d’observations :
1) Le décor : Relevez les expressions décrivant le décor. Montrez comment elles contribuent à la présentation du personnage.
2) Les couleurs : Relevez les expressions précisant des couleurs ou ayant trait à elles. Montrez comment elles participent à la couleur globale du poème.
3) Le personnage : Relevez les termes propres à décrire " La belle Dorothée " au physique et au moral. Montrez comment l’auteur prépare une investigation approfondie.
III. Questions d’analyse :
1) Le caractère : Relevez les expressions ou les tours de style qui suggèrent sans les décrire la spécificité du caractère de Dorothée. Montrez comment ils préparent à l’explicitation du drame.
2) Le drame : Relevez les éléments du discours qui précisent la spécificité du drame. Montrez comment l’auteur nous amène progressivement à y adhérer.

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: chewif (élève) •

Texte étudié

Le soleil accable la ville de sa lumière droite et terrible ; le sable est éblouissant et la mer miroite. Le monde stupéfié s’affaisse lâchement et fait la sieste, une sieste qui est une espèce de mort savoureuse où le dormeur, à demi éveillé, goûte les voluptés de son anéantissement.

Cependant Dorothée, forte et fière comme le soleil, s’avance dans la rue déserte, seule vivante à cette heure sous l’immense azur, et faisant sur la lumière une tache éclatante et noire.

Elle s’avance, balançant mollement son torse si mince sur ses hanches si larges. Sa robe de soie collante, d’un ton clair et rose, tranche vivement sur les ténèbres de sa peau et moule exactement sa taille longue, son dos creux et sa gorge pointue.

Son ombrelle rouge, tamisant la lumière, projette sur son visage sombre le fard sanglant de ses reflets.

Le poids de son énorme chevelure presque bleue tire en arrière sa tête délicate et lui donne un air triomphant et paresseux. De lourdes pendeloques gazouillent secrètement à ses mignonnes oreilles.

De temps en temps la brise de mer soulève par le coin sa jupe flottante et montre sa jambe luisante et superbe ; et son pied, pareil aux pieds des déesses de marbre que l’Europe enferme dans ses musées, imprime fidèlement sa forme sur le sable fin. Car Dorothée est si prodigieusement coquette, que le plaisir d’être admirée l’emporte chez elle sur l’orgueil de l’affranchie, et, bien qu’elle soit libre, elle marche sans souliers.

Elle s’avance ainsi, harmonieusement, heureuse de vivre et souriant d’un blanc sourire, comme si elle apercevait au loin dans l’espace un miroir reflétant sa démarche et sa beauté.

À l’heure où les chiens eux-mêmes gémissent de douleur sous le soleil qui les mord, quel puissant motif fait donc aller ainsi la paresseuse Dorothée, belle et froide comme le bronze ?

Pourquoi a-t-elle quitté sa petite case si coquettement arrangée, dont les fleurs et les nattes font à si peu de frais un parfait boudoir ; où elle prend tant de plaisir à se peigner, à fumer, à se faire éventer ou à se regarder dans le miroir de ses grands éventails de plumes, pendant que la mer, qui bat la plage à cent pas de là, fait à ses rêveries indécises un puissant et monotone accompagnement, et que la marmite de fer, où cuit un ragoût de crabes au riz et au safran, lui envoie, du fond de la cour, ses parfums excitants ?

Peut-être a-t-elle un rendez-vous avec quelque jeune officier qui, sur des plages lointaines, a entendu parler par ses camarades de la célèbre Dorothée. Infailliblement elle le priera, la simple créature, de lui décrire le bal de l’Opéra, et lui demandera si on peut y aller pieds nus, comme aux danses du dimanche, où les vieilles Cafrines elles-mêmes deviennent ivres et furieuses de joie ; et puis encore si les belles dames de Paris sont toutes plus belles qu’elle.

Dorothée est admirée et choyée de tous, et elle serait parfaitement heureuse si elle n’était obligée d’entasser piastre sur piastre pour racheter sa petite sœur qui a bien onze ans, et qui est déjà mûre, et si belle ! Elle réussira sans doute, la bonne Dorothée ; le maître de l’enfant est si avare, trop avare pour comprendre une autre beauté que celle des écus !

Baudelaire, Le Spleen de Paris - La belle Dorothée

I. Présentation

11 paragraphes de longueurs inégales campent, majoritairement au présent descriptif, le portrait physique et moral d’une belle Indienne à la peau noire, probablement rencontrée à l’Ile Maurice à l’âge de 20 ans (1841), inspiratrice de " A une Malabaraise " (1846), poème XX des Epaves, pièces condamnées des Fleurs du Mal, et de " Bien loin d’ici " (1859), poème X des Additions de la 3e édition), personnage émouvant autant pour son exotisme que pour le contenu dramatique de sa vie. Dans un raccourci quasi cinématographique, ménageant les effets de surprise en donnant l’impression de privilégier l’aspect purement esthétique de la description, Baudelaire nous entraîne, en 2 pages, à suivre et découvrir une destinée susceptible d’étonner les lecteurs de La Revue nationale de 1863.

II. Observation

1) Le décor : Relevez les expressions décrivant le décor. Montrez comment elles contribuent à la présentation du personnage.

Une ville ; un soleil à la lumière " droite et terrible ". C’est un pays chaud en bord de mer. La rue où va surgir le personnage est déserte et inondée d’une lumière lourde, accablante " l'immense azur ", rafraîchi " de temps en temps " par une " brise de mer ". Des chiens " gémissent " sous la chaleur.
Le personnage va trancher par sa robe noire dans le blanc éblouissant et par la légèreté de sa démarche dans la lourdeur ambiante. Soleil et vent présentent le personnage : l’omniprésence de la lumière, tamisée par l’ombrelle crée sur son visage des reflets ; la brise soulève le coin de sa jupe. Ainsi Dorothée, " forte et fière comme le soleil ", est intégrée dans un décor fortement tracé dont elle se détache cependant non moins fortement. De même les décors de " sa petite case " et du " bal de l’Opéra " font partie de son souvenir et de son imaginaire : comme celui de la ville, ils ne peuvent exister sans elle.

2) Les couleurs : Relevez les expressions précisant des couleurs ou ayant trait à elles. Montrez comment elles participent à la couleur globale du poème.

Le noir tout d’abord, celui " éclatant " des " ténèbres de sa peau ", " tranchant vivement " d’une part sur " le ton clair et rose " de sa robe de soie et du " rouge " de son ombrelle et d’autre part sur tous les bleus suggérés de la mer qui " miroite " et de " l’immense azur ". Sa chevelure en est " presque bleue " son visage presque " sanglant " de rouge tamisé et son pied comme " de marbre ". La luminosité est si forte qu’on ne sait pas la couleur de ce marbre de même qu’on ne peut distinguer la couleur de ses " pendeloques ", ni de celle du " bronze " que sa silhouette évoque.
Toutes ces couleurs vives pénètrent objets et personnage avec une telle force dans la 1ère moitié du poème que l’auteur n’en spécifie plus une seule dans la seconde : le lecteur imagine aisément une case multicolore, un ragoût de crabes roses et des éventails aux couleurs chatoyantes. Même les musées d’Europe et le bal de l’Opéra sont colorés par l’atmosphère exotique du poème. En outre, à partir du sens de la vue, les autres sens sont convoqués : le toucher (de la brise et de " la robe de soie collante "), l’odorat et le goût (pour le ragoût de crabes), et surtout l’ouïe (le silence de la sieste, le gazouillis des pendeloques, les pieds nus sur le sable fin, le gémissement des chiens, " le puissant et monotone accompagnement des vagues ").
Ainsi, la couleur globale du poème est une invitation au voyage des sens.

3) Le personnage : Relevez les termes propres à décrire " La belle Dorothée " au physique et au moral. Montrez comment l’auteur prépare une investigation approfondie.

" Belle " dès le titre, " forte et fière " à l’égal de l’astre éclairant son entrée en scène, sous lequel elle forme une " tache éclatante et noire ". C’est son mouvement qu’on décèle d’abord : " Elle s’avance ", verbe répété comme pour s’assurer de cette avancée vers nous, avec un rythme balancé qui donne la forme de son corps : " balançant mollement son torse si mince sur ses hanches si larges ", l’adverbe d’intensité accentue le balancement par sa répétition ainsi que le contraste des volumes du torse et des hanches en même temps que les adjectifs qu’ils intensifient nous charment comme un parfum lourd, lancinant. Sa " taille longue " moulée " exactement " par " sa robe de soie collante ", ainsi que " son dos creux et sa gorge pointue " dessinent en lui donnant vie la silhouette qui, s’approchant de plus en plus comme dans le zoom d’un objectif, offre progressivement, à l’œil qui voit, les traits plus précis du visage : " visage sombre " sans d’autre fard que celui " sanglant " des reflets de l’ombrelle ? , " énorme chevelure " pesante, qui tire " en arrière sa tête délicate et lui donne un air triomphant et paresseux ", des oreilles " mignonnes ", alourdies (elles aussi) par des " pendeloques " suffisamment fournies pour émettre un gazouillis secret. Puis, à cause de " la brise de mer " qui " soulève par le coin sa jupe ", le regard descend le long de " sa jambe luisante et superbe " jusqu’à son pied nu comparé à ceux des statues de marbre représentant des déesses dans les musées d’Europe .
Cette " coquette ", cette " affranchie ", bien que libre, l’auteur l’assimile à une déesse. " Le plaisir d'être admirée", le bonheur de vivre, visible dans sa démarche, la conscience de sa beauté décelable dans son " blanc sourire " comme si elle se regardait dans un miroir, tous ces traits de caractère font du lecteur précisément ce miroir qui, confondu au narrateur observateur, commence à refléter, bien davantage que " sa démarche et sa beauté ", son " puissant motif " de plaire, sa raison profonde et secrète de quitter " sa petite case " si tranquille.

Le portrait moral découle discrètement de la description physique : il prépare un approfondissement moins agréable !
En effet, ce soleil accablant, cette lumière " terrible " préparait le lecteur à une réalité plus accablante et plus terrible, à une " espèce de mort " moins " savoureuse " que celle de la sieste, un " anéantissement " moins voluptueux : Dorothée n’est pas libre. Au moyen de remarques - " l’orgueil de l’affranchie " - de questions qui entretiennent le mystère - " quel puissant motif... ? ", " Pourquoi a-t-elle quitté sa petite case... ? ", le narrateur avance pas à pas dans un éclaircissement qu’il semble ne pas connaître lui même. La description de la " petite case si coquettement arrangée " est comme une pause dans la montée du suspense : plus cette case détient les conditions de procurer un bonheur simple, moins le lecteur comprend les raisons de Dorothée de la quitter. L’avant-dernier paragraphe, modulé par un " peut-être " entretenant encore le mystère mais introduisant le doute, nous édifie sur l’activité de " la célèbre Dorothée ". La diversion de style presque galant sur " le bal de l’Opéra ", les danses " pieds nus " des " vieilles Cafrines " et " les belles dames de Paris ", préparent une réalité moins belle, non explicitée, mais que le lecteur comprend : Dorothée doit vendre son corps pour racheter sa petite sœur !

III. Analyse

1) Le caractère : Relevez les expressions ou les tours de style qui suggèrent sans les décrire la spécificité du caractère de Dorothée. Montrez comment ils préparent à l’explicitation du drame

Le " blanc sourire " est l’indice principal du caractère de cette déesse de bronze, " seule vivante ", seule présence mobile dans un " monde stupéfié ", où le dormeur " goûte les voluptés de son anéantissement ". La sieste est comparée à la mort comme ce " blanc sourire ", sur un visage de peau noire, est assimilé au bonheur de vivre, à l’harmonie. Dorothée n’est pas seulement belle. Ce n’est pas seulement avec sa beauté de déesse qu’elle s’avance ainsi, " harmonieusement " : elle est aussi " heureuse de vivre ", heureuse et consciente d’être belle. Beauté et bonheur se confondent dans une harmonie typique de cette région du monde où fleurs, nattes, éventails de plumes, parfums de riz et de safran contribuent à cette harmonie particulière et naturelle d’où surgit ce " blanc sourire ", symbole de pureté, de candeur. -Se dirige-t-elle vers un mariage, son propre mariage, une cérémonie religieuse ? peut-on se demander en essayant d’imaginer ce " blanc sourire ". Et plus le doute s’installe, plus l’objet de sa course s’éclaircit, plus la candeur de Dorothée se précise : sa prédisposition au bonheur ne sera pas dérangée, elle est résolument heureuse, peu importe la raison du " rendez-vous avec quelque jeune officier ", peu importe la réputation qu’on lui a faite " sur des plages lointaines " c’est la beauté du " bal de l’Opéra " et celles des " dames de Paris " qui l’intéressent. Dorothée vit de bonheur et de beauté ; elle trouve son bonheur dans la beauté, la sienne propre et celle du monde. Dans ses rendez-vous galants, son souci est de savoir si on peut " aller pieds nus " au bal, car cela rendait les vieilles Africaines " ivres et furieuses de joie " ! Et ceci est également un spectacle faisant référence à la beauté. Aussi, elle est " admirée et choyée de tous " même si une ombre légère assombrit son bonheur, ombre noyée dans la beauté - encore- de la petite sœur " déjà mûre et si belle " mais qu’il faut sauver.

2) Le drame : Relevez les éléments du discours qui précisent la spécificité du drame. Montrez comment l’auteur nous amène progressivement à y adhérer.

Tous ces jeux de sens, tous ces tours présentent une Dorothée comme étrangère à son drame, indifférente à ce que l’auteur veut cependant nous faire découvrir à travers elle, une réalité coloniale attristante, une évaluation de la beauté en piastres et en écus, une honte pour un pays. " La belle Dorothée " traverse les laideurs de ce siècle avec calme et une " harmonie " renforcée par effet de contraste. La force de son " blanc sourire ", révélateur de celle de son caractère traverse cet espace comme il traverse ce temps. Mais celui-ci n’en est pas moins dénoncé. Le champs sémantique de l’accablement, la terreur, la lâcheté nous y préparait dès les premières lignes du poème. La stupéfaction, l’affaissement annoncent une " espèce de mort ", un " anéantissement " que l’on goûte " à demi éveillé " et préparent un désert de lumière où la vie sera perçue comme une " tache " noire comme les ténèbres, comme les prisons que sont les musées d’Europe pour les déesses statufiées. Le " fard sanglant " et le gémissement " de douleur " des chiens épaississent cette ombre d’angoisse et d’inquiétude née dès le premier verbe : ce soleil qui " accable la ville de sa lumière droite et terrible " n’annonçait rien de bon. Et si le lecteur se prend au jeu un moment au charme envoûtant de " la belle Dorothée " et à sa conception du bonheur, la réalité n’en est pas moins crue comme le sourire de la Créole, nue comme ses pieds fins et forts, tranchant vivement comme sa robe sur sa peau : elle vend son corps, sa jeunesse et sa beauté pour racheter sa petite sœur à un esclavagiste avare, dans l’espoir que celle-ci, affranchie, - à cette époque où l’on parle de la loi de l’abolition de l’esclavage des Noirs d’Amérique (1861) - n’ait pas à se prostituer !

Nous voilà devant un poème en prose qui, avec ses allures d’essai d’esthète, est un véritable pamphlet. Les lecteurs de 1863 qui voulaient savoir et comprendre ce qui se passait au delà des frontières nationales y arrivaient : il serait édifiant d'écouter leurs remarques à la lecture de ce " Poème " !