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Spinoza, Ethique: plaisir et sagesse

Commentaire rédigé avec l'étude linéaire du texte, suivi de son intérêt philosophique :
a) Aucune passion n’est intrinsèquement bonne ou mauvaise,
b) Mais la sagesse se trouve dans les plaisirs mesurés,
c) La finalité de l'Etat : la liberté

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: thibaultl (élève) •

Texte étudié

«Entre la moquerie (que, dans le corollaire 1, j'ai dite être mauvaise) et le rire, je fais une grande différence. Car le rire, tout comme la plaisanterie, est une pure joie ; et par suite, à condition qu'il ne soit pas excessif, il est bon par lui-même (selon la proposition 41). Et ce n'est certes qu'une sauvage et triste superstition qui interdit de prendre du plaisir. Car, en quoi convient-il mieux d'apaiser la faim et la soif que de chasser la mélancolie ? Tels sont mon argument et ma conviction. Aucune divinité, ni personne d'autre que l'envieux ne prend plaisir à mon impuissance et à ma peine et ne nous tient pour vertu les larmes, les sanglots, la crainte, etc., qui sont signes d'une âme impuissante.

Au contraire, plus nous sommes affectés d'une plus grande joie, plus nous passons à une perfection plus grande, c'est-à-dire qu'il est d'autant plus nécessaire que nous participions de la nature divine. C'est pourquoi, user des choses et y prendre plaisir autant qu'il se peut (non certes jusqu'au dégoût, car ce n'est plus y prendre plaisir) est d'un homme sage. C'est d'un homme sage, dis-je, de se réconforter et de réparer ses forces grâce à une nourriture et des boissons agréables prises avec modération, et aussi grâce aux parfums, au charme des plantes verdoyantes, de la parure, de la musique, des jeux du gymnase, des spectacles, etc., dont chacun peut user sans faire tort à autrui. Le corps humain, en effet, est composé d'un très grand nombre de parties de nature différente, qui ont continuellement besoin d'une alimentation nouvelle et variée, afin que le corps dans sa totalité soit également apte à tout ce qui peut suivre de sa nature, et par conséquent que l'esprit soit aussi également apte à comprendre plusieurs choses à la fois. C'est pourquoi cette ordonnance de la vie est parfaitement d'accord et avec nos principes et avec la pratique commune.»

Spinoza, Ethique - IVe partie, scolie de la proposition 45

I. Introduction

On pense généralement que l'homme qui s'étourdit de plaisirs n'est pas sage, que c'est même une sorte de fou. N'est-ce pas folie de s'adonner aveuglément au plaisir, à tous les plaisirs? En effet, celui qui n'a pour guide que le plaisir n'est pas raisonnable : le bien-être n'est pas le bien. La seule valeur morale est le bien, et le sage doit obéir à la raison qui commande de faire le choix du bien. Pourtant, on passe aisément de là à l'idée que le plaisir est sans valeur. Un pas de plus encore, et on dira qu'il faut renoncer au plaisir...car si le plaisir n'est pas le bien, c'est donc qu'il est mauvais ! Mais est-ce vraiment faire preuve de sagesse que de s'interdire tout plaisir ? Faut-il nécessairement faire rimer sagesse avec tristesse ?

Spinoza va dans un 1er temps dénoncer cette position, qu'il qualifie sévèrement de "sauvage et triste superstition", et dans un 2nd temps développer sa thèse, à savoir que la sagesse ne saurait exclure le bonheur, et que le bonheur n'est nullement incompatible avec le plaisir.

I. Etude linéaire du texte

Dans le 1er §, Spinoza dénonce la conception ordinaire de la sagesse, selon laquelle, il faut renoncer à tous les plaisirs et vivre dans l'austérité. Cette conception est la conception chrétienne, elle "interdit de prendre du plaisir" car le plaisir est associé à la luxure, qui est le contraire de la tempérance, vertu cardinale c’est à dire nécessaire au salut de l'âme. Spinoza juge sévèrement cette conception selon laquelle, il faudrait vivre dans la tristesse. Pour lui, personne, pas même un être suprême, ne peut recommander cette conception puisqu'en éprouvant de la tristesse, on s'éloigne de notre puissance d'agir, on devient "impuissant", on n'agit pas selon notre nature. Dieu ne peut pas prendre plaisir à mon absence de plaisir. Ce serait avoir une fausse image de lui, une conception dégradante de la divinité qui est forcément omnisciente, toute puissante et parfaite. Au passage, Spinoza dénonce le fait que l’on associe le rire à la figure du diable, et l’élève contre le préjugé finaliste qui nous fait concevoir l'action de Dieu sur le mode de l'action humaine. Seule une créature moins parfaite que Dieu peut prendre plaisir au déplaisir d’autrui. Aussi évoque t-il un autre péché capital, l’envie, pour stigmatiser ceux qui prônent cette conception de la sagesse. L’envieux éprouve du plaisir à la vue des passions tristes, et de la tristesse à la vue des passions joyeuses, chez autrui, c'est-à-dire transmuter les valeurs.

Dans le 2nd §, Spinoza va développer sa thèse, à savoir que non seulement le plaisir n’est pas en contradiction avec la nature divine, mais plus nous prenons de plaisir, plus nous participons à la nature divine car notre perfection est augmentée. En effet lorsqu'on éprouve du plaisir, on éprouve de la joie, signe que nous persévérons dans notre être, que nous augmentons notre puissance d'agir, à la faveur de l'accumulation de passions joyeuses. Pour lui, nous sommes en effet déterminés par la substance : Dieu nous a donné une essence qui correspond à une idée qu’il se fait de lui-même. Nous ne pouvons en changer, la seule chose qui soit en notre pouvoir c’est d’accomplir toutes les potentialités contenues dans notre essence, c’est de se rapprocher le plus possible de l’idée que la substance a de nous. Pour ce faire, il faut suivre les passions joyeuses qui sont un moyen d’affirmer ce que Dieu a voulu que nous soyons. Plus nous poursuivons de passions joyeuses, plus nous participons de notre "nature divine", et plus notre degré de perfection est grand. Le sage doit se servir des objets en accord avec sa nature afin d'augmenter sa puissance d'agir, sans faire de tort à autrui ou à soi même. Il faut en effet savoir se modérer, user des choses avec mesure, ne pas aller "jusqu'au dégoût", ce qui suppose une connaissance de soi puisqu'il faut savoir jusqu'où aller dans la satisfaction de ses désirs. Tous les plaisirs sont naturels. Seul n’est pas naturel l’excès de plaisir. Combler ces différents plaisirs demandés par le corps concourt à la perfection du tout de notre corps : notre puissance ne peut être totale que si notre corps est comblé. Un besoin est un manque, donc une imperfection.

Conclusion

Le plaisir n’est pas en soi répréhensible, il faut le rechercher comme un bien car il nous rend plus puissant, plus parfait et plus sage. Etre sage ce n'est pas rejeter les plaisirs comme le font les religions du Livre, mais c'est prendre du plaisir en usant des choses avec modération. L’idéal de vie prôné par Spinoza est raisonnable, non seulement au sens de modéré, mais aussi au sens de fondé en raison. En effet, selon Spinoza, pour choisir ce qui est bon pour lui, utile à l’accroissement de son essence, telle qu’elle est présente dans l’esprit de Dieu, et rejeter ce qui diminue sa puissance, l’homme doit utiliser sa raison.

II. Intérêt philosophique

a) Aucune passion n’est intrinsèquement bonne ou mauvaise

L’intérêt philosophique de ce texte est tout d’abord de montrer que pour Spinoza, aucune passion n’est intrinsèquement bonne ou mauvaise. Il n’y a pas de bien ou de mal (de morale) mais seulement du bon et du mauvais (de l’éthique). Est bon ce qui nous augmente notre puissance et provoque la joie, mauvais ce qui diminue notre puissance et occasionne la tristesse. Sera dit bon celui qui s’efforce, autant qu’il est en lui, de s’unir à ce qui convient avec sa nature. Sera dit mauvais, celui qui vit au hasard des rencontres, se contente d’en subir les effets, quitte à gémir et à accuser chaque fois que l’effet subi se montre contraire et lui révèle sa propre impuissance. Ces modes d’existence immanents, cette éthique, remplace la Morale qui est elle transcendante. Nietzsche développera cette thèse, en affirmant que la morale est le produit d'une inversion des valeurs qui a transformé le " bon " en " Mal " et le " mauvais " en " Bien ". Pour lui, à l'origine tout ce qui était fort sur le plan vital était déclaré " bon " et tout ce qui était faible déclaré " mauvais ", mais les faibles se sont emparé du pouvoir et ont transformé le sens des concepts. Les juifs et les chrétiens sont les grands instruments de cette "transmutation des valeurs" qui a changé la face du monde en organisant le triomphe des forces réactives sur les forces actives, de la faiblesse sur la force, du ressentiment et de la volonté de vengeance sur l'ivresse de la joie et la volonté de puissance.

b) Mais la sagesse se trouve dans les plaisirs mesurés

Ensuite ce texte montre que l’éducation de Spinoza s’est faite au contact permanent des grands auteurs grecs. La philosophie de Spinoza est ainsi proche de celle des stoïciens dans la mesure où, pour lui, Dieu et la Nature ne font qu’un, tout se produit donc par nécessité (d’où l’importance de faire face aux évènements en gardant son calme), et il distingue le déterminisme selon qu’il est interne ou externe. Néanmoins comme Sénèque, il développe ici des thèses proches de l’épicurisme en affirmant que la sagesse n’est pas dans la tristesse mais dans le plaisir (mesuré) et en défendant un idéal de vie fondé en raison. De plus comme Aristote, il prône un juste milieu, dans la mesure où tous les plaisirs sont bons à prendre, sans distinction, à partir du moment où on en fait un usage modéré.

c) La finalité de l'Etat : la liberté

Enfin ce texte introduit la politique libérale prônée par Spinoza. Sachant que le despote appuie son pouvoir sur les passions tristes jusqu’à déshumaniser les hommes, et l’Etat rationnel établit sa puissance sur les affects joyeux, propices au développement de la raison, c'est-à-dire de la liberté, l’essentiel pour lui, est de savoir quel type d’affect anime les citoyens. La cité conforme aux exigences de la raison devant laisser chacun rechercher ce qui est utile au développement de son essence, la fin de l’Etat est donc la liberté, et la cité idéale, la cité de la joie.