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La Fontaine, Les Fables: Le chêne et le roseau

Analyse en deux parties :
I. Deux caractères opposés
II. Le registre tragique et la construction de la morale

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: melaniem (élève) •

Texte étudié

Le Chêne un jour dit au Roseau :
« Vous avez bien sujet d'accuser la Nature ;
Un Roitelet pour vous est un pesant fardeau.
Le moindre vent, qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau,
Vous oblige à baisser la tête :
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d'arrêter les rayons du soleil,
Brave l'effort de la tempête.
Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphyr.
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage
Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant à souffrir :
Je vous défendrais de l'orage ;
Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des Royaumes du vent.
La nature envers vous me semble bien injuste.
- Votre compassion, lui répondit l'Arbuste,
Part d'un bon naturel ; mais quittez ce souci.
Les vents me sont moins qu'à vous redoutables.
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici
Contre leurs coups épouvantables
Résisté sans courber le dos ;
Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots,
Du bout de l'horizon accourt avec furie
Le plus terrible des enfants
Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
L'Arbre tient bon ; le Roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,
Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au Ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l'Empire des Morts.

La Fontaine, Les Fables

Introduction

Les Fables de Jean de la Fontaine sont des chefs-d'œuvre de la littérature française. La plupart mettent en scène des animaux, autant sauvages que domestiques, ou des objets de la vie quotidienne. Mais toutes ont pour but de distraire tout en conduisant à une morale que le lecteur délivre lui-même.

La Fable que nous allons étudier est Le chêne et le roseau, fable que La Fontaine mettait lui-même au rang de ses meilleures.
Afin de tirer une morale à la fable, nous étudierons dans un premier temps la manière dans laquelle Jean de la Fontaine met en scène ses personnages : deux végétaux que tout oppose ; puis nous observerons comment le registre tragique se met en place et nous amène à conclure sur une morale.

I. Deux caractères opposés

1. Deux personnages allégoriques opposés

Dans sa fable, et comme nous l’indique le titre, Jean de la Fontaine met en scène deux végétaux : un roseau et un chêne. Ces deux plantes sont à l’opposée l’une de l’autre car le roseau est petit et fragile, alors que le chêne est grand et robuste.

L’auteur, comme il le fait dans la majeure partie de ses fables, attribue à chacun des végétaux un caractère. Ainsi, le chêne est fier et orgueilleux : il se compare à une chaîne de montagnes : « mon front, au Caucase pareil » ; c’est une hyperbole : le chêne exagère pour se rendre encore plus impressionnant. De plus, il se dit « Brave[r] l’effort de la tempête » contrairement à son camarade le roseau pour qui, selon lui, tout les vents semblent « aquilon » (vent puissant venant du nord), alors qu’à lui, ils lui semblent « zéphyr » (vent doux et agréable venant de l’ouest). Le chêne montre une attitude protectrice envers le roseau : « Je vous défendrais de l'orage » ; mais par ce stratagème, il veut encore une fois montrer qu’il est le plus fort et qu’ainsi son rôle est de défendre les plus faibles. Le roseau, quant à lui, a une attitude plus humble.
Le chêne, pour montrer sa domination, parle le premier et se vante. Le roseau ne prend la parole qu’au milieu de la fable et parle très peu. Il remercie le chêne de sa « compassion » avant de l’avertir.

Jean de la Fontaine distingue également ses deux personnages, et les opposent, par leurs actes, leurs habitudes. En cas de fort vent, chacun lutte à sa manière, avec ce que la nature lui a donné. Le chêne « brave l’effort de la tempête » alors que le roseau « baisse la tête ».

2. Une versification qui met en valeur l’opposition des personnages

L’opposition des personnages est clairement mise en avant par le choix des végétaux, mais elle l’est aussi dans la composition même de la fable. En effet, le rythme vient souligner l’opposition grâce au parallélisme syntaxique. Dans le vers « Tout vous est Aquilon, tout me semble Zéphyr », une virgule vient séparer les deux personnages et on peut compter trois accents dans chaque hémistiche. Ainsi, Jean de la Fontaine montre que bien que ses deux personnages soient opposés, ils n’en restent pas moins égaux. Cette égalité des deux végétaux est aussi démontrée dans le vers « L'Arbre tient bon ; le Roseau plie » où l’on compte un octosyllabe dans chaque hémistiche. Le rythme est équilibré, tout comme les chances données par la nature à chacun.

La domination (physique) du chêne par rapport au roseau est renforcée par l’utilisation de l’alexandrin pour rapporter les paroles du chêne. En effet, l’alexandrin est considéré comme le vers noble. Il met donc en valeur le chêne et souligne son orgueil.

On peut donc dire que même si les deux personnages de cette fable : un chêne et un roseau, sont diamétralement opposés, l’auteur commence à construire sa morale sur cette différence puisqu’il cherche à montrer, grâce à la versification, que chacun est égal à l’autre.

II. Le registre tragique et la construction de la morale

1. Le registre tragique

Afin de construire sa morale et que celle-ci soit marquante, Jean de la Fontaine utilise le registre tragique.
Dans la fable, le tragique s’exprime dans la structure du récit. Au commencement, le chêne se vante et brave le vent. Puis il est averti par le roseau qui le met en garde face à ses préjugés. Mais l’arbre robuste continu à lutter et finit par mourir sous la force d’une puissance qui lui est supérieure : le vent. Cette fin appartient au tragique puisqu’un des deux personnages meurt : l’issue n’est pas heureuse.
C’est l’idée de fatalité qui est mise en avant : un destin tragique auquel on ne peut pas échapper, et le chêne n’a pas fait exception.
De plus, au sein de cette construction la supériorité de la force la plus grande est mise en avant : celle du vent. En effet, il fait une irruption soudaine dans la fable, arrivant en milieu de vers et coupant la parole au roseau : « Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots, […] ». Cette soudaine apparition du vent est donc mise en valeur par la métrique : il arrive là où l’on s’y attend le moins. De même, l’ampleur de ce vent est soulignée par l’ampleur de la phrase : le mot « vent » n’est pas cité, mais l’auteur utilise une périphrase : « Le plus terrible des enfants Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. » Ceci donne l’impression que le vent n’arrive pas progressivement, mais d’un seul coup, exerçant tout de suite toute sa force en emportant tout sur son passage.

Pour faire référence au tragique, ce genre puisant ses racines dans la Grèce antique, Jean de la Fontaine utilise également un niveau de langue élevé, comme il était d’usage de le faire dans l’Antiquité.
Ainsi, pour parler des vents, il utilise les noms qui leur ont été attribués depuis l’Antiquité : « Aquilon » pour les vents puissants venant du nord et « Zéphyr » pour les vents doux et agréables venant de l’ouest.
Il utilise aussi plusieurs périphrases : « Sur les humides bords des Royaumes du vent. » pour désigner le bord d’une rive ; « [i]Celui de qui la tête au Ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l'Empire des Morts.[/i] » pour désigner le chêne terrassé par les vents.

Mais pour faire référence à l’Antiquité, rien de tel que de citer ses auteurs. Ainsi, Jean de la Fontaine fait une allusion à deux œuvres littéraires de Virgile : l’Enéide et Les Géorgiques. Avec son vers final : « [i]Celui de qui la tête au Ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à l'Empire des Morts.[/i] », il reprend : « le chêne vert surtout, dont la tête s’élève autant vers les brises éthérées que sa racine s’enfonce vers le Tartare.» issu des Géorgiques (II, vers 291-292), et « mais l’arbre reste attaché aux rochers et sa cime s’élève dans l’éther, aussi haut que ses racines plongent vers le Tartare » tiré de l’Enéide (IV, vers 444-445-446). Ces citations reprises par La Fontaine visent à anoblir le chêne, mort en combattant une force supérieure.

2. L’élaboration de la morale

Au sein de cette fable, la morale est implicite, c’est au lecteur de la trouver à travers le sens l’histoire. C’est le récit qui contribue à la construire. Jean de la Fontaine procède toujours de la même façon dans toutes ses fables.

Le registre tragique permet de trouver cette morale. A la fin du récit, l’arbre meurt ; on comprend donc qu’il ne sert à rien de résister à plus fort que soi.
Mais aussi, le chêne, qui trouve la mort à la fin, a été averti par le roseau dont justement il se moquait ; il ne faut donc pas se fier aux apparences.

Conclusion

Deux personnages complètement opposés : un chêne et un roseau, sont mis en scène par Jean de la Fontaine dans cette fable afin de conduire le lecteur à porter une réflexion sur la diversité des contrastes chez tous les vivants de la terre. Personne n’est doté de la même façon par la nature, mais chacun doit s’adapter et accepter les différences des autres. Le destin du chêne et du roseau est par conséquent celui des grands et des petits de ce monde.
Ainsi, La Fontaine découvre chez chacun de nous le fond de son âme avec une finesse malicieuse et un sens profond de la tragédie. Il ne se donne pas le droit de prêcher les grands sentiments, mais juste d’apporter quelques conseils afin de rendre l’homme plus raisonnable et plus heureux.