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Pascal, Pensées: Justice et force

Commentaire entièrement rédigé en trois parties :
I. La justice et la force semblent s'opposer en théorie, mais restent indissociables en pratique
II. Comment la force s'affranchie de la justice
III. La justice sociale globale : obligation ou contrainte ?

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: samirs (élève) •

Texte étudié

Justice, force.

Il est juste que ce qui est juste soit suivi ; il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.

La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique.

La justice sans force est contredite, parce qu'il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.

La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Aussi on n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu'elle était injuste, et a dit que c'était elle qui était juste.

Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.

Pascal, Pensées - n° 298, 299

« Justice, force. » Telle est la façon qu’a Pascal d’introduire la thèse qu’il développe quant à la relation entre ces deux concepts. Il va s’efforcer tout au long de son texte d’articuler les deux notions sans même user de connecteur logique pour ce qui semble être le titre de ce texte. Une simple virgule sépare ces concepts, preuve en est de la difficulté à appréhender les liens existants entre d’une part la justice, et de l’autre la force.
La thèse principale qu’il expose, et qui fait l’objet du commentaire à suivre, veut que seule, l’idéal de justice est impuissant ; et seul, l’usage de la force est illégitime. Deux solutions apparaissent alors possibles. La première considère que la force se met soit au service du juste, ou alors elle doit incarner ce qui est juste. La seconde voudrait que la justice étant faible et souvent remise en question, la force indiscutable s’impose et se légitime par la force. Pascal a une basse estime de l’humanité qui, selon lui, verrait son idéal de justice succomber devant la force. En d’autres termes, à ce que l’on peut comparer à un dilemme du prisonnier, l’homme ne choisira pas la solution Pareto-optimale (coopération entre justice et force pour une meilleure société), mais son inclination naturelle le mènera à un équilibre de Nash sous-optimal par définition (une force tyrannique rendue légitime par sa pratique).
À la lecture de ce texte, on peut se demander de quelle manière justice et force peuvent s’articuler sans que la seconde prenne le dessus sur la première dans un processus autodestructeur.
L’étude de ce texte s’effectuant dans le cadre de la justice globale, le deuxième défi de ce commentaire sera d’appréhender en toute modestie la portée des écrits de Pascal quant aux questions de justice globale.
Ainsi, si justice et force sont deux concepts a priori contradictoires, ils n’en sont pas moins complémentaires ; d’autre part, bien que leur alliance étant souhaitable, celle-ci est pourtant impossible et la force s’affranchira alors bientôt de la justice et, à terme, la remplacera ; enfin, nous étudierons la possibilité de tester l’argumentaire de Pascal en focalisant notre attention non plus sur la justice, mais sur la justice globale.
Cette réflexion en trois temps s’achèvera donc par l’étude de la justesse et de la contemporanéité de ce texte dans le contexte contemporain du développement, bien que ces questions seront adressées tout au long du commentaire.

I. La justice et la force semblent s'opposer en théorie, mais restent indissociables en pratique

De prime abord, la justice et la force que tout semble opposer en théorie, reste selon Pascal, indissociables en pratique.

Il semble ici nécessaire de rappeler ce que l’on entend par justice et par force, afin de ne pas se méprendre, car les deux définitions sont larges.
Par justice, il faut comprendre à la fois la norme du droit et ce qui est en conformité avec cette norme (acception juridique), mais aussi l’adéquation entre le mérite et sa rétribution (acception morale). Ces deux versants du même concept sont inséparables, bien que l’idée d’une justice sociale à l’échelle étatique comme à l’échelle globale relève plus du second aspect. Il ne faut donc pas entendre par justice, l’institution qui applique les choix de sociétés en cette matière, le pouvoir judiciaire étant par définition un pouvoir de coercition, qui met en pratique les lois. Par force, Pascal est moins précis et laisse planer une certaine ambigüité. En effet, dans son texte elle est tour à tour une force d’oppression, une force « tyrannique » qu’il faut dénoncer, puis une force de coercition, vertueuse, qui agit au service de la justice, et incarnée par l’institution judiciaire par exemple.
Une fois cette mise au point indispensable réalisée, il nous est possible d’appréhender l’antonymie théorique entre justice et force. Justice et force sont donc contradictoires. Selon Pascal, « il est juste que ce qui est juste soit suivi » alors qu’ « il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi ».
La justice relèverait donc de l’obligation, et la force de la contrainte. L’obligation morale comprend la possibilité de s’y soustraire. Ainsi la justice ne pouvant s’imposer d’elle-même, car l’homme étant par nature intéressé, quel intérêt a-t-il de se soumettre au juste quant il peut s’en abstenir ? La justice comme toute obligation est « impuissante ». La contrainte ne laisse aucun choix à celui qui se la voit imposer. Par ce travers, on peut y voir le caractère oppresseur et despotique de la force.

En pratique pourtant, ces concepts sont complémentaires. L’idéal de justice est vain s’il ne peut se reposer sur la force pour s’appliquer. La force a besoin de la justice pour être légitime. Il existe donc une interdépendance entre justice et force. Afin de pallier à leurs carences respectives, leur alliance devient indispensable.
Elle peut se réaliser de deux façons selon Pascal : en conférant la force à la justice, ou en rendant la force juste. La justice seule est vite remise en question du fait de son statut d’obligation morale. La force seule sera contestée pour son arbitraire. Ainsi, quelle que soit la solution retenue, la force confère à la justice un moyen de contraindre, et la justice confère à la force une morale que l’on se doit par définition de respecter.

II. Comment la force s'affranchie de la justice

Néanmoins, s’il est dans le meilleur intérêt d’associer justice et force, Pascal, pessimiste quant à la nature humaine, affirme que la force s’est affranchie de la justice.

La justice étant un concept à géométrie variable selon les individus et reste de l’ordre de la morale, tandis que la force est indiscutable, la seconde va donc prendre le pas sur la première.

Ainsi, la justice serait « sujette à dispute », et ce pour deux raisons. Ce qui est juste pour un individu ne l’est pas forcément pour un autre. Comme toute norme, la justice est discutable, et dans un contexte global, ce qui apparaît pour juste pour un Etat sera peut-être contesté par un autre. Les démocraties occidentales trouvaient injuste l’apartheid sud-africain. Pascal affirmait par ailleurs « vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà » que l’on peut comprendre à ce sujet comme dénonçant le relativisme que revêt la justice. L’universalité des Droits de l’Homme, ou encore l’intemporalité du second amendement de la constitution américaine sont souvent remises en question.
Aussi, la justice est sujette à dispute par quiconque s’en affranchit, et donc par le fait qu’il s’en affranchisse. Il est en effet possible rappelons-le de se conformer ou non à la morale du juste. Ainsi, l’homme peut agir par immoralité. Rien ne l’y contraint, vu qu’il n’y est qu’obligé. Si l’homme était en tout temps et en tous lieux moral, l’établissement d’une norme serait inutile. La raison d’exister de toute norme est cette capacité qu’a l’homme de déviance vis-à-vis de la norme. On peut donc la discuter aussi en agissant immoralement, soit parce que l’on pense que la norme n’est pas morale, soit parce que l’homme peut aussi être intrinsèquement immoral.

La force, quant à elle, est incontestable, « sans dispute », et « reconnaissable » de tous. Tout le monde s’y soumet. Contrairement à la justice, la force reçoit un consensus unanime quant à ses attributs. En d’autres termes, le fort est par tous perçu comme tel. Cela n’est donc pas tant que tout le monde consent volontairement au pouvoir du fort, mais plus tôt que tout le monde finit par plier devant le fort.

Qu’advient-il donc quand le juste est « disputé » par le fort ? Si tout semble céder devant le fort, la justice ne résiste pas à ce raisonnement. Dans une fable de La Fontaine, on dirait que la « raison du plus fort est toujours la meilleure », même s’il ne faut pas chercher dans le terme « meilleure » une dimension morale, mais plutôt l’attribut du vainqueur d’un combat. Tout comme le loup finit par manger l’agneau, la force prend l’avantage sur l’idéal de justice. Indissociables, car complémentaires, la justice et la force sont néanmoins incompatibles. Ces deux notions ne peuvent être associées, car la force peut tirer avantage de la faille de la justice – la faiblesse – mais la justice ne peut prendre un avantage de la faille de la force – sa non-légitimité –, et c’est la raison pour laquelle selon lui « on n’a pu donner la force au juste ». Pascal utilise ici un postulat hobbesien avant l’heure. Il ne voit pas l’homme moral ou vertueux, mais violent.
C’est ainsi que la force outrepasse la justice ; mais comment fait la force pour ne pas à son tour se voir contredite ? La tyrannie finit toujours par être renversée par les oppressés, qui un jour deviennent donc plus forts que la force despotique. Pour éviter cela, le fort se légitime en contredisant le juste. Comme le dit si justement Bourdieu, « on sait que tout exercice de la force s'accompagne d'un discours visant à légitimer la force de celui qui l'exerce ».

C’est donc une solution sous-optimale que la nature de l’homme l’a conduit à choisir. L’expression « ne pouvant faire que » utilisée par Pascal renforce cette idée.
Ce texte dont la portée est générique peut être aussi analysé sous le spectre de la justice sociale globale, et son examen nous conduit à considérer sa contemporanéité sur les questions du développement.

III. La justice sociale globale : obligation ou contrainte ?

On peut ainsi, suite à la lecture de ce texte à la lumière des enjeux contemporains de développement, se demander si la justice sociale globale, à l’image de la conception de la justice de Pascal, relève de l’obligation, ou de la contrainte. Puis, il apparaît important d’examiner si le schéma selon lequel la force l’emporte sur la justice s’applique pour la justice globale.

Bien que la théorie de la justice de Rawls place la justice sociale comme une contrainte issue de ladite rationalité des individus placés sous le voile d’ignorance, l’extension au niveau globale, ou plutôt interétatique, de cette notion en l’espèce est impossible. Il faut donc repenser la justice globale comme une obligation morale, à l’image de l’étude pascalienne de la justice.
Rawls avec sagesse repousse l’idée d’appliquer ses principes de justice à l’échelle mondiale, car trop spécifique. Dans le Droit des gens, il circonscrit le principe de différence au périmètre des Etats Nations. En effet, il comporte une dimension contraignante puisqu’il ne rend pas seulement immoral le sacrifice des plus démunis à la faveur des mieux lotis, mais l’interdit simplement. La clause anti-sacrificielle rend non-transposable au niveau global le second principe de justice rawlsien, et donc sa théorie.
La justice globale relèverait donc plus de l’obligation morale, voire du devoir imparfait kantien. En effet, le transfert de ressources, l’aide au développement, s’inscrit dans une logique de publicité de l’acte, et du mérite qu’un Etat en tire à en aider un autre. On ne peut pas punir un Etat qui ne contribue pas à la solidarité globale. Tout au pire, c’est son image qui est touchée. On ne peut pas interdire le sacrifice des plus désavantagés, mais au mieux rendre le respect de cette clause vertueuse.
Se pose ensuite la question de l’application de cet idéal vertueux que nous appelons de nos vœux. Comment faire de cette norme un droit positif ? Comment contraindre à donner quand le don est par nature volontaire, donc auquel on peut se soustraire ? Rendre contraignante une obligation morale, n’est-ce pas là priver de morale ? Il est cependant certain que la justice globale telle que pratiquée actuellement relève bien de l’obligation morale, car de nombreux Etats cherchent à s’en soustraire en omettant volontairement de prendre en considération certains problèmes dans les pays en développement. L’apartheid sud-africain, système pourtant injuste s’il en est, a été soutenu par des démocraties libérales pendant des décennies, à l’image d’Israël.

D’autre part, tout comme la justice globale est une obligation à l’image de la justice selon Pascal ; le schéma pascalien qui lie justice et force s’applique également à la relation justice globale et force.
Le loup a aussi mangé l’agneau « globale ». Le loup étant ici la loi du marché. Cette lex mercatoria ne régit non pas seulement les interactions entre les agents économiques à l’échelle globale, mais aussi les relations internationales. L’avènement des sciences économiques et la subordination des autres sciences sociales à celle-ci qui s’en est suivi n’y sont pas étrangers. Cette primauté de la loi de marché consacre la primauté du plus riche, c.-à-d. du plus fort. La loi du marché recrée un état de nature hobbesien, caractéristique de l’argumentaire de Pascal.
À cela s’ajoute également le déficit démocratique des institutions internationales, qui sont plus le lieu d’expression de la puissance des Etats les plus riches (reproduction d’un système westphalien). Il paraît difficile de démontrer en quoi l’Organisation Mondiale du Commerce est un lieu d’expression de la volonté générale globale. La question des OGM qui tuerait l’agriculture vivrière comme (non) traitée lors du dernier cycle de négociation illustre aisément ce point.
Ainsi, le fort global, soit les pays riches, a pris avantage sur l’obligation de justice globale. L’examen de ces questions au travers du prisme du texte de Pascal, nous montre que ce dernier dénote une certaine modernité.

Conclusion

Pour conclure, ce texte, plus qu’un simple exposé de la dialectique entre justice et force, nous renseigne sur la nature de l’homme, la faiblesse de la justice impossible à fortifier, et l’illégitimité de la force qui s’impose toujours et se substitue à la justice.
La contemporanéité de ce texte, période où la question de la justice se pose dans les termes du développement, est étonnante. Le schéma pascalien qui veut que le fort domine le juste à défaut du contraire est une grille de lecture très pertinente pour les questions de justice sociale globale.