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Le langage est-il ce qui nous rapproche ou ce qui nous sépare ?

Corrigé très complet d'une élève de terminale L.

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: heraclite (élève) •

"Langage" désigne en toute rigueur la faculté qu'a l'homme d'exprimer ses pensées à l'aide de signes articulés. Mais aussi tout système de signes utilisé à cette fin, voire la manière d'user d'un tel système (comme dans l'expression "langage ordinaire"). Le sujet met en jeu ces deux derniers sens du terme "langage".

I - Le langage permet la communication et permet donc le rapprochement entre les hommes. Est-ce vrai ?

1. Le langage, un moyen de communication ?

Peu de choses nous sont aussi familières que le langage. Aussi loin que nous nous souvenons, nous parlons. Ne définit-on pas l'homme comme homo loquens ? Nous recourons sans cesse au langage ; mais nous ne lui prêtons pas d'attention pour autant. Car ce n'est pas le langage qui importe mais ce que nous avons à dire. Le langage est comme un outil plus ou moins efficace. Il se rappelle à nous lorsqu'il n'exprime pas correctement notre opinion. En revanche, lorsqu'il l'exprime correctement, nous l'oublions. Le langage est donc un outil de communication.
Le langage permet de communiquer. Il permet de transmettre des informations. La chose est évidente.
Et pourtant, conclure que le langage est seulement un moyen de communication est peut-être hâtif !
N'y a-t-il pas d'autres usages du langage que ceux de la communication ? Qu'en est-il du monologue intérieur ? Consiste-t-il lui aussi à se communiquer une information ? Il y a là un usage du langage qui n'implique pas transmission d'information. D'autre part, on peut aussi communiquer sans langage. Qu'est-ce que communiquer ? Communiquer, c'est transmettre une ou des informations. On a alors transfert d'un message et utilisation de ce message. Le champ de la communication est plus vaste que le champ du langage.
La cybernétique étudie certaines formes de communication sans langage. La cybernétique est la théorie qui étudie les mécanismes d'autorégulation d'un système artificiel (machine) ou vivant : système de rétrocontrôle ou feed-back. Exemple : la machine à vapeur ou le thermostat. La transmission de l'information consiste à donner un ordre ! Il s'agit d'in-former : changer la forme, agir sur,...et faire réagir. L'informatique ne procède pas autrement. Quand elle a recours au langage binaire (0 et 1). 1 déclenche une impulsion électrique. 0 ne déclenche pas d'impulsion électrique.

2) Langage et communication ne sont pas identiques

Etude du texte de Benveniste : "Communication animale et langage humain".
1ère différence énoncée par Benveniste entre langage et communication : La communication peut d'abord être caractérisée par sa limitation. Le message ne suscite pas une réponse mais une conduite. Et cette conduite doit être rigoureusement distinguée de la réponse. Pour l'homme, la conduite tient souvent lieu de réponse : Ne pas répondre, c'est exprimer son mécontentement.
Mais il arrive aussi que la conduite soit dépourvue de toute signification ! C'est le cas lorsque le message donne un ordre (ex. : l'officier s'adressant au soldat). Dans ce cas, le message n'attend pas de réponse mais une action. Il y a donc lieu de dissocier conduite et réponse.
Par conduite, il faut entendre "réaction comportementale" ; Le message de l'abeille en fait agir une autre. Il n'y a donc pas circularité ou échange réciproque. Le message ne transite jamais que dans un sens. Cette absence de dialogue interdit toute élaboration commune d'une information. Il n'y a pas d'enrichissement de l'information par le destinataire.
" Le dialogue (...) condition du langage humain " :
Si la communauté animale se caractérise par son "unilatéralité" i.e. l'absence de réponse, c'est donc faute d'une telle circularité qu'il est inapte à revendiquer le statut de langage. La caractéristique essentielle est cependant ailleurs :
" Nous parlons à d'autres qui parlent, telle est la réalité humaine "
Dans le langage humain, il s'agit sans doute moins de faire agir autrui que de s'adresser à lui et de trouver chez lui un certain "répondant", "résonnance" ou "écho" i.e. un autre Moi. Autant de raisons qui font qu'il ne me viendrait pas à l'esprit de m'adresser à mon ordinateur.
Différence suivante : limitation du contenu des messages. Le message ne peut concerner qu'un seul type d'objet. Ceci l'oppose aux contenus illimités du langage humain. On peut parler de tout et de rien. L'absence de limitation du contenu est la condition de la créativité. En outre, le symbolisme chez l'abeille " consiste en un décalque de la situation objective. "Autrement dit, le symbole est une reproduction stricto sens de la réalité. Le symbole colle à la réalité. Ceci explique le caractère limité du contenu des messages.
A l'inverse, dans le langage humain, le symbole ne colle pas à la réalité signifiée. En effet, il suffit de se souvenir que des symboles différents peuvent signifier la même chose : la ville lumière, la capitale de la France, la capitale de la mode, Paris. Pas de rapport nécessaire entre ce que l'on veut dire et la façon de le dire ! Pour dire quelque chose, il n'y a pas qu'une seule manière de le dire ! Seul le langage humain comporte une indépendance du symbole par rapport à son référent i.e. du mot par rapport à la chose. On peut supposer que cette indépendance relative du symbole explique la possibilité de parler pour parler sans que l'on soit automatiquement renvoyé à la réalité concrète d'une chose déterminée. Autrement dit, cela explique la possibilité de discourir sur des généralités et du dialogue compris comme circularité du langage.
" Le message des abeilles ne se laisse pas analyser " :
On ne peut le décomposer en éléments signifiants. C'est l'entité (le message en son entier) qui a un sens. Alors que dans le langage humain, les messages sont eux-mêmes composés d'éléments (morphèmes : mots) qui ont eux-mêmes une signification. Ces mots peuvent être réagencés autrement pour signifier autre chose. On procède ainsi par combinaison. Si le nombre des combinaisons est illimité, elles obéissent tout de même à des règles. Ce sont les règles de syntaxe. On ne combine pas n'importe comment les mots entre eux.
Ex : "couleur vraie rouge" ne constitue pas une phrase.
Les morphèmes sont eux composés d'un nombre limité d'éléments : les phonèmes. D'une langue à l'autre ce ne sont pas les mêmes. Ne pas les respecter c'est s'exposer à être incompris. En français les sons "p" et "b" sont différents. Ce n'est pas le cas en chinois. Ils sont affaire de convention.
Conclusion :
Le langage diffère de la communication en qu'il procède par symbole et non par signaux. L'animal ne comprend i.e. n'interprète pas des symboles ; Il décode des signaux et réagit par un comportement conforme. Dans un cas, il y a une part d'initiative personnelle, une marge de liberté, d'innovation. Et dans l'autre cas, il y a l'instinct et de l'automatisme.

Analyse de G.Gusdorf :
" Le chimpanzé peut émettre certains sons, il pousse des cris de plaisir ou de peine. Mais ces gestes vocaux demeurent chez lui soudés à l'émotion. Il ne sait pas en faire un usage indépendant de la situation dans laquelle ils surviennent. "
L'animal est capable d'expression. Mais les signes ne sont pas indépendants de ce qui est exprimé. Les signes sont le "décalque" de la réalité. (Benveniste). Gusdorf lui dit qu'ils sont "soudés". Le signe et son référent sont indissociables. Donc l'animal peut recourir le signe seulement sous l'impulsion de l'émotion. L'expression doit être provoquée par l'émotion. L'initiative de l'expression ne dépend pas de l'animal. Alors que l'homme peut parler librement du monde.
D'autre part, si le signe et son référent sont indissociables et donc dépendants dès lors, l'animal ne peut pas choisir la manière de l'exprimer. Telle émotion provoque automatiquement un signal spécifique.
" L'animal ne connaît pas le signe, mais le signal seulement, c'est-à-dire la réaction conditionnelle à une situation reconnue dans sa forme globale, mais non analysée dans son détail. Sa conduite vise l'adaptation à une présence concrète à laquelle il adhère par ses besoins, ses tendances en éveil, seuls chiffres pour lui, seuls éléments d'intelligibilité offerts par un événement qu'il ne domine pas, mais auquel il participe. Le mot humain intervient comme un abstrait de la situation. Il permet de la décomposer et de la perpétuer, c'est-à-dire d'échapper à la contrainte de l'actualité pour prendre position dans la sécurité de la distance et de l'absence. "
L'animal a affaire à un signal. Ex.: le cri d'alarme sème automatiquement la panique au sein du groupe et provoque la fuite. De quelle manière, ce cri rend-il compte de la situation ? Il ne décrit pas la situation : la présence d'un prédateur dissimulé. Ce cri est tout d'abord une réaction instinctive, impensée. Ensuite, ce cri ne rend pas compte du détail de la situation. Il ne décrit ni la nature du danger (qui est le prédateur), son nombre (combien), sa distance, etc.
L'animal a un rapport au monde qui est de l'ordre du vécu, de l'éprouvé ; à ce titre, il le subit. Le cri de surprise est purement réactif ; il n'exprime rien sur le monde. L'absence de distance entre le signe et le référent est source de fusion. L'animal vit dans la "fusion avec" les choses (confusion). Il lui manque le filtre des mots qui lui permettrait de tenir le monde à distance.
Le signe (langage) permet de dire la chose absente. Et le signe générique confère une certaine maîtrise du monde. A travers les signes, l'homme se donne un doublet du monde. Parler de sa représentation du monde permet ensuite d'y agir. La communication ne donne pas à l'animal la maîtrise du monde. Elle ne lui donne pas un substitut, un symbole abstrait du monde. Le langage (abstrait) arrache à l'immanence du monde. Nous ne sommes pas immergés dans le monde. Nous ne nous contentons pas de vivre ; nous existons. Exister, c'est "être hors de". Se tenir en dehors des choses. Pour cela, il faut un point de vue qui surplombe, qui domine les choses. Cette position, c'est le langage qui nous le donne.

3) Le langage est plus riche que la communication

Le langage diffère de la communication par le libre jeu de la pensée. La communication animale (les symboles) est figée, soudée à la chose. Alors que, dans le langage, il y a du jeu, de l'indéterminé : l’équivocité du symbole fait qu'il ne désigne pas 1 seule chose. On peut même assigner un nouveau sens à un symbole : métaphore. Le langage offre ainsi des possibilités ou virtualités de sens. Le sens existe en puissance et la pensée l'actualise. C’est-à-dire qu'il achève cette détermination. Un sens est alors choisi. A ce titre, toute compréhension est interprétation. La condition du langage en acte, c'est la pensée !
Comment s'exerce le choix de la pensée ?
Parler, c'est être en mesure de comprendre la relation entre le concept et le référent. Pour avoir un libre usage du langage, il faut la pensée. La pensée est la condition du langage.

II- Mais les imperfections du langage séparent les hommes

1 - Dans quelle mesure le langage semble t-il entaché d'imperfections insurmontables ?

Il serait aisé d'alléguer quelques exemples d'ambiguïté qui rendent aléatoire la communication. Mon voisin qui m'entretient du "sens de l'histoire" veut-il dire que l'histoire progresse dans une certaine direction ? Ou qu'elle a une signification ? Le professeur de philosophie qui fait cours sur l'irréversibilité du temps déplore-t-il, ce faisant, la perte de sa jeunesse, ou la stagnation des nuages ?
De même j'ai souvent l'impression que les "mots de la tribu" (MALLARME) sont inaptes à rendre accessible à autrui mon expérience privée. Comme si je pouvais seul comprendre exactement ce que je veux dire en geignant "j'ai mal aux dents".
Inversement, on peut craindre que l'expression d'un contenu de pensée scientifique soit rendue impossible par le flou et l'absence de rigueur des règles grammaticales. Un énoncé comme "tous les carrés ronds ont cinq angles", en dépit de son caractère d'aberration logique, est grammaticalement correct.

2 - Comment peut-on y remédier ?

Une deuxième partie pourrait s'interroger sur les moyens de remédier à ces imperfections. Peut-être en effet ne sont-elles pas absolument inévitables !
On pourrait ainsi faire allusion aux efforts de FREGE pour "rationaliser la langue en fonction des exigences de la logique".
Cependant, SAUSSURE avait déjà remarqué que la langue est la moins réformable des institutions sociales : "l'inertie de la masse parlante" opposant un obstacle insurmontable aux initiatives réformatrices. D'où la tentation d'une solution radicale : l'invention d'une langue parfaite dans laquelle chaque terme serait doté d'un sens fixe et univoque.
Cependant, bien des années avant que LEIBNIZ ne consume une grande partie de sa vie à la tentative infructueuse de construction d'une langue parfaite, DESCARTES avait montré dans une lettre à MERSENNE que ce projet était utopique, et "bon à proposer au pays des romans".

3 - Comment repenser le statut des imperfections du langage ?

Il resterait possible, dans une troisième et dernière partie, de reconsidérer la valeur à accorder aux imperfections logiques du langage. Peut-être le "laxisme" des règles grammaticales est-il le revers d'une médaille dont l'avers, plus séduisant, serait la souplesse et la plasticité de langues permettant à tout locuteur d'engendrer une infinité d'énoncés.
Quant aux ambiguïtés, il n'est pas exclu qu'elles puissent donner à penser.
Aux yeux de HEGEL, par exemple, le double sens du mot histoire (l'aventure humaine et la science qui la prend pour objet) est un précieux indice de l'existence d'un "commun fondement interne" de la capacité d'un peuple à agir dans le monde et de la conscience réflexive qu'il en prend.
Quant au poète, il fait son miel des libertés offertes par la syntaxe et de l'entrechoquement des différentes acceptations des vocables.

III- Le langage, un point commun, caractéristique de l'humanité

cf Spécificité du langage humain. Cf. R. Ruyer, L'homme, l'animal, la fonction symbolique

Toute la différence entre le langage animal et le langage humain se situe dans le passage de l'usage de stimuli-signaux à celui de signes-symboles. Alors qu'un signal fait réagir, un signe fait penser.
Le signal est en effet quelque chose qui désigne quelque chose d'autre qu'il indique ou demande. C'est un stimulus, càd quelque chose de sensible qui a pour fonction de provoquer une réaction, de faire faire (et non de donner à penser). En présence d'un feu rouge, l'automobiliste s'arrête : il ne sa met pas à évoquer je ne sais quelle considération que lui suggérerait la rougeur du feu de signalisation routière! Comme le dit Ruyer, les stimuli-signaux et, avec eux le "langage" animal, sont des "instruments d'action immédiate ", ce qu'avait perçu Descartes, qui évoquait les automates pour en parler.

Le signe-symbole est "un instrument de pensée et non seulement d'action immédiate ". Il permet l'évocation inactuelle! C'est précisément le jour où Helen Keller cesse de réagir aux stimuli-signaux, auxquels sa gouvernante l'a conditionnée, qu'elle comprend que les mots ont un sens et qu'elle devient capable de "parler"(avec le langage tactile des sourds-muets). Ainsi, jusque-là elle n'avait fait que réagir au mot eau. A présent ce mot évoquait pour elle l'eau elle-même, "ce quelque chose de merveilleux qui était en train de couler sur sa main.".
Le passage du langage animal au langage humain , qui passage de l'usage de signaux à celui de signes, est d'un enjeu considérable. Avec lui se fait le passage de l'animalité à l'humanité! On comprend dès lors que le langage puisse servir de discriminant ontologique fondamental.
Comment le passage de l'usage du signal à celui du signe se fait-il ? Ce passage, dit Ruyer, se fait "par un changement fonctionnel d'apparence insignifiante, par une mutation mentale qui n'impliquait pas la moindre mutation organique, ou qui ne demandait aucune animation nouvelle et miraculeuse ". Cette mutation, c'est la distanciation psychique à l'égard des sollicitations adaptatives immédiates, une sorte d'inhibition fonctionnelle de l'arc réflexe qui associe mécaniquement un stimulus à une réponse. Au lieu de réagir, le cerveau se met alors à évoquer, à former des représentations, en un mot à penser. Or pour penser, pour évoquer, pour se représenter quelque chose, il faut manier cérébralement des signes-symboles, représentants mentaux de ce qui est évoqué ! Par où m'on voit l'indissociabilité de la pensée et du langage.
En temps que bien commun de l'humanité, le langage se doit donc de rapprocher les hommes.

Quelques références utiles

On pouvait prendre appui, notamment, sur la lettre de DESCARTES à MERSENNE du 20 novembre 1629 à propos de la langue parfaite.

Est instructif, également, le chapitre consacré à LEIBNIZ par le livre d'UMBERTO ECO sur "La recherche de la langue parfaite".

On se reportera utilement, en outre, à l'étude de FREGE sur "Sens et dénotation", dans les Ecrits logiques et philosophiques traduit au Seuil par CLAUDE IMBERT.
** Citations :

Cf. Oracle de Delphes: "il ne dit ni ne cache mais il signifie".
"Le nom n'est qu'une expression pour soi dépourvue de sens, qui ne prend signification qu'en qualité de signe". Hegel, Encyclopédie philosophique, &459 R.