Machiavel, Le Prince: Tenir ses promesses

Copie d'élève entièrement rédigée, en trois parties:
I. Le Prince doit savoir maintenir l'Etat, tantôt avec la ruse, tantôt avec la force,
II. La pratique du pouvoir doit-elle se soumettre à la morale, ou en contraire s'en affranchir ?,
III. Un régime politique qui rend ses actions opaques peut-il prétendre être juste ?.
Note obtenue : 15/20.

Dernière mise à jour : 20/04/2021 • Proposé par: Pixelvore (élève) •

Texte étudié

Un prince bien avisé ne doit point accomplir sa promesse lorsque cet accomplissement lui serait nuisible, et que les raisons qui l'ont déterminé à promettre n'existent plus : tel est le précepte à donner. Il ne serait pas bon sans doute, si les hommes étaient tous gens de bien ; mais comme ils sont méchants, et qu'assurément ils ne vous tiendraient point leur parole, pourquoi devriez-vous tenir la vôtre ? […] Ce qui est absolument nécessaire, c'est de savoir bien déguiser cette nature de renard, et de posséder parfaitement l'art de simuler et de dissimuler […]. On doit bien comprendre qu'il n'est pas possible à un prince, et surtout à un prince nouveau, d'observer dans sa conduite tout ce qui fait que les hommes sont réputés gens de bien, et qu'il est souvent obligé, pour maintenir l'État, d'agir contre l'humanité, contre la charité, contre la religion même. Il faut donc qu'il ait l'esprit assez flexible pour se tourner à toutes choses, selon que le vent et les accidents de la fortune le commandent ; il faut, comme je l'ai dit, que tant qu'il le peut il ne s'écarte pas de la voie du bien, mais qu'au besoin il sache entrer dans celle du mal.

Machiavel, Le Prince

Le terme « politique » renvoie à de nombreuses questions : quelle est la meilleure forme de régime politique ? Quand est-ce qu'un régime politique peut prétendre être légitime, et par là même, exiger l'obéissance ? De tels problèmes suscitent donc la question de la morale en politique : la pratique du pouvoir peut-elle justifier le droit de ne pas se conformer aux exigences de la morale ? Plusieurs auteurs auront tenté d'élaborer une réponse à une telle problématique, parmi lesquels, Kant, ou Machiavel, auteur du XVIème siècle et contemporain des humanistes, mais qui s'inscrit contre la thèse des humanistes selon laquelle une bonne gestion de l'Etat va de pair avec une conduite vertueuse. Déterminer si en politique il faut se conduire comme le dicte la morale, c'est aussi se demander si la violence est inhérente à la pratique du pouvoir.

I. Le Prince doit savoir maintenir l'Etat, tantôt avec la ruse, tantôt avec la force

Penchons-nous tout d'abord sur la thèse tenue par Machiavel dans ce texte. Machiavel, dans cet extrait, affirme que le Prince n'est nullement tenu d'accomplir ses promesses à l'égard du peuple, et plus généralement, qu'il ne devra pas se soucier de savoir s'il est bon, généreux, mais devra au contraire se soucier de savoir s'il paraît posséder ces qualités, dissimulant ses agissements qui seraient impopulaires. Pour lui, la stabilité de l'Etat ne peut être assurée en ayant exclusivement recours aux lois, il est parfois nécessaire d'user de la violence pour arriver à ses fins en politique, selon que les événement y obligent ou non. Il propose donc une vision opportuniste plus que totalitaire de l'Etat. On peut voir le texte en trois parties : la première partie va du début du texte à la ligne 6 (jusqu'à « vôtre »). Elle concerne le fait que le Prince n'a pas le devoir de tenir ses promesses dans la mesure où le peuple ne tient pas les siennes, de part sa nature méchante. La deuxième partie va de la ligne 6 à la ligne 8 (« dissimuler »). Machiavel y affirme qu'un bon Prince doit être capable de manipuler l'opinion pour asseoir sa réputation. Enfin, la troisième et dernière partie, qui s'étend de la ligne 8 à la fin de l'extrait, expose l'idée que le Prince ne peut et ne doit réunir un ensemble de qualités s'il veut assurer la stabilité de l'Etat, et qu'il pourra par conséquent (mais en dernier recours) user de méthodes violentes.

Dans la première partie, Machiavel affirme que le Prince n'est pas tenu de réaliser les promesses qu'il avait faites au peuple, et justifie cette idée : pour lui, c'est parce que les hommes « sont méchants » qu'il n'est pas toujours nécessaire de tenir ses promesses. Comme il l'affirme dans le 3ème chapitre du 1er livre du Discours sur la 1ère décade de Tite-Live, les hommes ne sont bons que lorsque l'on les y force, « qu['ils] ne font le bien que forcément ». En ce sens, Machiavel rejoint la thèse de Hobbes selon laquelle « l'homme est un loup pour l'homme », ce qui fait état de la nature méchante de l'homme. Puisque les hommes « ne (...) tien[nent] point leur parole », il n'est pas utile pour le Prince de tenir la sienne. D'ailleurs, Machiavel reprend cette idée dans le chapitre XVII du Prince, lorsqu'il affirme que « le Prince qui s'est fondé seulement sur leurs paroles (celles des hommes), se trouve nu d'autres préparatifs, il est perdu. » Machiavel se base ainsi sur une anthropologie pessimiste pour justifier que le Prince n'adopte pas une conduite vertueuse. Le Prince n'est cependant pas à proprement parler immoral, mais au-dessus de la morale ordinaire du citoyen, puisque son devoir n'est pas d'observer une conduite digne d'un homme de bien, mais d'assurer la stabilité de l'Etat, ce qui le place au-dessus de la morale ordinaire.

Il est question dans la deuxième partie de paraître, autrement dit, de cacher au vulgaire les agissements qui seraient mal appréciés, en veillant à ne laisser ressortir que les actions ayant l'approbation du peuple, car la foule, peu éclairée, ne juge que par les apparences, et du fait de sa crédulité, il est aisé de la tromper : « les hommes jugent plus par leurs yeux que par leurs mains », comme Machiavel le dit dans ce chapitre 8 du Prince. En d'autres termes, il s'agit de manipuler l'opinion pour asseoir sa réputation, il faut paraître vertueux (ce qui est le principe même des campagnes électorales.) Cette affirmation s’inscrit donc à l'opposé de la morale humaniste, contemporaine à Machiavel, qui s'inspirait des moralistes latins tels que Cicéron. Pour ces derniers, une bonne gestion de l’État était indissociable d'une conduite vertueuse, conforme à la morale, tandis que selon Machiavel, un Prince ne doit être prisonnier d'aucun principe hormis celui de réussir.
L'exemple le plus parlant retenu par Machiavel est celui de César Borgia. Celui-ci, revenant de campagne, entend rétablir la paix dans son pays « plein de larcins, de brigandages ». Il nomme Messire Rémy d'Orque ministre. Celui-ci parvient en effet à mettre fin à l'anarchie en instaurant une tyrannie, ce qui le fait détester de tous. Borgia fait donc exécuter son ministre, et paraît ainsi supprimer un tyran, alors qu'il l'avait lui-même fait monter au pouvoir. Cet exemple montre bien qu'il s'agit avant tout de paraître bon, en faisant à l'occasion prendre les mesures impopulaires par quelqu'un d'autre, en se réservant celles qui ont la faveur du peuple.

Machiavel compare ce talent de « simuler et de dissimuler » à la « nature du renard ». Il consacre une partie de ce chapitre VIII du Prince à expliquer pourquoi un bon Prince doit savoir « pratiquer la bête et l'homme ». Il entend par là qu' « il y a deux manière de combattre, l'une par les lois, l'autre par la force ». En effet, pour Machiavel, garder ou gagner le pouvoir est un combat. Il souligne que chacune des deux manières n'est pas suffisante, et pour maintenir l’État, que l'on ne peut avoir recours exclusivement à l'une des deux, sans quoi on ne saurait se prémunir contre tous les incidents de la « fortune » : combattre par les lois « bien souvent ne suffit pas », car plusieurs obstacles peuvent entraver le Prince. Machiavel décrit de façon imagée comment le Prince doit savoir adapter au besoin sa nature, et se comporter tantôt en « lion pour faire peur aux loups », tantôt en « renard pour connaître les filets ». Il entend donc par là que le Prince ne peut gouverner uniquement par des démonstrations de force, mais qu'il doit, lorsque cela est nécessaire, à savoir, lorsque la force des lois se montre insuffisante, faire preuve de ruse, qui se révèle parfois plus efficace que la force brute. D'ailleurs, Machiavel fait remarquer qu' « Achille et plusieurs autres de ces grands seigneurs du temps passé furent donnés à élever au centaure Chiron », entendant par là que les hommes doivent user à la fois de leur nature d'homme et de leur nature de bête. Considérons maintenant la troisième et dernière partie du texte. Plusieurs idées s'y imbriquent : Machiavel affirme que le Prince ne peut et ne doit pas se comporter en « homme de bien », de part ses obligations en tant que chef d’État, qui diffèrent de celles d'un tel « homme de bien ». Par conséquent, il pourra faire usage de moyens allant à l'encontre de la morale. Il rappelle cependant que de telles méthodes doivent être justifiées par des impératifs urgents, qui sont commandés par ce qu'il appelle la « fortune ».

D'une part, Machiavel affirme qu'il est irréaliste d'imaginer qu'un Prince doive absolument réunir dans sa personne tout un ensemble de qualités. D'ailleurs, certains défauts peuvent être plus utiles que des qualités, ce sont les conséquences qui décideront s'il s'agit de défauts ou non. Machiavel exprime cette idée dans le Discours : « si le fait l'accuse, le résultat l'excuse. ». Penser que le Prince doive observer une conduite irréprochable lui semble inadéquat puisqu'il affirme que les hommes sont méchants, et qu'il est donc bien plus sage « de se faire craindre qu'aimer. » Pour Machiavel, on ne peut éviter totalement le mal, c'est pourquoi il faut choisir un moindre mal, puisque « l'ordre des choses humaines est tel qu'on ne puisse jamais fuir un inconvénient sinon que pour en courir un autre ». Ainsi, si le Prince peut déroger à ses obligations en tant qu'homme, il ne peut toutefois déroger à ses obligations en tant que chef d’État, à savoir, assurer la stabilité de l’État. Machiavel justifie ainsi dans cette phrase l'amoralisme du Prince. La fin justifie les moyens, on ne fait pas de bonne politique avec de bons sentiments. Cet amoralisme s'inscrit donc en faux contre les convictions humanistes de son temps, et se caractérise par des décisions allant à l'encontre des exigences de la morale. Le Prince pourra « agir contre l'Humanité, contre la charité, contre la religion même. »

S'il affirme que le Prince ne peut et ne doit se conduire en homme de bien, Machiavel souligne malgré tout qu'un bon Prince ne doit pas faire un usage inapproprié de son pouvoir. Il n'est pas partisan d'un gouvernement brutal, il décrit au contraire un État flexible, opportuniste, n'ayant recours aux moyens brutaux qu'en cas de nécessité, tant qu'il le peut, ne « s'écart[ant] pas de la voie du bien ». On comprend bien que Machiavel réprouve un gouvernement violent. Il faut cependant que le Prince sache s'adapter au « vent et [aux] accidents de la fortune », qui justifient parfois des méthodes brutales. Cette troisième partie met donc l'accent sur le fait que le Prince a le devoir d'assurer la stabilité de l'Etat, et que ce devoir le place au-dessus de la morale ordinaire. Parfois, remplir son devoir en tant que Prince signifiera donc user de méthodes amorales.

Machiavel expose donc dans cet extrait ses convictions quant à la manière de gouverner : le Prince doit savoir maintenir l’État, en usant tantôt de la ruse, en soignant son « image », tantôt de la force, lorsque les évènements l'imposent.

II. La pratique du pouvoir doit-elle se soumettre à la morale, ou en contraire s'en affranchir ?

Cela nous amène à réagir à la thèse soutenue par Machiavel, et à nous poser le problème suivant : en politique, la pratique du pouvoir doit-elle se soumettre à la morale, ou en contraire s'en affranchir ? Plusieurs auteurs, dont Carl Schmitt, ont lu Machiavel et ont tenté d'apporter à cette problématique des éléments de réponse, en s'appuyant sur la thèse de Machiavel. Cependant, plusieurs des arguments de Carl Schmitt comme de Machiavel peuvent être jugés irrecevables, comme nous permet de le démontrer Kant.

Qu'en est-il de ceux qui pensent que la politique ne doit pas être associée à la morale ? La thèse de Machiavel ne laisse pas la place au doute : selon lui, le Prince, puisque ses devoirs se situent au-delà des devoirs du citoyen, peut faire des entorses à la morale à l'occasion. Carl Schmitt se propose d' « éclairer », pour ainsi dire, la thèse de Machiavel, et tente de démontrer en quoi la violence est inévitable dans le domaine de la politique.

Dans son plus célèbre texte, Notion du politique, Carl Schmitt tente de trouver le critère qui permet de déterminer l'appartenance à la sphère politique, la distinguant des sphères économique, morale. Il en arrive à la conclusion que concernant chacune de ces sphères, une distinction peut être faite : « dans l'ordre esthétique, le beau et le laid ; dans l'économique, (...) le rentable et le non-rentable. ». La sphère politique n'échappe pas à une telle distinction binaire, et selon lui, il s'agit de la distinction entre l'ami et l'ennemi. Carl Schmitt précise bien qu'en parlant d'ennemi, il entend par là l'ennemi public, à savoir un groupe d'individus, qu'ils soit intérieur ou extérieur à la cité, qui menace cette dernière. Car il faut reconnaître qu'une cité est de façon permanente menacée potentiellement de l'intérieur et de l'extérieur : cette menace, sans être obligatoirement réelle, reste une hypothèse possible et donc à prendre en compte. Ainsi, pour Carl Schmitt, la politique aurait indéniablement la guerre pour horizon. Il entend par là non pas que la guerre serait la politique, mais que cette hypothèse n'est pas à négliger, que l'on ne peut en faire abstraction. Partant de ce postulat, qui dit guerre entend obligatoirement désigner un ennemi en vue de le combattre, et ce, pour la sécurité de l’État et de ses citoyens. En effet, la sécurité est l'une des conditions de l'association politique, comme le soutiens Hobbes. Carl Schmitt pense donc justifier la violence dans la sphère politique : lors d'une guerre, il s'agit avant tout d'assurer la sécurité civile, et ce, en combattant l'ennemi. En effet, en refusant la violence, on mettrait en péril la vie des citoyens, ce qui ferait perdre au gouvernement sa légitimité, mais prouverait également son immoralité : laisser mourir ses citoyens en renonçant à la violence est faire preuve d'hypocrisie, mais aussi de cruauté. Ainsi Carl Schmitt, lecteur de Machiavel, pense-t-il que renoncer à la violence serait à la fois illégitime et immoral : « ce serait une stupidité de croire qu'un peuple sans défense n'aurait que des amis, et il serait bien malhonnête de compter que l'ennemi se laisserait peut-être attendrir par la non-résistance. »

Schmitt affirme en outre, dans la lignée de Machiavel, que la politique doit considérer la nature corrompue de l'homme. Il justifie cette idée en remarquant tout d'abord que de nombreuses thèses concernant la politique se basent sur des constats concernant la nature de l'homme. On peut citer Rousseau et Hobbes notamment, qui divergent dans leur opinion en grande partie parce qu'ils se font une idée très différente de l'homme. D'autre part, puisqu'en politique, il faudrait considérer l'existence possible d'un ennemi, il est impossible de se baser sur ce qu'on pourrait appeler une « anthropologie optimiste ». La thèse de Carl Schmitt vient donc renforcer la pensée de Machiavel selon laquelle la violence est inévitable dans la sphère politique : cette sphère se différencie des autres par la distinction qu'elle fait entre l'ami et l'ennemi, et postule donc la guerre comme horizon, et donc la violence, qui est le fait de la nature corrompue de l'homme.

Cependant, on peut émettre des objections quant à la validité de certains des arguments de Carl Schmitt ou de Machiavel. On a vu avec ces deux auteurs que la nature humaine serait irrémédiablement méchante. Qu'en est-il de cette affirmation ? Affirmer une telle chose, n'est-ce pas rendre impossible l'idée du devoir ? En outre, un régime politique qui est constamment contraint de rendre ses actions opaques peut-il prétendre être juste ?

III. Un régime politique qui rend ses actions opaques peut-il prétendre être juste ?

On peut apporter une réponse à ces questions en se basant sur la pensée de Kant. Mais il est en premier lieu nécessaire de distinguer ce que cherche à démontrer Kant dans son Projet de paix perpétuelle. En effet, dans le terme « morale », Kant désigne le droit. Ainsi, se poser la question de savoir si la politique doit obéir aux exigences de la morale, c'est déterminer si elle doit se soumettre au droit : il distingue donc bien la sphère publique de la sphère privée, où il s'agit d'adopter une conduite vertueuse. Pour Kant, l'action politique doit être conforme au droit, aussi bien dans sa fin que dans ses moyens. Ainsi un chef d’État ne devra pas chercher à prolonger une guerre civile, même si elle lui profite (fin conforme au droit), et, s'agissant des moyens conformes au droit, on peut rebondir sur un exemple de Machiavel : un chef d’État, pour rétablir la paix, ne devra pas se comporter comme César Borgia. Il est intéressant de remarquer que cette thèse est peu contestée : même les tyrans tentent de maquiller les méthodes brutales qu'ils emploient. Cependant, même s'il affirme que la sphère politique doit être régie par le droit, Kant prend la précaution de rappeler qu'il faut se conformer au droit tout en tenant compte des circonstances, en agissant avec une certaine prudence : ainsi, appliquer le droit avec imprudence pourra parfois être inapproprié. On peut penser à des révolutions hâtives et imprudentes, qui mènent en fait à l'anarchie, en ayant malgré tout voulu se conformer au droit.

Une fois la thèse de Kant cernée, on peut voir en quoi ses pensées peuvent nous permettre de dire que les arguments de Machiavel ou de Carl Schmitt sont irrecevables : Kant entreprend de montrer pourquoi l'argument de la nature pervertie de l'homme est réfutable. Selon Machiavel, la nature de l'homme est pervertie, mais également irrémédiable. Partir d'une telle idée, c'est cependant affirmer que l'homme n'est pas libre puisqu'il est incapable de se gouverner, c'est par conséquent refuser l'idée du devoir. En d'autres termes, s'imposer des devoirs, s'est considérer que l'on est libre de les accomplir. Un tel argument concernant la nature humaine est donc totalement irrecevable. En outre, une telle affirmation ne reposer sur aucun fait ou expérience, rien ne nous permet de penser que la nature humaine serait irrémédiablement corrompue : en effet, constater que la méchanceté existe ne permet pas de conclure sur son caractère définitif, et encore moins d'en déduire un droit à outrepasser le droit même. Ce que Kant réprouve, c'est l'emploi exagéré de l’anthropologie que font Machiavel ou Schmitt, déduisant d'une observation de l'ordre du fait un droit à violer le droit.

Kant enfin permet de réfuter l'idée des machiavélistes selon laquelle un gouvernement exemplaire devrait dissimuler une partie de ses agissements pour être efficace. Kant pense en effet que « toutes les actions relatives au droit d'autrui, dont la maxime n'est pas susceptible de publicité, sont injustes » (par le terme de publicité, Kant entend la transparence d'une action, le fait qu'elle soit rendue publique ou non.). En d'autres termes, si une politique nécessite de le secret, c'est qu'elle ne se conforme pas au droit. Kant ne va cependant pas jusqu'à affirmer que la transparence d'une action politique permet de déterminer si elle est juste, il remarque qu'une politique incompatible avec une telle « transparence » doit être jugée injuste.

La pensée de Kant nous permet ainsi de réfuter les arguments de Machiavel, ou Schmitt, et par conséquent d'affirmer que la sphère politique peut et donc doit se soumettre à la morale.

Conclusion

Ainsi, il s'est avéré que la question de savoir si la politique doit ou non obéir à la morale est une question complexe. Plusieurs auteurs, dont Machiavel et Carl Schmitt, affirment que la violence est inhérente à la politique, qui ne peut donc pas toujours se conformer à la morale. Cependant, au vu de la pensée de Kant, il apparaît que certains des arguments de ces deux auteurs ne sont pas recevables, et que la sphère politique doit donc suivre le droit établi.