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Descartes, Lettre à Chanut: Une fille qui louche

Corrigé d'un élève.

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: Pemzonarier (élève) •

Texte étudié

«Lorsque j'étais enfant, j'aimais une fille de mon âge, qui était un peu louche'; au moyen de quoi, l'impression qui se faisait par la vue en mon cerveau, quand je regardais ses yeux égarés, se joignait tellement à celle qui s'y faisait aussi pour émouvoir la passion de l'amour, que longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les aimer qu'à en aimer d'autres, pour cela seul qu'elles avaient ce défaut; et je ne savais pas néanmoins que ce fût pour cela. Au contraire, depuis que j'y ai fait réflexion, et que j'ai reconnu que c'était un défaut, je n'en ai plus été ému. Ainsi, lorsque nous sommes portés à aimer quelqu'un, sans que nous en sachions la cause, nous pouvons croire que cela vient de ce qu'il y a quelque chose en lui de semblable à ce qui a été dans un autre objet que nous avons aimé auparavant, encore que nous ne sachions pas ce que c'est. Et bien que ce soit plus ordinairement une perfection qu'un défaut, qui nous attire ainsi à l'amour, toutefois, à cause que ce peut être quelquefois un défaut, comme en l'exemple que j'en ai apporté, un homme sage ne se doit pas laisser entièrement aller à cette passion, avant que d'avoir considéré le mérite de la personne pour laquelle nous nous sentons émus. Mais, à cause que nous ne pouvons pas aimer également tous ceux en qui nous remarquons des mérites égaux, je crois que nous sommes seulement obligés de les estimer également; et que, le principal bien de la vie étant d'avoir de l'amitié pour quelques-uns, nous avons raison de préférer ceux à qui nos inclinations secrètes nous joignent, pourvu que nous remarquions aussi en eux du mérite. Outre que, lorsque ces inclinations secrètes, ont leur cause en l'esprit, et non dans le corps, je crois qu'elles doivent toujours être suivies; et la marque principale qui les fait connaître, est que celles qui viennent de l'esprit sont réciproques, ce qui n'arrive pas souvent aux autres.»

1. C'est-à-dire qui louchait un peu.
2. Descartes nous invite à procéder à une analyse de nos sentiments. Il suggère le même type de traitement de nos phobies.

Descartes, Lettre à Chanut (Oeuvres complètes, Éd. Gallimard, coll. Bibliothèque)

Descartes philosophe du 17ème siècle dégage le rôle de l’inconscient face à l’amour dans la « lettre à Chanut du 6 juin 1647 » extrait de Œuvres et Lettres. En effet, dans cette lettre, il tentera de répondre à ce qui nous incite à aimer une personne plutôt qu’une autre. Descartes s’appuiera d’une de ses expériences personnelles pour illustrer sa thèse.
La problématique que sous-entend cette lettre est de savoir quels sont les mécanismes qui nous poussent à être attiré par une personne plutôt qu’une autre ? Et en quoi la prise de conscience de ces mécanismes peut altérer notre manière d’agir ?
Nous étudierons dans un premier temps les mécanismes du corps et de l’esprit, ensuite nous nous intéresserons aux mécanismes des passions et enfin nous nous pencherons sur le fait que l’on agit de manière inconsciente.

Lorsque Descartes affirme que « les causes qui nous incitent souvent à aimer une personne plutôt qu’une autre, avant que nous en connaissions le mérite ; et (il) en remarque deux, qui sont, l’une dans l’esprit, et l’autre dans le corps » à la ligne 1-4, d’une part Descartes met en avant la morale c'est-à-dire l’idée que l’on doit aimer une personne pour sa valeur et ses qualités vertueuses, d’autre part on s'aperçoit que Descartes rend compte des mécanismes du mental et du corps qui sont bien entendu dépendant l’un de l’autre : « Le corps n'est que le reflet de l'âme » de Fox Emmet, pour décrire le sentiment amoureux. Ainsi la cause de l'amour ne réside pas seulement dans notre esprit mais belle et bien aussi dans les différentes parties de notre corps. La cause de l’amour demeure dans notre esprit puisque c’est celui-ci qui nous permet d’avoir des sentiments, mais la cause de l’amour demeure également dans notre corps car lorsque nous nous trouvons face à une personne qui ne nous est pas indifférente on se sent « mal à l’aise » : notre rythme cardiaque s’accélère, on bégaye, on peut trembler… Ainsi l’explication de l’amour est l’action de notre esprit et notre corps qui interagissent ensemble.
Nous avons vu précédemment que d’être épris d’une personne plutôt qu’une autre correspondait à un mécanisme du corps et de l’esprit, ici nous étudierons quelle est cette psychophysiologie mécanique des passions que Descartes inaugure.
Lorsque Descartes parle de « la passion de l’amour »aux lignes 7-8, la passion ici doit être comprise comme un sentiment non expliqués rationnellement résultant de la seule affectivité. En effet, cet amour apparaît alors indicible, un amour auquel on ne peut trouver comme explication que le fait que l’on aime cette personne parce que c’est tout simplement elle. Cet attrait que nous éprouvons pour ce sublime objet du désir n’a donc pas de valeur rationnelle. Dans un premier temps, on s’aperçoit que la personne aimée dégage certaines caractéristiques physiques qui sont perçu par nos yeux, et c’est donc ici que les passions trouvent leurs origines dans le corps. On relèvera à cet égard des termes se rapportant à la vue: « par la vue en mon cerveau, quand je regardais ses yeux égarés » à la ligne 6. L’amour passion fait donc l’objet d’une attirance physique dans un premier lui. Cependant le corps n’est pas le seul à déclencher une passion mais il « coopère » avec notre esprit. En effet, une autre intuition nous guide dans notre esprit pour déclancher cette passion. On constate cela dit que Descartes n’identifie pas se mécanisme aussi facilement que celui du corps, il ne peut l’expliquer réellement.
L’expérience d’un tel amour qu’on ne peut nommer; qui est vécu passionnément mais qui reste sublimé est expliqué par Descartes comme la psychanalyse le fera plus tard.
Ici, Descartes se penche sur la perception qui se situe dans l’esprit toujours dans le but d’expliquer le fait que l’on tombe amoureux d’une personne plutôt qu’une autre. Descartes réalise quelque chose d’indispensable pour comprendre le phénomène de l’inconscience : « Longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les aimer qu’à en aimer d’autres pour cela seul qu’elle avaient ce défaut »la ligne 8-10 en effet, on se rend compte que Descartes se pend à tomber amoureux par la vue d’une fille qui louche comme le défaut qu’avait la première fille dont il est tombé amoureux. Cela dit, il semblerait que ce ne soit pas le fait que les jeunes filles soient louches qui l’interloquait en premier étant donné qu’il « ne savait pas que ce fût pour cela »L10. En effet, l’explication que l’on pourrait donné ici est le fait que Descartes ne se souvenait pas que son premier amour était une fille qui louchait et pourtant son esprit l’avait gardé en mémoire. On peut donc dire que Descartes à mis en évidence la théorie de l’association de la psychanalyse qui n’apparaitra que deux siècles plus tard. En effet, d’après la psychanalyse nous sommes enclin à aimer quelqu’un qui nous rappelle les personnes aimées pendant l’enfance. En effet, bien souvent lorsque nous tombons amoureux, nous sommes attirés par quelque chose qui nous rappelle notre mère, notre père, ou une autre personne aimée durant notre enfance.
Les multiples évènements de la vie adulte sont souvent l’écho de ceux qui ce sont produits auparavant dans la vie de l’enfant. Ainsi un bon nombre de choses seraient souvenir du passé, même tomber amoureux. Une autre façon de le dire : les expériences sentimentales de notre passé guident celles de notre futur. Cependant quand Descartes dit « depuis que j’y ai fait réflexion et que j’ai reconnu que c’était un défaut, je n’en ai plus été ému. » aux lignes 11-12, il sous-entend que lorsqu’on est prédisposé à aimer une personne parce qu’elle possède tel ou tel autre caractéristique, ce penchant perdra sa valeur dès lors où l’on prendra conscience que cette attirance n’est du qu’à un souvenir passé et que dans la vie il faut aller de l’avant et non pas reconstituer sans cesse et sans relâche le même schéma.

Cette lettre de Descartes met donc en évidence la différence entre raison et passion. En effet, elle souligne le fait que tout individu ne prend pas toujours conscience des raisons qui le pousse à agir d’une telle manière ou d’un autre. Aussi Descartes démontre ici que notre façon d’agir dépend de notre aptitude à considérer les intérêts et les causes de notre existence, et donc de tout ce qui constitue notre vie. Descartes prône donc à travers ce texte l’idée de libre arbitre qui est la capacité de se déterminer par soi-même.
D’autre part, on se rend compte que l’arrivée de la psychanalyse, qui a été établit par Freud dès 1893, distingue distinctement la différence entre la raison et la passion. En effet, tout ce que nous vivons et ressentons dans notre passé jouent un rôle indispensable dans l’homme que nous sommes au présent soit dans la manière dont nous agissons, et expliquerait aussi la notion d’inconscience qui éclaircit le pourquoi et les raisons de nos actes.