Descartes, Lettre à Chanut: Une fille qui louche

Corrigé d'un élève.

Dernière mise à jour : 15/09/2021 • Proposé par: Pemzonarier (élève) •

Texte étudié

«Lorsque j'étais enfant, j'aimais une fille de mon âge, qui était un peu louche'; au moyen de quoi, l'impression qui se faisait par la vue en mon cerveau, quand je regardais ses yeux égarés, se joignait tellement à celle qui s'y faisait aussi pour émouvoir la passion de l'amour, que longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les aimer qu'à en aimer d'autres, pour cela seul qu'elles avaient ce défaut; et je ne savais pas néanmoins que ce fût pour cela. Au contraire, depuis que j'y ai fait réflexion, et que j'ai reconnu que c'était un défaut, je n'en ai plus été ému. Ainsi, lorsque nous sommes portés à aimer quelqu'un, sans que nous en sachions la cause, nous pouvons croire que cela vient de ce qu'il y a quelque chose en lui de semblable à ce qui a été dans un autre objet que nous avons aimé auparavant, encore que nous ne sachions pas ce que c'est. Et bien que ce soit plus ordinairement une perfection qu'un défaut, qui nous attire ainsi à l'amour, toutefois, à cause que ce peut être quelquefois un défaut, comme en l'exemple que j'en ai apporté, un homme sage ne se doit pas laisser entièrement aller à cette passion, avant que d'avoir considéré le mérite de la personne pour laquelle nous nous sentons émus. Mais, à cause que nous ne pouvons pas aimer également tous ceux en qui nous remarquons des mérites égaux, je crois que nous sommes seulement obligés de les estimer également; et que, le principal bien de la vie étant d'avoir de l'amitié pour quelques-uns, nous avons raison de préférer ceux à qui nos inclinations secrètes nous joignent, pourvu que nous remarquions aussi en eux du mérite. Outre que, lorsque ces inclinations secrètes, ont leur cause en l'esprit, et non dans le corps, je crois qu'elles doivent toujours être suivies; et la marque principale qui les fait connaître, est que celles qui viennent de l'esprit sont réciproques, ce qui n'arrive pas souvent aux autres.»

1. C'est-à-dire qui louchait un peu.
2. Descartes nous invite à procéder à une analyse de nos sentiments. Il suggère le même type de traitement de nos phobies.

Descartes, Lettre à Chanut (Oeuvres complètes, Éd. Gallimard, coll. Bibliothèque)

Descartes philosophe du 17ème siècle dégage le rôle de l’inconscient face à l’amour dans la « lettre à Chanut du 6 juin 1647 » extrait de Œuvres et Lettres. En effet, dans cette lettre, il tentera de répondre à ce qui nous incite à aimer une personne plutôt qu’une autre. Descartes s’appuiera d’une de ses expériences personnelles pour illustrer sa thèse.
La problématique que sous-entend cette lettre est de savoir quels sont les mécanismes qui nous poussent à être attiré par une personne plutôt qu’une autre ? Et en quoi la prise de conscience de ces mécanismes peut altérer notre manière d’agir ?
Nous étudierons dans un premier temps les mécanismes du corps et de l’esprit, ensuite nous nous intéresserons aux mécanismes des passions et enfin nous nous pencherons sur le fait que l’on agit de manière inconsciente.

Lorsque Descartes affirme que « les causes qui nous incitent souvent à aimer une personne plutôt qu’une autre, avant que nous en connaissions le mérite ; et (il) en remarque deux, qui sont, l’une dans l’esprit, et l’autre dans le corps » à la ligne 1-4, d’une part Descartes met en avant la morale c'est-à-dire l’idée que l’on doit aimer une personne pour sa valeur et ses qualités vertueuses, d’autre part on s'aperçoit que Descartes rend compte des mécanismes du mental et du corps qui sont bien entendu dépendant l’un de l’autre : « Le corps n'est que le reflet de l'âme » de Fox Emmet, pour décrire le sentiment amoureux. Ainsi la cause de l'amour ne réside pas seulement dans notre esprit mais belle et bien aussi dans les différentes parties de notre corps. La cause de l’amour demeure dans notre esprit puisque c’est celui-ci qui nous permet d’avoir des sentiments, mais la cause de l’amour demeure également dans notre corps car lorsque nous nous trouvons face à une personne qui ne nous est pas indifférente on se sent « mal à l’aise » : notre rythme cardiaque s’accélère, on bégaye, on peut trembler… Ainsi l’explication de l’amour est l’action de notre esprit et notre corps qui interagissent ensemble.
Nous avons vu précédemment que d’être épris d’une personne plutôt qu’une autre correspondait à un mécanisme du corps et de l’esprit, ici nous étudierons quelle est cette psychophysiologie mécanique des passions que Descartes inaugure.
Lorsque Descartes parle de « la passion de l’amour »aux lignes 7-8, la passion ici doit être comprise comme un sentiment non expliqués rationnellement résultant de la seule affectivité. En effet, cet amour apparaît a

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