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Freud, Cinq lecons sur la psychanalyse: Education et refoulement

Corrigé complet fait par une élève.

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: Inki (élève) •

Texte étudié

Une violente répression d'instincts puissants exercée de l'extérieur n'apporte jamais pour résultat l'extinction ou la domination de ceux-ci, mais occasionne un refoulement qui installe la propension à entrer ultérieurement dans la névrose. La psychanalyse a souvent eu l'occasion d'apprendre à quel point la sévérité indubitablement sans discernement de l'éducation participe à la production de la maladie nerveuse, ou au prix de quel préjudice de la capacité d'agir et de la capacité de jouir la normalité exigée est acquise. Elle peut aussi enseigner quelle précieuse contribution à la formation du caractère fournissent ces instincts associaux et pervers de l'enfant, s'ils ne sont pas soumis au refoulement, mais sont écartés par le processus dénommé sublimation de leurs buts primitifs vers des buts plus précieux. Nos meilleures vertus sont nées comme formations réactionnelles et sublimations sur l'humus de nos plus mauvaises dispositions. L'éducation devrait se garder soigneusement de combler ces sources de forces fécondes et se borner à favoriser les processus par lesquels ces énergies sont conduites vers le bon chemin.

Freud, Cinq lecons sur la psychanalyse

Dans chacun de nos pays qui se veut développé, l'accent est mis de façon évidente ces dernières années sur l'éducation et l'encadrement des enfants dès leur plus jeune âge. Sur les méthodes utilisées, les avis sont partagés car on peut se demander si notre système ne présente pas certains effets pervers inconnus de nous ou que nous nous obstinons à ignorer.

Freud, psychanalyste de notre siècle, ne serait-il pas en mesure de nous aider à y voir clair ? Il se démarque en effet du point de vue de ses contemporains en refusant de cautionner certaines dispositions de l'éducation qui, selon lui, font de l'enfant une victime, ainsi que l'atteste le passage de son œuvre qui traite de la valeur de l'éducation jugée du point de vue psychanalytique.

Un examen attentif du texte devrait nous permettre, au vu du cheminement réflectif de Freud, de savoir si l'on doit ou non continuer sur notre lancée au risque de poursuivre sur un cheminement pédagogique erroné.

Tout au long du texte, Freud tente de clarifier une situation équivoque, qui est celle dans laquelle nous nous trouvons en matière de pédagogie. En effet, il est question pour lui de mettre le doigt sur une monstruosité engendrée par notre système, à savoir le refoulement, fruit vénéneux de notre modèle éducatif.

C'est pourquoi Freud est amené à s'interroger sur d'éventuelles solutions qui permettraient aux parents, mais aussi au corps enseignant, de rompre avec le processus pathogène du refoulement.

De cette façon, Freud se pose sans équivoque comme étant en contradiction avec les gens de son époque et se porte volontaire pour apporter des solutions au problème qu'il soulève. Il est d'avis que le refoulement engendré par la " répression d'instincts puissants exercée par l'extérieur " conduit immanquablement à la névrose. Il pense que l'homme devrait s'appuyer sur ses tendances, fussent-elles perverses, pour s'améliorer; c'est ce qu'il appellera le processus de sublimation.

Freud argumente en deux temps : il énonce tout d'abord sa critique qu'il justifie, développe et synthétise ensuite. Dans la première phrase, il exprime son point de vue sur la répression de instincts en l'opposant à l'opinion commune qu'il récuse, à savoir l'extinction ou la domination des " instincts asociaux " qui sommeillent en nous. Dans la suite du passage, il explicite le bien-fondé de sa thèse en mettant l'accent sur les effets néfastes découlant d'une telle initiative de répression. Il développe ensuite les caractère positif que pourraient revêtir nos tendances perverses innées en nous proposant le procédé innovant qu'est la sublimation, le tout en s'appuyant sur un constat prouvant la raison d'être de sa thèse. Pour finir, il fait une brève synthèse de son argumentation et quitte le lecteur sur un conseil qui le poussera à s'interroger.

Freud se livre d'entrée de jeu à une critique sans ménagement, consistant à dire que la répression de nos instincts n'en a jamais fait des pulsions anéanties ou dominées. C'est pourtant l'idée que se font la majorité des gens. Au terme de l'éducation qui lui est dispensée depuis son plus jeune âge, un individu doit ressortir purifié de ses tendances " honteuses " originelles pour n'être plus qu'un être digne, maître de lui, animé uniquement d'intentions louables. En d'autres termes, de l'éducation surgirait l'être humain au sens noble du mot. Or Freud s'oppose catégoriquement à cette théorie, qu'il juge aberrante. Pour lui, le refoulement occasionné par une telle pratique éducative est source de névroses. Le but de l'éducation est donc manqué en ce que celle-ci opère sur ses " sujets " l'effet inverse que l'objectif initialement fixé. L'éducation va alors à l'encontre de sa finalité formatrice car au lieu de nous laver de notre facette maligne, elle s'ajoute comme source supplémentaire de maux. Non contente de pervertir l'être humain, elle le mène à sa ruine.

Après avoir dénoncé sans ménagements l'éducation répressive, Freud s'appuie sur sa pratique personnelle pour donner davantage de poids à son rejet lorsqu'il dit que " la psychanalyse a souvent eu lieu l'occasion d'apprendre… " les effets nocifs du refoulement des pulsions de l'enfant. On en déduit qu'il a pu, à de nombreuses reprises, constater les dégâts d'une éducation abusivement sévère qui, par le truchement de ce qu'il appelle par ailleurs le "sur-moi", instance intériorisée des interdits qui pèsent socialement sur l'enfant, réprime ses pulsions, constitutives de son "ça". Il s'appuie d'ailleurs sur des observations cliniques, telles que celles de la genèse de " maladies nerveuses " et évoque " le préjudice de la capacité d'agir et de la capacité de jouir " subi par l'enfant névrotique pour illustrer son argument. C'est alors qu'envisageant les intentions de l'éducation répressive, il aborde le thème de la " normalité exigée ". On peut dès lors se demander quelle est cette normalité si chaque homme se trouve en partie anéanti par un refoulement qui le mine. Car si nous ne refoulions pas ce qui serait consciemment pour nous source de déplaisir ou de souffrance, nous aurions la capacité de trouver un remède à ces maux. Mais les garder ensevelis dans notre inconscient est beaucoup plus néfaste que d'affronter la réalité car le mal nous ronge petit à petit de l'intérieur.

Freud en arrive ainsi à envisager une autre orientation possible de l'éducation qui, au lieu de chercher à voiler au plus tôt nos côtés pervers, tendrait au contraire à les exploiter et à s'en servir comme d'un tremplin pour s'améliorer. Car c'est bien là l'essence même de la sublimation de transformer nos pulsions ou sentiments inacceptables en désirs orientés vers des buts socialement valorisés.

En effet, pourquoi ne pas exploiter le filon de certaines tendances initialement néfastes, comme par exemple l'agressivité, source de barbarie et de débordements de violence, pour l'orienter positivement en la mettant au service de causes nobles, comme la défense des plus faibles, à la façon d'un Robin Des Bois. Brider ce qui peut s'avérer être un atout se révèle en effet absurde; et on comprend que Freud fustige le manque de discernement des éducateurs inconsidérément sévères ! Freud prouve indéniablement la véracité de ses propos en nous disant que " nos meilleures vertus sont nées […] sur l'humus de nos plus mauvaises dispositions ": d'où viennent en effet les vraies qualités morales, appelées "vertus", sinon d'une heureuse mise en œuvre de nos pulsions initiales, ordonnées initialement à l'obtention de notre seule jouissance ? La normalité conservatrice va donc à l'encontre de la créativité et de la diversité des hommes qui fait pourtant leur richesse. S'obstiner à la rechercher équivaut à maintenir volontairement l'humanité à l'état larvaire.

Dans sa dernière phrase, Freud nous met une ultime fois en garde contre le gâchis et les troubles qu'opère l'éducation telle qu'elle nous est présentée et nous quitte sur un conseil visant à nous faire réfléchir sur la tournure que devrait prendre l'éducation afin de ne pas se détourner de son objectif premier en disant que " L'éducation devrait se garder soigneusement de combler ces sources de forces fécondes et se borner à favoriser les processus par lesquels ces énergies sont conduites vers le bon chemin. "


Par son argumentation, Freud règle leur compte à des idées éducatives reçues, auxquelles bien des esprits seraient tentés aujourd'hui de revenir en réintroduisant une disciple de fer là où le laxisme s'est installé, et il fait ainsi un travail que l'on pourrait qualifier de philosophiquement sanitaire. Il se livre en effet à une critique acerbe de l'éducation telle qu'elle se présente à son époque, critique dont on ne peut que reconnaître le bien fondé psychologique et culturel. Il est d'avis que l'enfant ne doit pas sans cesse être bridé et maintenu dans le carcan dit " du droit chemin ", mais au contraire devrait bénéficier de stimulations afin de se forger un caractère qui ne corresponde pas forcément à un idéal type pré-établi. Il prône ainsi un système éducatif avant-gardiste, basé sur la sublimation dans le but de remédier au problème du refoulement. Non content de remettre en cause l'éducation traditionnelle à cause des conséquences perverses et novices que celle-ci implique, Freud préconise ainsi un mode d 'éducation nouveau, correctif et non répressif, qui a largement influencé la pratique éducative d'abord américaine puis, globalement, occidentale.

Malgré tout, son argumentation peut appeler quelques réserves de notre part. En effet, la théorie de Freud, bien que séduisante, est fondée sur des hypothèses psychologiques qui restent en grande partie à valider. Il a certes pu vérifier les effets pervers du système éducatif de la Vienne impériale sur la clientèle qu'il a reçue, mais la validité de sa théorie-remède n'en reste pas moins en grande part indémontrée, au même titre que l'existence d'un inconscient qui serait à résorber. L'hypothèse de l'inconscient, lieu de pulsions refoulées peut laisser en effet encore plus d'une personne sceptique, tels qu'Alain l'était au début du siècle ou Sartre encore, plus proche de nous. Georges Steiner lui-même trouve malheureuse la cure psychanalytique qui prétend lever le refoulement en nous privant de nos combats intérieurs. Freud lui-même n'a-t-il pas refusé d'analyser Rainer Maria Rilke, eu égard au fait qu'il tarirait alors sa créativité poétique ?

Enfin, quantité de personnes n'ont-elles pas vécu et ne continuent-elles pas de vivre sans problème particulier, ayant pourtant reçu la même éducation sévère que d'autres, souffrant de troubles profonds. On peut dès lors se demander si le mal ne provient en grande part de la personnalité de l'individu plutôt que de son éducation.

Il ressort de notre analyse de la pensée de Freud sur la question de l'éducation qu'il n'est pas en phase avec son temps. Nous devons verser à son crédit la proposition de méthodes innovantes pour palier aux faiblesses inhérentes au système éducatif traditionnel, souvent plus stérilisant que stimulant.

Malgré tout, son argumentation reste fragile et la solution qu'il préconise sujette à caution. N'est-ce pas le signe qu'entre la répression et le laisser-aller, l'éducation idéale est difficile à trouver ?