Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse: «Malheur à qui n'a plus rien à désirer !»

Note obtenue : 15/20. Corrigé complet avec rectifications après observations du professeur. Longueur => 5 pages environ.

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: colas208 (élève) •

Texte étudié

Malheur à qui n'a plus rien à désirer ! Il perd pour ainsi dire tout ce qu'il possède. On jouit moins de ce qu'on obtient que de ce qu'on espère, et l'on n'est heureux qu'avant d'être heureux. En effet, l'homme avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu'il désire, qui le soumet à son imagination, qui le lui rend présent et sensible, qui le lui livre en quelque sorte, et pour lui rendre cette imaginaire propriété plus douce, le modifie au gré de sa passion. Mais tout ce prestige disparaît devant l'objet même ; rien n'embellit plus cet objet aux yeux du possesseur ; on ne se figure point ce qu'on voit ; l'imagination ne pare plus rien de ce qu'on possède, l'illusion cesse où commence la jouissance. Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d'être habité, et tel est le néant des choses humaines, qu'hors l'Être existant par lui-même, il n'y a rien de beau que ce qui n'est pas.

Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse

Qui n’a jamais condamné le désir ? Dans nos sociétés occidentales, le désir est synonyme de manque, de souffrance et par la soumission qu’il inflige, témoigne de la finitude humaine ; le malheur viendrait de l’insatisfaction de nos désirs. Or, le désir étant par définition illimité, il est aisé de concevoir que celui-ci ne disparaît jamais vraiment : à peine est-il satisfait que notre désir est de nouveau attiré par un nouvel objet. C’est la raison pour laquelle on associe généralement le désir au malheur et à la souffrance. Mais, dans ce texte, la nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau nous montre à travers le personnage d’Héloïse que le malheur ne vient précisément pas de nos désirs mais de leur absence, car selon lui, le bonheur vient de ce que l’on espère !
On proposera une explication linéaire du texte en décomposant son développement en trois parties. On verra ainsi dans un premier temps (jusqu’à la l. 9) quelle est la thèse soutenue par Rousseau et que pour lui, le travail de l’imagination nourrit l’illusion et enrichit le plaisir. Dans un second temps (jusqu'à la l. 13), on étudiera le fait que l’embellissement illusoire de l’objet désiré s’éteint avec l’obtention de celui-ci. Enfin, dans un dernier temps, l’auteur prétend que ce n’est pas le réel qui rend heureux, mais l’imaginaire, considération que nous pourrons discuter.

« Malheur à qui n’a plus rien à désirer ! ». La première phrase du texte de Rousseau s’apparente fort à un proverbe, semble posséder une valeur didactique, comme une sorte de mise en garde. Mais cette phrase semble aller contre l’idée reçue que l’on se fait généralement du désir. En effet, le désir est ordinairement perçu comme une période plutôt désagréable, un moment de doute ; n’ayant pas encore obtenu l’objet de son désir, on est au moins dans l’expectative du « promis » bonheur. Or contre toute attente, Rousseau dans cette phrase établit le malheur dans l’absence du désir. Autrement dit, le bonheur se situerait non pas dans l’obtention de l’objet du désir mais dans le désir lui-même. Le paradoxe grandit puisqu’il ajoute qu’avec l’obtention de l’objet du désir, « il perd pour ainsi dire tout ce qu’il possède » : l’obtention est donc synonyme de perte… Pourtant il semblait logique que l’absence de désir qui est impliquée par l’obtention immédiate de l’objet désiré soulage l’homme de tout doute d’obtention et ainsi, le libère du malheur qui en découle. De plus, dans la phrase suivante, Rousseau fait dire à Héloïse que la jouissance est plus intense lorsque « on espère » que lorsqu’on « obtient ». En d’autres termes, c’est le désir, l’espérance qui procure une jouissance et du plaisir. « L’on est heureux avant d’être heureux » vient consolider la thèse défendue par Rousseau : en effet, le sens ici est celui que le réel bonheur est celui qui s’établit avant celui que nous avons l’habitude de percevoir de manière fictive, c’est a dire non pas le bonheur lié a l’obtention mais celui du désir. On peut noter que le parallélisme de construction de la phrase tend à faire entendre la confusion qui existe entre le bonheur que l’on croit être et le réel bonheur défini par Rousseau.
Par la suite, l’auteur met dans la bouche d’Héloïse le fait que le désir est intrinsèque à l’humanité, « l’homme avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir » ; le désir est un élément de définition de l’homme, une caractéristique de sa nature. L’homme est alors fait de telle sorte que son désir est toujours présent. Il n’est donc jamais satisfait, désire toujours plus. Cet élément de définition est à mettre en rapprochement avec la notion de « mauvais infini du désir » de Hegel. L’homme est insatiable car son désir est illimité, irrationnel, infini. Mais, selon Rousseau, en guise de compensation de cette nature inconfortable, « l’homme a reçu du ciel, une force consolante ». Il trouve ainsi une explication divine à l’alternative de l’obtention : il s’agit d’une force qui « rapproche de lui tout ce qu’il désire ». Cette force rapproche de l’homme l’objet du désir en le « soumettant par l’imagination ». Cette force est en réalité la capacité que nous avons de nous représenter mentalement l’objet du désir qui n’est pas en notre possession. On imagine l’obtention et la jouissance à celle-ci. La puissance de cette force se vérifie dans le fait qu’elle nous rend l’objet du désir « présent et sensible ». Ces deux adjectifs sont relatifs au réel. On peut noter une allitération en [en] qui accentue la puissance de cette force. Cette force a donc la capacité de donner une « réalité » imaginaire, mais néanmoins une réalité à l’objet du désir, car « elle nous le livre en quelque sorte ». En outre, cette force étant d’origine divine, elle parait être infinie et illimitée puisque « elle modifie au gré de sa passion » la mentalisation de l’objet du désir ; en d’autre terme elle jouit d’une adaptabilité à tous nos désirs aussi irrationnels soient-ils et d’après Rousseau, c’est cette capacité qui nous rend notre « imaginaire propriété plus douce ». Cela signifie que cette force possède une propriété compensatrice voire consolatrice. En effet, l’homme est un être fini, mais pour autant passionné et illimité dans son désir. Il paraît alors logique que l’adaptabilité des passions de l’homme au réel soit impossible. Cette force offerte par Dieu nous offrirait alors la possibilité de dépasser notre finitude et nous permettrait d’outrepasser notre condition d’être éternellement insatisfaits en nous rendant palpables et présents ce qui fait l’objet de notre désir (et donc nous « manque »).

Le second temps du texte, montre que l’embellissement illusoire de l’objet désiré s’éteint avec l’obtention de celui-ci. Rousseau dans une précédente partie du texte a dépeint l’état du désir humain comme un élément contre toute attente permettant à l’homme d’accéder au bonheur. Et c’est par la mentalisation, la figuration interne de l’objet du désir que l’on ne possède pour sûr en rien que cette période est heureuse et rendue agréable. Pour se justifier, Rousseau montre et analyse dans cette partie les sensations humaines qui accompagnent l’obtention de l’objet du désir. « Tout ce prestige disparaît devant l’objet même ». Pour Rousseau, l’état de désir était un état où seule l’imagination était actrice. Mais avec l’obtention de l’objet, tout le « prestige » disparaît. Selon l’auteur, la force donnée par Dieu est magique puisqu’elle permet une représentation mentale « sensible » et « présente » de l’objet désiré : elle leurre l’homme, le dupe. C’est une sorte de mirage. Mais Rousseau va plus loin : Héloïse prétend que « rien n’embellit plus cet objet aux yeux du possesseur ». Cette phrase sous entend que l’objet du désir est embelli par celui qui désire. Pour Rousseau, la représentation mentale permise par la force divine dont il est question laisse toute liberté à l’imagination de produire des représentations adaptées au désir de l’homme. Nos passions et nos désirs sont changeants. Cette force s’adapte et l’objet du désir également. On s’imagine à notre convenance ce que l’on ne voit pas. Or avec l’obtention de l’objet désiré, cette force s’essouffle et c’est le sensible naturel qui prend le relais. En d’autres termes, l’adaptation de l’objet aux passions de l’homme retrouve une réalité qui pare l’embellissement. En effet, ce qui est n’apparaît aux yeux des hommes uniquement comme tel, et ne possède existence « pour soi ». C’est ce que Rousseau veut dire avec « on ne se figure point ce que l’on voit ». Un objet, n’est qu’un objet. Il parait évident que confronté au réel, « l’imagination ne pare plus rien de ce qu’on possède ». Enfin, « l’illusion cesse où commence la jouissance » ; Pour l’auteur l’illusion est la période de désir qui cesse lors de l’obtention de l’objet désiré, moment de jouissance. Le désir, nous l’avons vu précédemment est dépeint par Rousseau comme une période de bonheur qui s’oppose dans cette phrase à la jouissance de l’obtention. On peut noter que le bonheur s’oppose ici à la jouissance.

« Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité ». Dans cette phrase, Rousseau semble valoriser fortement l’imaginaire au détriment du réel. En effet, le pays des chimères, c’est celui de l’illusion et tout comme les chimères, les objets du désir n’existent que dans l’imagination. Affirmer que le pays des chimères est le seul digne d’être habité c’est considérer que le réel est toujours décevant et que face à cette déception, il vaut mieux se tourner vers l’imaginaire. D’ailleurs, ce pays est digne d’être habité pour l’auteur car c’est l’unique endroit qui soit beau « il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas. ». Mais dans cette phrase, Rousseau va plus loin ; il dresse un portrait très sombre de l’humanité ; il l’inclut dans ce qui pour lui n’est « pas beau », et va même jusqu’à sous entendre qu’il existe un « néant des choses humaines » qui est dû à la réalité de l’existence de l’homme, à son aspect concret et limité. En outre, il existe en plus de l’imagination, un autre « lieu » de beauté dans le monde : « qu’hors l’Etre existant par lui-même ». Il s’agit, de Dieu. Dieu pour l’auteur est « beau » car par définition, il peut tout et il est tout, la beauté, la joie, l’allégresse et aussi le bonheur. Ainsi, l’unique alternative pour pallier à la finitude et à la limite humaine est, dans ce texte, le monde imaginaire, l’illusion, le désir dans lesquels peuvent s’exprimer des passions et des sensations infinies. L’imagination est donc le moyen de nous faire supporter l’existence, « le néant des choses humaines ». Mais il s’agirait alors de se demander si l’on peut valoriser à ce point l’imaginaire…En effet, si l’imaginaire peut parfois nous soulager, il est aussi essentiel d’affronter le réel. En effet, il y a un face-à-face, entre la raison et le réel : la raison n’a d’existence qu’en tant qu’elle est une faculté de penser, de représenter le réel – et de le distinguer de l’illusion. Or vivre dans l’illusoire, n’est-ce pas une manière de perdre sa raison, et dans une certaine mesure, son humanité. On pourrait se demander si l’attitude que Rousseau nous propose d’adopter ne relève pas dans une certaine mesure d’un semblant de lâcheté ? En effet, si l’imaginaire peut parfois nous soulager, il parait aussi essentiel d’affronter le réel. Cette attitude peut consister à nier le réel et à se détourner du souci de la vie en société. On a dit que la raison et le réel étaient liés. Or selon Descartes, la raison c’est la faculté de « discerner le Bien et le Mal, le Vrai et le Faux ». On pourrait donc penser que la pensée de Rousseau est en ce sens incompatible dans la vie en société, car elle conduit a des excès de tous types qui peuvent nuire au fonctionnement des relations entre les gens.

Rousseau s’oppose ici à la conception commune que l’on se fait en général du désir. En effet, on pourrait penser que désirer, c’est visé ce qui nous manque, ce que nous ne possédons pas. En ce sens, l’imagination nous rend alors présent à l’esprit ce que nous n’avons pas et nous conduit à désirer. Mais l’auteur dans ce texte a montré que notre malheur ne vient pas de nos désirs mais de leur absence. Telle est l’affirmation du début de ce texte. L’auteur a prétendu que notre bonheur vient de nos désirs et non de la satisfaction de ces derniers. Plus précisément, c’est le travail d’une force divine et de l’imagination qui nourrit l’illusion et leurre l’homme, rendant palpable et sensible l’objet du désir. Or dans sa dernière partie, Rousseau nous montre que ce n’est pas le réel qui rend heureux mais l’imaginaire. Ainsi, l’on est heureux en désirant et le bonheur « cesse là où commence la jouissance ». Mais on pourrait alors se demander pour quelles raisons, Rousseau dans certains de ces textes, prétend que le malheur ne réside pas dans la privation mais dans le fait de ne rien avoir. Il établit également que l’on peut être heureux avec peu de choses, et que le malheur consisterait en fait à toujours prendre conscience de ce que l’on a pas. Ainsi, si on ne se représente pas ce que l’on pourrait avoir, on pourrait se satisfaire de ce que l’on a. Or ces propos ne sont-ils pas contradictoires avec la pensée de Rousseau dans ce texte ?

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