Montaigne, Essais - Livre 1, chapitre 31, « Des Cannibales » (2)

Commentaire en trois parties.

Dernière mise à jour : 02/01/2022 • Proposé par: qwertz (élève)

Texte étudié

Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté ; sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme de vrai, il semble que nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et l’idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits : là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l’ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. En ceux-là sont vives et vigoureuses les vraies et plus utiles et naturelles vertus et propriétés, lesquelles nous avons abâtardies en ceux-ci, et les avons seulement accommodées au plaisir de notre goût corrompu. […]
Trois d’entre eux, ignorant combien coûtera un jour à leur repos et à leur bonheur la connaissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naîtra leur ruine, comme je présuppose qu’elle soit déjà avancée, bien misérables de s’être laissés piper au désir de la nouvelleté, et avoir quitté la douceur de leur ciel pour venir voir le nôtre, furent à Rouen, du temps que le feu roi Charles neuvième y était. Le Roi parla à eux longtemps ; on leur fit voir notre, façon, notre pompe, la forme d’une belle ville.
Après cela, quelqu’un en demanda leur avis, et voulut savoir d’eux ce qu’ils y avaient trouvé de plus admirable ; ils répondirent trois choses, d’où j’ai perdu la troisième, et j’en suis bien marri ; mais j’en ai encore deux en mémoire. Ils dirent qu’ils trouvaient en premier lieu fort étrange que tant de grands hommes, portant barbe, forts et armés, qui étaient autour du Roi (il est vraisemblable qu’ils parlaient des Suisses de sa garde), se soumissent à obéir à un enfant et qu’on ne choisissait plutôt quelqu’un d’entre eux pour commander ; secondement (ils ont une façon de leur langage telle, qu’ils nomment les hommes moitié les uns des autres) qu’ils avaient aperçu qu’il y avait parmi nous des hommes pleins et gorgés de toutes sortes de commodités, et que leurs moitiés étaient mendiants à leurs portes, décharnés de faim et de pauvreté ; et trouvaient étrange comme ces moitiés ici nécessiteuses pouvaient souffrir une telle injustice, qu’ils ne prissent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons.

Montaigne, Essais - Livre 1, chapitre 31, « Des Cannibales » (2)

Amorce

Michel de Montaigne (1533-1592) est, avec Rabelais, la principale figure de l’humanisme. Son unique œuvre, les Essais, publiée pour la première fois en 1580, se présente comme une suite de réflexions sur différents sujets (l’éducation, la mort, l’amitié, la politique, la connaissance de soi…). « je suis moi-même la matière de mon livre » / « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition ». Ces deux phrases peuvent résumer l’enjeu principal des Essais de Montaigne, publiés en 1580 (107 chapitres, répartis en trois livres) : parvenir à des idées générales à partir d’événements particuliers. Montaigne a le double projet de se peindre lui-même dans les Essais et de peindre l’homme universel, ou plutôt il parle de lui pour évoquer la condition humaine dans son ensemble.

Présentation du texte

Dans le chapitre 31 du livre I, Montaigne aborde le thème de l’altérité, à travers l’évocation des peuples du Nouveau Monde (l’Amérique), que l’Europe découvre tout au long du XVIe siècle, notamment grâce aux voyages de Christophe Colomb, de Jacques Cartier, de Jean de Léry, de Cortés. Le texte est constitué de deux parties, l’une générale et abstraite, l’autre plus particulière et plus concrète.

Problématique

Pourquoi Montaigne a-t-il recours au thème de l’altérité ?

Annonce du plan

Montaigne écrit ici un texte argumentatif faisant appel à la fois à la réflexion et aux sentiments du lecteur, visant à critiquer certains aspects de la société française et à prôner un idéal de relativisme des cultures.

I. Un texte ayant une portée argumentative (visant à convaincre et à persuader)

a) Un texte argumentatif et non explicatif

Montaigne annonce dès le départ qu’il va énoncer une idée personnelle, qui lui est propre : c’est indiqué par l’usage de la première personne du singulier, dès la première ligne (« je », « mon »). Le premier verbe utilisé, « trouve », suggère à la fois une opinion ferme et une certaine humilité. Montaigne ne prétend pas avoir la vérité absolue, il écrit ce qu’il pense et essaie de justifier sa pensée dans la suite du texte. Cette humilité se retrouve plus loin dans le texte, puisque, dans le second paragraphe, Montaigne avoue avoir oublié l’une des observations des trois Brésiliens (« d’où j’ai perdu la troisième »). On est dans le genre de l’essai, c’est-à-dire dans un genre marqué par une pensée personnelle en mou

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