Robert Desnos, Destinée arbitraire: « Ce coeur qui haïssait la guerre»

Commentaire en trois parties.

Dernière mise à jour : 16/12/2021 • Proposé par: chewif (élève)

Texte étudié

Ce coeur qui haïssait la guerre
voilà qu'il bat pour le combat et la bataille !
Ce coeur qui ne battait qu'au rythme des marées, à celui des saisons,
à celui des heures du jour et de la nuit,
Voilà qu'il se gonfle et qu'il envoie dans les veines
un sang brûlant de salpêtre et de haine.
Et qu'il mène un tel bruit dans la cervelle que les oreilles en sifflent
Et qu'il n'est pas possible que ce bruit ne se répande pas dans la ville et la campagne
Comme le son d'une cloche appelant à l'émeute et au combat.
Écoutez, je l'entends qui me revient renvoyé par les échos.

Mais non, c'est le bruit d'autres coeurs, de millions d'autres coeurs
battant comme le mien à travers la France.
Ils battent au même rythme pour la même besogne tous ces coeurs,
Leur bruit est celui de la mer à l'assaut des falaises
Et tout ce sang porte dans des millions de cervelles un même mot d'ordre :
Révolte contre Hitler et mort à ses partisans !
Pourtant ce coeur haïssait la guerre et battait au rythme des saisons,
Mais un seul mot : Liberté a suffi à réveiller les vieilles colères
Et des millions de Francais se préparent dans l'ombre
à la besogne que l'aube proche leur imposera.
Car ces coeurs qui haïssaient la guerre battaient pour la liberté
au rythme même des saisons et des marées,
du jour et de la nuit.

Robert Desnos, Destinée arbitraire

Dans ce poème écrit pendant le second conflit mondial, le poète Robert Desnos invite à la révolte contre l'Allemagne et ceux qui la servent, au nom de la liberté bafouée. La poésie se fait politique, sans renier toutefois sa vocation universelle.

I. La tonalité lyrique

1. L'expression des sentiments personnels

Le "cœur" est symbolique : c'est le siège de la vie et des sentiments, comme le montrent l'amour ("bat pour") et la haine ("haïssez", "mort") qu'il éprouve. Nous n'apprenons qu'au septième vers qu'il s'agit de celui du poète. Auparavant, il est déterminé par le démonstratif "ce", comme s'il était indépendant de sa personne. Cette distinction est destinée à montrer que son cœur inspire au poète sa conduite. Physique et moral sont donc associés. On remarque le chant lexical de la physiologie ("sang", "cervelle", "veines", "oreilles"). Le poète décrit les sensations qui l'animent, avec des jeux de sonorités : par exemple, au vers 3, allitérations en [v] et [s], en [ã] et [E]. Les anaphores initiales suggèrent le battement du cœur.  

2. La communion avec l'humanité

Le sentiment du poète est partagé par d'autres hommes : "les échos" (v. 7), "d'autres cœurs battant comme le mien" (v. 8), répétition de l'adjectif "même" (v. 9 deux fois, v. 11). La liberté est la valeur suprême capable de réunir les hommes : "un seul mot", "a suffi". Le mot est cité au vers 14 avec une majuscule, et repris au vers 16.

3. La relation à la nature

La défense de la liberté est liée à un sentiment d'appartenance au monde. Le "cœur" prend une dimension cosmique pour battre à l'unisson du "rythme des marées" (v. 2 et 16), des "saisons" (v. 2, 13 et 16), "du jour et de la nuit" (v. 2 et 16), expressions qui apparentent la structure du poème au cycle de la vie. S'ajoutent au champ lexical de la nature et du rythme : "les échos" (v. 7), "la mer" (v. 10). 

II. La tonalité épique

1. Le thème du combat

Il est illustré par un vaste champ lexical. Au premier vers, pas moins de trois noms le désignent, donnant d'emblée au verbe "bat" une connotation guerrière. Un écho sonore en [ba] produit un effet de martèlement. Par la suite, on relève : "salpêtre" (v. 3), "émeute" et "combat" (v. 6), "besogne" (avec une nuance péjorative, v. 9 et 15), "Révolte" (associé à "mort", v. 12). 

2. La violence

Elle est d'abord perceptible par l'emballement du coeur : "sang brûlant" (hyperbole du v. 3), "il se gonfle" (v. 4), "il mène un tel bruit" (v. 4) inaugure une gradation ascendante du bruit qui débouche sur l'hyperbole du vers 10. En matière de sentiments, la "haine" (v. 3) et les "vieilles colères" (v. 14) sont mentionnées. L'irrégularité du mètre suggère enfin cette violence. 

3. La dimension collective

Le héros n'est pas un individu mais une collectivité nationale. Celle-ci s'agrège autour d'un territoire, dessiné par les termes : "dans la ville et dans la campagne" (v. 5), "cloche" (v. 6), "France" (v. 8), "Français" (v. 15). Au vers 8, on passe du cas singulier du poète à l'ensemble de ses compatriotes, par une gradation. Cette généralisation se confirme ensuite : "Tous ces cœurs" (v. 9), "tout ce sang", "millions de cervelles" (v. 11), "millions de Français" (v. 15).

III. La Stratégie d'argumentation

1. Deux thèses en présence

Le pacifisme est relégué au passé par l'imparfait, tandis que l'engagement dans la guerre s'exprime au présent. L'identité est parfaite, au vers 16, entre "ce cœur" et "ces cœurs", qui ont accompli le même parcours. L'expression "battaient pour la liberté", explique pourquoi il faut surmonter sa haine de la guerre. L'imparfait, essentiel, indique qu'il n'y a pas contradiction entre les deux, ni reniement dans l'évolution.

2. Des termes d'argumentation

La tournure "voilà que" (v. 1 et 3) met en relief, à des fins de démonstration. Au vers 5, la modalisation "Et qu'il n'est pas possible que" exprime l'espoir du poète. On remarque aux vers 13 et 14 une structure de concession ("Pourtant", "Mais"), et au dernier vers un connecteur logique de cause, pour introduire le principal argument.

3. L'espoir incarné par la Résistance

Tel le cœur, le poème clandestin veut inciter ses destinataires à passer à l'action. Le mot d'ordre s'exprime au vers 12, dans la seule phrase nominale du poème. Afin de donner espoir, l'avenir est évoqué au vers 15, par le passage de "l'ombre" à "l'aube proche". La "Liberté" et les "vieilles colères" renvoient à l'héritage révolutionnaire de la République. 

Conclusion

Le poète dénonce donc le totalitarisme que représente l'ennemi. Il plaide pour le caractère humaniste et libérateur de la lutte : elle n'implique pas de ne plus haïr la guerre, même s'il est nécessaire d'en passer par ses méthodes. Ce message est d'autant plus émouvant que Robert Desnos est mort en déportation en 1945.