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Apollinaire, Le Guetteur mélancolique - Ô mon coeur

Fiche d'analyse sur la forme comme sur le fond, classiques au premier abord mais témoins d'une certaine modernité.

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: zetud (élève) •

Texte étudié

Ô mon coeur j'ai connu la triste et belle joie
D'être trahi d'amour et de l'aimer encore
Ô mon coeur mon orgueil je sais je suis le roi
Le roi que n'aime point la belle aux cheveux d'or

Rien n'a dit ma douleur à la belle qui dort
Pour moi je me sens fort mais j'ai pitié de toi
Ô mon coeur étonné triste jusqu'à la mort
J'ai promené ma rage en les soirs blancs et froids

Je suis un roi qui n'est pas sûr d'avoir du pain
Sans pleurer j'ai vu fuir mes rêves en déroute
Mes rêves aux yeux doux au visage poupin

Pour consoler ma gloire un vent a dit Ecoute
Elève-toi toujours. Ils te montrent la route
Les squelettes de doigts terminant les sapins

Apollinaire, Le Guetteur mélancolique - Ô mon coeur

Apollinaire est un poète d'origine polonaise, partisan d'une poésie libre comme en témoignent ses Calligrammes. Le sonnet “Ô mon coeur” est un poème de jeunesse. Les poèmes de cette époque sont regroupés sous le titre de Stavelot. Ce nom désigne une petite ville hollandaise où Apollinaire a séjourné avec sa mère et son frère en 1899. Il a 19 ans et tandis que sa mère cherche à faire fortune au casino, les deux frères sont laissés à eux-mêmes. C'est à cette même époque qu'Apollinaire aurait fait la connaissance d'une jeune hollandaise Mareye.
Dans “Ô mon coeur” Apollinaire reprend la forme traditionnelle du sonnet et le thème classique de l'Amour malheureux mais il parvient à modernise ce sujet très stéréotypé. La question que l'on peut alors se poser est de savoir quels sont les sentiments exprimés par Apollinaire. Pour y répondre, nous verrons, dans un premier temps que ce sonnet lyrique est traversé par des références aux contes merveilleux. Ensuite, nous montrerons les aspects complexes et modernes de ce poème.

Le sonnet est constitué de deux quatrains et de deux tercets qui forment un sizain. Les vers sont alexandrains. Dans les quatrains, les rîmes sont croisées et identiques mais inversées : Apollinaire joue avec la règle du sonnet (OI, OR, OI, OR > OR, OI, OR, OI). Dans le sizain, les rîmes sont désorganisées : on retrouve un mélange des structures croisée et embrassée (C D C D D C). Nous pouvons remarquer que le sonnet est divisé en parties. La première évoque l'Amour malheureux dans les trois premières strophes. La deuxième partie est regroupée dans la strophe 4 où il y a une rupture avec l'intervention d'un nouveau personnage : le vent qui est personnnifié.
Le lyrisme est présent dans le poème grâce à l'abondance du pronom “je” ainsi que toute les marques de la première personne (adjectif possessif “mon”) qui saturent le texte. La première personne désigne le poète mais la situation d'énonciation est particulière car il parle à son coeur c'est à dire à lui-même. L'expression lyrique anaphorique “Ô mon coeur” est répétée trois fois (vers 1, 3 et 7), ce qui montre qu'Apollinaire interpelle son coeur et ses sentiments. On peut parler d'un dédoublement introspectif, le poète éprouve de la compassion pour son propre coeur (“j'ai pitié de toi” vers 6). L'Amour malheureux est le thème traditionnel du lyrisme. Le poème semble marqué par le souvenir obsédant d'un amour perdu (“j'ai connu la triste...” vers 1). Le chagrin d'amour est exprimé au vers 2 dans la formule antithétique (“trahi d'amour / l'aimer encore”) : la trahison n'empêche pas la persistance du sentiment. On peut remarquer que le poète souffre grâce à un champ lexical négatif avec les mots “douleur”, “triste”, “rage”. Le registre est bien lyrique voire même élégiaque qui se traduit par un registre plaintif caractérisant un texte dans lequel l'auteur exprime sa tristesse.
Le sonnet d'Apollinaire fait référence aux contes merveilleux. Il est traversé par un univers de contes, le champ lexical du conte merveilleux le prouve (“roi” “belle aux cheveux d'or” “rêve” “la belle qui dort” “sapins aux squelettes de doigts “le vent parle”). Le poète utilise un univers féerique pour transposer sa propre histoire (“je” devient “roi” au vers 3 et la femme aimée devient “la belle aux cheveux d'or ou qui dort” avec une référence à la belle au bois dormant). Apollinaire raconte son chagrin d'amour sous une forme métaphorique. Nous pouvons faire une hypothèse de lecture qui tend à montrer qu'Apollinaire ce serait inspiré du conte de “La belle aux cheveux d'or” de Mme d'Aulnoy. Ceci est prouvé par quatre moyens : la référence au titre au vers 4, Apollinaire était très amateur de contes et de légendes, le personnage d'un roi malade d'amour et dépossédé de celui-ci et enfin le “je” du poème voit fuire ses rêves au vers 10, tout comme le roi du conte puisque la belle aux cheveux d'or préfère Avenant

Apollinaire a donc choisit un thème classique et une forme traditionnelle. Mais il y a ajoute une certaine modernité.

Le poème acquiert une certaine complexité grâce aux nombreuses oppositions : le poète dit une chose et son contraire (“triste et belle joie” vers 1, “trahi d'amour et de l'aimer encore” vers 2, “aimer encore . . . et n'aime point” vers 2 et 4). Il y a un certain brouillage entre l'amour et le désamour (douleur / je me sens fort, la force du “je” et la faiblesse du coeur, oxymore du vers 8 “soirs blancs”, les rîmes antisémantiques en “oi” entre le premier et le deuxième quatrain). Une opposition est également notée au coeur de la figure du Roi qui est frappé par une dualité puisqu'il est à la fois fort et faible. Dans la deuxième hémistiche du troisième vers, la formule solennelle formée de six monosyllabes montre la force du Roi (“je sais je suis le roi”). Un vocabulaire de la puissance renforce cette idée (“orgueil” “je me sens fort” “rage” “sans pleurer” “gloire”). En revanche, il semble affaibi par l'amour. Il perd tout ce qui le rattache à la vie (femme vers 2, la nourriture vers 9, ses rêves vers 10). La perte est douloureuse et materialisée par une sonorité grinçante aux vers 10 et 11, allitération en V
Le dernier tercet du poème est ambigu. En effet, il dégage à la fois un sens positif et un sens négatif. Le “vent” est porteur d'un message positif, on le voit grâce à l'utilisation de l'impératif (élève-toi”) qui montre un mouvement ascendant, un espoir. Les sapins sont personnifiés (avec doigts) et guident Apollinaire (“ils te montrent la route”). Apollinaire n'est donc pas seul, il est protégé par la nature qui lui montre la route à suivre comme un guide spirituel. Dans le dernier tercet, le poète peut trouver du réconfort, une réconciliation après la douleur amoureuse. Mais, le dernier tercet nous plonge aussi dans une atmosphère froide (“vent” “sapins” surtout “squelettes” dans la chute du sonnet). Les “Squelettes” expriment la mort, il y a donc un dénouement tragique. On peut penser que la route montrée au poète est celle de la mort, seule capable de le délivrer de ses souffrances. Donc, on retrouve une ambiguité dans ce dernier tercet entre message d'espoir et message tragique.
Le poème est d'une modernité formelle. L'abscence de ponctuation est un choix moderne qui caractérise la poésie du XXème siècle. Apollinaire ponctue peu dans son receuil Alcools, où il décide au dernier moment de retirer toute ponctuation de ses oeuvres. Pas ponctuer c'est refuser les limites, rendre le poème plus libre, c'est au lecteur de créer la rythmique en mettant des pauses là où il le souhaite. Il peut jouer sur les enjambements pour marquer la rythmique. Par exemple, il peut choisir de lire ensemble les vers 3 et 4, où l'enjambement est renforcé par la répétition de “le roi” en fin et début du vers suivant. Aux vers 10 et 11, la reprise de “mes rêves” crée un effet de fluidité. Le sonnet a l'air simple avec des mots faciles à comprendre mais certains passages obscures créent modernité, parfois le sens est flottant à cause de l'absence de ponctuation. Dans le premier tercet, on retrouve deux possiblités : mettre un point après “pain” ou “sans pleurer” change tout le sens. De plus, aux vers 6 et 7 l'emjambement logique tend à dire que “toi” représente le coeur du poète mais si on ajoute un point à la fin du vers 6, il représente la belle.

Le poème d'Apollinaire adopte une forme traditionnelle : le sonnet, pour exprimer sa douleur amoureuse. Mais Apollinaire montre aussi son originalité en créant des ambiguités, des flottements sens qui laissent au lecteur une liberté d'interprétation. Apollinaire est aussi l'inventeur de la forme moderne du calligramme.