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Les artistes sont-ils utiles ?

Dissertation entièrement rédigée en trois parties :
I. La fonction naturelle de l'art semble être la recherche esthétique,
II. Mais l'art peut également avoir une fonction, à la fois informative et argumentative,
III. Enfin et surtout, l'art peut transformer le monde et offrir à l'homme une élévation spirituelle

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: jbs (élève) •

Étymologiquement, les mots art et techniques viennent du grec technè qui désigne l'habileté, le savoir-faire. Ce n'est qu'à la Renaissance que l'artiste va être considéré comme un créateur intellectuel, et l'artisan comme un travailleur manuel. Mais si la technique est la transformation du monde par l'homme, quelle fonction reste-t-il à l'art? Les artistes ont en effet souvent débattu sur leur rôle dans la société. Certains pensaient que leur création devait se mettre au service de la recherche de la perfection esthétique tandis que d'autres souhaitaient que leur art ait un impact sur la société. Ainsi peut-on se demander si les artistes sont utiles.
Tout d'abord, il semble que l'œuvre de l'artiste n'ait pas de réelle utilité. En effet, l'absence de fonction serait l'essence même de l'art. Cependant, certains critiqueront l'imitation qui ne semble apporter rien de nouveau à la nature.

Alors, il conviendra de dégager différents rôles que l'on peut accorder à l'artiste. Il peut en effet ouvrir les yeux de son public sur le monde, l'aider à le découvrir, à le comprendre et, parfois, l'inciter à s'opposer aux injustices et aux inégalités.
Enfin, l'art n'est-il pas une fin en soi plutôt qu'un moyen? L'art est d'abord l'un des piliers de la conscience de soi. Il semble aussi que l'art vienne créer une alternative aux dogmatismes religieux et scientifiques.
L'enjeu de la question est important puisqu'il s'agit de définir la fonction d'une caractéristique propre à l'homme.

I. La fonction naturelle de l'art semble être la recherche esthétique

Dans un premier temps, il semble que l'œuvre de l'artiste n'ait pas de fonction, qu'elle ne soit qu'une recherche du beau, que son seul but soit de tendre vers une perfection esthétique. C'est en tout cas l'une de théories de Kant qui, dans sa Critique de la faculté de juger, avance que l'art doit être désintéressé. Il souhait en effet distinguer le beau de l'utile, la «beauté libre» qui est un jugement esthétique de la «beauté adhérente» qui est en fait un jugement soumis à d'autres critères tels que la performance, qui sous-entendent l'utilité d'un objet. Ainsi, l'art doit être appréhendé sous un angle esthétique, qui ne nécessite aucun concept : pour Kant, la beauté d'un objet ne doit pas se baser sur sa fonction, sur le concept qu'il définit mais sur sa forme pure, indépendamment de son contenu matériel. S'en vient alors une vision subjective du beau. En effet, ce jugement formel dépend de chacun. Il s'agit d'une certaine harmonie entre notre esprit et l'allure d'un objet, qui nous permet alors d'apprécier des formes abstraites, comme par exemple, une arabesque.

Ainsi, certains ont défini cette absence de fonction comme la nature même de l'art. Contrairement à l'objet technique qui développe son existence dans son utilité, l'art semble en effet ne pas avoir de fonction particulière. Ainsi, tout objet sans fonction pourrait être assimilé à de l'art. Plus encore, tout objet technique dont on retire la fonction deviendrait une œuvre d'art. C'est sur ce principe que se base le ready-made de Marcel Duchamp. Recherchant à repousser les limites de l'art, il bouleverse les règles en exposant en 1917 Fontaine, un urinoir simplement signé de son pseudonyme. Là, l'art ne réside plus dans la beauté de l'objet, qui est commun et peu considéré par les hommes ordinaires, mais dans l'idée même de la création. L'urinoir n'est pas beau par sa forme, c'est le fait d'avoir transformé cet objet en une œuvre qui est remarquable. Ainsi, c'est bien retirer son rôle à l'objet que Duchamp fait de l'art : on comprend alors que l'absence de fonction est l'essence, la nature du travail esthétique.

Par ailleurs, l'art a souvent eu l'imitation du réel et de la nature comme idéal. Cet art figuratif s'est longtemps développé, notamment pendant la Renaissance où l'utilisation de la perspective a permis de reproduire au mieux ce que la nature offrait. Cependant, Hegel montre dans l'Esthétique que l'art comme imitation de la nature est à condamner. Il critique en effet la mimésis, imitation rigoureuse du réel, en se demandant s'il sert vraiment de reproduire un objet naturel alors que l'on peut observer le monde qui nous entoure et ainsi contempler le modèle. Si l'art ne fait que calquer la réalité, cela signifie le produit artistique n'est qu'un «travail superflu». Hegel rajoute que l'œuvre, la copie, est inévitablement inférieure à l'original. De même, Platon critiquait l'imitation, souhaitant «chasser les poètes de la cité» puisque, bien qu'en se donnant l'apparence de la réalité, ils n'offraient pas la vérité. De la sorte, l'artiste qui reproduit la nature semble peu utile, voire nocif, aux hommes. Et puisqu'il n'apporte rien de nouveau, il ne créerait donc pas véritablement.

II. Mais l'art peut également avoir une fonction, à la fois informative et argumentative

Ainsi, l'œuvre de l'artiste semble ne pas avoir de fonction dans la société. Cette absence de rôle est pour certains l'essence même de l'art. Néanmoins, les critiques de Platon et Hegel nous mènent à nous demander si l'art ne devrait-il pas chercher à ajouter des choses nouvelles à la nature pour ainsi avoir une réelle utilité pour les hommes.

D'abord, la création esthétique a une remarquable influence sur la vision qu'a l'homme de ce qui l'entoure. En effet, c'est ce qu'avance Oscar Wilde dans Le déclin du mensonge. Dépassant les propos de Hegel, il soutient que ce n'est l'art qui imite la nature mais la nature qui imite l'art. Ainsi, Wilde nous montre que le regard que nous portons sur notre environnement est peu à peu modifié par notre expérience artistique. Il prend l'exemple du brouillard, si bien mis en valeur par les impressionnistes, Monet en tête, dont la beauté est apparue au commun des mortels après la création de ces chefs d'œuvres. Ainsi l'artiste est un véritable créateur, utile à l'homme, puisqu'il lui permet de mieux contempler la grandeur du monde qui l'entoure. L'artiste apprend à l'homme une certaine sensibilité, une faculté d'ouvrir les yeux sur l'univers et de trouver la beauté là où on ne l'attend pas. Ainsi l'art est-il une expérience favorable à l'homme puisqu'il en sort grandi. L'artiste trouve alors un rôle didactique dans la société puisqu'il élève l'homme ordinaire.

En outre, l'art est une source d'enrichissement pour l'homme. En effet, l'art est souvent représentatif d'une culture et la rencontre avec certaines œuvres peut permettre de découvrir ou de mieux comprendre une civilisation. C'est ce que dit Proust à travers sa formule «Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous». Ainsi, le musée du Quai Branly permet de contempler des outils, mais surtout des bijoux, des peintures du monde entier. Le visiteur peut ainsi en apprendre plus sur différentes ethnies, sur leurs croyances et leurs coutumes. De plus, l'artiste fait découvrir à l'homme le monde, mais il peut surtout le lui montrer autrement qu'il n'est. Paul Eluard disait ainsi : «Voir le monde comme je suis, non comme il est.» Lorsqu'il regarde un tableau, lit un poème, écoute une symphonie, l'homme découvre une part intime de l'artiste qui lui fait partager sa propre représentation du monde et de lui-même. Cette découverte est très favorable à l'homme qui découvre ainsi une façon différente de la sienne d'observer l'univers . L'art est donc fortement enrichissant puisqu'il permet de mieux connaître le monde et les hommes.

De plus, l'art semble pouvoir être un moyen pour l'artiste d'exprimer son point de vue, son opinion sur le monde dans lequel il vit. Ainsi, Victor Hugo, dans William Shakespeare, prônait «l'art pour le progrès, le Beau utile ». En effet, l'art peut permettre de dénoncer et de critiquer les problèmes de société. Les exemples furent notamment nombreux pendant la Seconde Guerre Mondiale, sous l'Occupation, où nombre de résistants ont choisi la majesté de la poésie pour exposer leur engagement, tel Robert Desnos dans ce cœur qui haïssait la guerre. De même, Francis Ford Coppola critique l'horreur et l'inhumanité de la guerre du Vietnam dans son chef d'œuvre Apocalypse Now, sorti en 1979. Ainsi la création permet à l'artiste de communiquer un message aux hommes, d'informer le public et lui faire prendre conscience d'injustices, d'inégalités, de faits insupportables. L'artiste atteint alors la sensibilité de son public pour mieux le persuader. L'art possède alors une véritable fonction, à la fois informative et argumentative.

III. Enfin et surtout, l'art peut transformer le monde et offrir à l'homme une élévation spirituelle

Ainsi l'artiste est-il utile à l'homme. Il lui permet de découvrir le monde et de s'enrichir de ses cultures. De plus, l'artiste peut s'engager au profit d'une cause qu'il souhaite défendre et ainsi chercher à persuader son public à travers son œuvre. Cependant, n'est-il pas inapproprié de réduire l'artiste à un témoin de son époque qui décrit seulement une réalité sociale?

En effet, l'art doit être au-delà de ces rôles, qui le transforment en un simple moyen alors qu'il est une fin. En effet, considérer l'art ainsi, c'est faire de l'artiste un témoin de son temps et de l'œuvre un document historique. L'art ne serait alors qu'une façon parmi d'autres d'illustrer une vérité historique. L'esthétique marxiste affirme que l'art est un reflet de la société et qu'il en traduit les conflits et les dominations de classes. Mais si l'art n'a d'utilité que d'exprimer une réalité sociale, pourquoi rechercher le Beau? De plus, réduire l'art à un message politique ou une représentation des croyances de certains, c'est prendre le risque d'une manipulation politique qui voudrait faire de l'art une pure propagande. Ce fut le cas sous le régime nazi où Hitler avait mis en place un Département du Film, dirigé par Goebbels, afin de nationaliser le cinéma allemand et d'engendrer une production purement antisémite et pronazie. Certes l'art peut proposer un message mais il ne doit pas se réduire à cette fonction.

Ainsi, l'art doit dépasser ce rôle et doit plutôt chercher à favoriser l'accomplissement de l'homme. Dans le tableau, ce n'est pas la peinture que l'on contemple mais l'esprit humain: l'art permet à la conscience de devenir conscience de soi. Grâce à l'art, l'esprit transcende la nature, se l'approprie pour humaniser, la mettre au service de l'homme. L'art nous permet de nous observer nous-mêmes et ainsi mieux nous comprendre. C'est peut-être pourquoi l'art intéresse tant. De plus, l'apparition de produits artistiques, tels que les peintures de la grotte de Lascaux, est l'un des critères utilisés pour différencier l'Homo sapiens de l'Homo erectus, preuve que l'art a accompagné la formation de la conscience et le passage de l'animal à la personne. Certes, un outil est aussi le produit de l'esprit humain, mais il a d'abord une fonction utilitaire et pratique. En contemplant une œuvre d'art en revanche, nous ne satisfaisons pas un besoin pratique, mais purement spirituel : c'est ce qui fait la supériorité des œuvres sur les autres objets qui peuplent notre monde.

En effet, l'art est supérieur aux objets issus de la technique. Contrairement à eux, l'art n'a pas d'utilité pratique mais intellectuelle. Ainsi, Merleau-Ponty, phénoménologue, réaffirme la gratuité de l'art. Selon lui, l'art doit être «perception brute», dégagé des considérations utilitaires et du point de vue rationnel. Il chercher ainsi à affranchir l'art de la science et donc de l'utilité rationnelle ou technique. En outre, Nietzsche voit en l'art l'avenir de l'humanité. Il affirme en effet que l'art peut remédier à «la mort de Dieu», au déclin religieux : l'art permettrait alors aux hommes de conserver une pratique spirituelle et intellectuelle dans une société où la pratique religieuse est de moins en moins courante. Ainsi, l'art, refusant l'utilité scientifique et remplaçant les religions moribondes aurait une réelle fonction pour l'homme puisqu'il lui permettrait de s'acquitter de son approche matérialiste du monde. Cependant cette fonction n'est pas une utilité pratique mais spirituelle.

Conclusion

Ainsi, l'art n'a pas d'utilité, au sens pratique. Un objet est beau non parce qu'il est performant mais parce que sa forme plait. Cette absence d'utilité de l'art semble être sa nature même et certains artistes se sont appuyés sur cette inutilité apparente pour créer leurs œuvres. Cependant, on a pu critiquer l'art de l'imitation qui n'offre rien de nouveau et qui est souvent inférieure au modèle. Ainsi, il semble que l'art soit un moyen d'enrichissement de l'homme qui découvre de nouvelles cultures mais aussi des visions du monde différentes de la sienne. L'art peut aussi se mettre au service d'une cause, d'un message, que l'artiste souhaite défendre. Néanmoins, l'art ne peut se réduire à ce rôle de message politique, qui présente un risque de manipulation. Au contraire, l'art doit transcender le monde et le réel pour aller au-delà de toute utilité pratique et des croyances religieuses afin d'offrir à l'homme une élévation spirituelle qui dépasse l'utilité rationnelle des objets techniques.