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Apollinaire, Alcools - La Loreley

Commentaire en trois parties :
I. Entre tradition et modernité,
II. La Loreley, un personnage complexe et ambivalent,
III. Un personnage confronté à la mort de diverses façons

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: chewif (élève) •

Texte étudié

À Bacharach il y avait une sorcière blonde
Qui laissait mourir d'amour tous les hommes à la ronde

Devant son tribunal l'évêque la fit citer
D'avance il l'absolvit à cause de sa beauté

Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreries
De quel magicien tiens-tu ta sorcelerie

Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits
Ceux qui m'ont regardée évêque en ont péri

Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries
Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie

Je flambe dans ces flammes ô belle Loreley
Qu'un autre te condamne tu m'as ensorcelé

Evêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge
Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège

Mon amant est parti pour un pays lointain
Faites-moi donc mourir puisque je n'aime rien

Mon coeur me fait si mal il faut bien que je meure
Si je me regardais il faudrait que j'en meure

Mon coeur me fait si mal depuis qu'il n'est plus là
Mon coeur me fit si mal du jour où il s'en alla

L'évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances
Menez jusqu'au couvent cette femme en démence

Vat-en Lore en folie va Lore aux yeux tremblant
Tu seras une nonne vétue de noir et blanc

Puis ils s'en allèrent sur la route tous les quatre
la Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres

Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
Pour voir une fois encore mon beau château

Pour me mirer une fois encore dans le feuve
Puis j'irai au couvent des vierges et des veuves

Là haut le vent tordait ses cheveux déroulés
Les chevaliers criaient Loreley Loreley

Tout là bas sur le Rhin s'en vient une nacelle
Et mon amant s'y tient il m'a vue il m'appelle

Mon coeur devient si doux c'est mon amant qui vient
Elle se penche alors et tombe dans le Rhin

Pour avoir vu dans l'eau la belle Loreley
Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil

Apollinaire, Alcools - La Loreley

Introduction

Ce poème est à la fois traditionnel et riche de multiples innovations formelles à l'image de ce passé simple faussement archaïque qu'invente Apollinaire: « D'avance il l'absolvit ».

Ce poème est-il une ballade comme de nombreux poèmes allemands qui racontent sur le mode fantastique, une légende, dans laquelle un être humain est en lutte avec une créature surnaturelle ? Ou bien est-ce un conte comme le suggère le traditionnel « Il y avait » du premier vers? Ou encore est-ce une élégie, un chant de deuil, un poème lyrique, tendre et triste comme permettrait de le penser l'identification d'Apollinaire à la Loreley, la mal-aimée ? Ou une complainte, sorte de chanson populaire sur un sujet tragique ou pieux?

I. Entre tradition et modernité

A la chanson populaire, Apollinaire emprunte les reprises plaintives comme « Mon coeur me fait si mal », répété trois fois. « Mon beau château », « il y avait une sorcière blonde » rappellent des refrains de chansons enfantines. Les rimes pour l'oreille plutôt que pour l'oeil montrent peut-être la destination orale du poème. Les distiques, à rimes plates ou simples assonances font aussi penser à la chanson populaire ainsi que la simplicité du lexique et l'emploi de la forme dialoguée. De plus les nombreuses assonances et allitérations de ce poème lui confèrent une grande musicalité(vers 10,11,30,31,32)

Mais Apollinaire, reprenant un thème et des formes traditionnels, inscrit aussi ce texte dans la modernité. Il supprime toute ponctuation. il joue sur les mots: «Riez »/«Priez », au vers l3 et inverse ainsi les rôles des personnages. Le mot flamme désigne à la fois les flammes de l'amour et celles du bûcher (vers 9,10,11). De nombreux alexandrins sont brisés ou allongés. Ainsi le vers 20 « Mon coeur me fit Si mal du jour où il s'en alla » est composé de 13 syllabes et son rythme heurté évoque la souffrance et le sanglot. Le vers 26, allongé jusqu'à 17 syllabes traduit le grandissement surnaturel du personnage féminin.

Reprenant les thèmes médiévaux et des expressions du conte, la simplicité et la musicalité de la chanson populaire, le lyrisme de l'amour malheureux, Apollinaire par des jeux de mots, des ruptures de rythme, le non respect de certaines règles de versification prend des libertés qui renouvellent le poème et la légende de la Loreley. Il confère ainsi à ce personnage une plus grande richesse.

II. La Loreley, un personnage complexe et ambivalent

La Loreley, personnage légendaire germanique, mise en scène dans le poème éponyme d'Apollinaire, apparaît comme un personnage complexe et ambivalent.
Si l'on s'attache au portrait dressé par le poète, on s'aperçoit que l'apparence physique de la Loreley est réduite à sa chevelure et à son regard. Elle apparaît aussi directement dans ses paroles. Les expressions évoquant sa chevelure montrent la blondeur en relation avec le soleil: « une sorcière blonde », « ses cheveux de soleil ». Mis en valeur dès l'ouverture du poème (vers 1), nous retrouvons son éclat dans l'allusion au soleil dans le dernier. Le vers 31: « Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés » confirme l'affinité secrète de la Loreley avec les éléments: l'air et le feu.

On constate aussi l'importance du regard. Les expressions qui décrivent ses yeux sont révélatrices: «pleins de pierreries », « ce sont des flammes »; l'éclat est leur qualité dominante, éclat à la fois brûlant comme des flammes et froid comme des pierres précieuses. Ces yeux sont fascinants et dangereux: « Je flambe dans ces flammes » dit l'évêque évoquant l'amour qu'il porte à Loreley; mais pour elle, ses « yeux sont maudits » car ils ont un pouvoir de mort. Enfin, la comparaison des yeux avec les astres ou le Rhin, aux vers 26 et 38, souligne le rapport de la Loreley avec la nature cosmique et avec l'eau.

Pourtant, même liée avec le cosmos et les éléments, la Loreley d'Apollinaire n'est pas un personnage surnaturel comme les ondines et les sirènes. Elle est plutôt une femme qui possède des pouvoirs surnaturels, une sorcière. Elle est liée à un lieu précis et à une époque, le Moyen-age, évoquée par l'évêque qui juge, les flammes du bûcher, le couvent et les « chevaliers avec leurs lances »

Sur le plan moral, l'attitude et le comportement de sorcière ne sont pas confirmés: son pouvoir lui est étranger, elle l'exerce contre son gré. D'ailleurs, sa passivité est soulignée par le texte: « elle laissait mourir d'amour », (vers2), « ceux qui m'ont regardée », (vers 10); elle marque son refus: « jetez, jetez aux flammes cette sorcellerie » dit-elle à l'évêque. Le démonstratif « cette » souligne l'horreur qu'elle éprouve pour son pouvoir de mort dont elle désire se purifier par les flammes du bûcher. Au lieu d'être une sorcière, elle semble elle-même ensorcelée: « mes yeux sont maudits »(vers 7); elle est la victime d'un pouvoir surnaturel qu'elle possède sans le maîtriser.

Victime, elle l'est encore car elle est mal-aimée: ses yeux sont impuissants à retenir le seul homme dont elle désire être aimée: « Mon amant est parti pour un pays lointain »(vers 15). Loreley est une amoureuse désespérée, qui souffre: «mon coeur me fait Si mal » est repris trois fois en écho. Puis elle appelle la mort, comportement peu habituel pour une sorcière.

Enfin, elle est croyante, elle demande au représentant de l'Église d'intercéder en sa faveur: « Priez plutôt pour moi la Vierge », alors que l'évêque rit. L'inversion des rôles évêque/sorcière est mise en valeur par le jeu de mots: «riez », « priez ».

Femme, victime de son pouvoir surnaturel plutôt que sorcière, amoureuse abandonnée et croyante désespérée, ses cheveux et ses yeux, liés aux éléments et au cosmos lui confèrent malgré tout une part d'origines surnaturelles l'eau, l'air et le feu sont partenaires de sa puissance. Personnage ambivalent, elle est confrontée à la mort de diverses façons.

III. Un personnage confronté à la mort de diverses façons

Dans cette légende d'amour et de mort, le thème de la mort est omniprésent. La Loreley sème la mort autour d'elle « Elle faisait mourir d'amour tous les hommes à la ronde ». Elle est menacée de mort par le tribunal de l'inquisition. Elle veut mourir et elle meurt en effet; le verbe mourir revient cinq fois dans le poème. Pourtant le dénouement est très bref et ne donne guère d'explication sur les causes de sa mort.

L'ordre de l'évêque qui l'envoie au couvent semble précipiter sa décision: créature liée à la nature, au cosmos, a la couleur, elle ne pourrait pas vivre cloîtrée et « vêtue de noir et blanc » L'évêque, subjugué, avoue son amour: « Je flambe dans ces flammes » et il n'a pas la force de l'envoyer sur le bûcher. il la déclare irresponsable « Menez jusqu'au couvent cette femme en démence » (vers22), « Va-t-en Lore en folie » (vers23)

Le leitmotiv de l'amour non partagé explique la faiblesse de l'évêque, la lassitude de la Loreley abandonnée dont la plainte rejoint celle de tous les mal-aimés: « Mon coeur me fait si mal depuis qu'il n'est plus là» « Mon coeur me fit si mal du jour où il s'en alla » (vers2O-21)

Les circonstances de la mort restent elles aussi susceptibles de plusieurs interprétations. La Loreley demande aux chevaliers de voir son château, puis elle ajoute: « Pour me mirer encore une fois dans le fleuve ». Or elle a dit plus tôt « Si je me regardais il faudrait que j'en meure » Elle est consciente qu'elle peut être victime de la malédiction de son regard. Est-elle tentée par le suicide? Sa résignation ne se serait alors qu'apparente « Puis j'irai au couvent des vierges et des veuves » (vers 30)

Une autre interprétation serait que, victime d'une hallucination liée à son désir, elle croit rejoindre son amant, elle ne veut pas mourir: «... il m'a vue il m'appelle/Mon coeur devient si doux... » Mais dans sa joie de retrouver son amant, elle oublierait son funeste pouvoir et serait victime de son propre pouvoir maléfique: « Elle se penche alors et tombe dans le Rhin / Pour avoir vu dans l'eau la belle Loreley ».

Ou bien, autre interprétation possible, cet appel de l'amant n'est que la forme que prend l'appel du fleuve l'attirance de l'eau. La Loreley rejoindrait ainsi, comme une ondine, un élément cosmique avec lequel elle est en intime et mystérieuse communion. Elle rejoindrait les éléments naturels, partenaires de sa puissance: le soleil et le Rhin. Dans ce cas, le poème ne serait plus un chant de deuil mais une apothéose comme le suggère l'assonance finale: Loreley / soleil.

On pourrait continuer:
-Représentation de la femme et de l'amour dans la poésie apollinarienne.
-Réécriture d'une légende dans laquelle s'exprime la douleur personnelle du mal-aimé sous forme de conte folklorique: le poète identifie sa condition à celle d'une figure légendaire afin d'extérioriser et bien sûr d'exorciser son expérience de l'amour malheureux. Mais attention de ne jamais prendre le poème comme un texte autobiographique: il s'agit d'une réécriture, véritable transmutation de la souffrance en poésie. Relire les 5 dernières strophes de la Chanson du mal-aimé (« Juin ton soleil ardente lyre » jusqu'à la fin du poème).

-Il faudrait bien sûr intégrer ce poème dans la section des Rhénanes pour montrer l'unité des thèmes, la diversité des formes, le jeu tradition / modernité commun à ces poèmes d'une part, la singularité, l'originalité de celui-ci d'autre part.

Conclusion

Dans cette légende d'amour et de mort, la Loreley est un personnage ambivalent, elle conserve le mystère d'un personnage merveilleux: la fin du poème, suggère t-eIle la mort de Loreley ou bien sa fusion cosmique avec l'univers auquel elle appartient, comme le laisse entendre le dernier vers dans lequel se trouvent réunis les yeux, le Rhin, les cheveux, le soleil dans une totale harmonie: « Ses yeux couleur de Rhin ses cheveux de soleil »?