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La Fontaine, Les Fables: Le loup et l'agneau

Une analyse entièrement rédigée en deux parties :
I. Une fable constituée à partir d'une simple anecdote,
II. La morale derrière la fable

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: mauds (élève) •

Texte étudié

La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l'allons montrer tout à l'heure.
Un Agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure.
Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
- Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
- Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.
- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens :
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers, et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.

La Fontaine, Les Fables

La fable, une des formes de l’apologue, est un récit allégorique, une histoire en vers qui met en scène le plus souvent des animaux pour donner une leçon de morale et Jean de La Fontaine (1621-1695) est un de ces auteurs qui a marqué le XVIIème, siècle du classicisme mais aussi de la censure , avec des fables illustres inspirées des Anciens, d’Esope comme : «Le Loup et l’Agneau».
«Le Loup et l’Agneau» est donc une de ces fables, fable 10 extraite du Livre I du recueil écrit par cet auteur en 1668.
Le thème de cette fable est de dénoncer les rapports faible/ fort, de dénoncer la violence, l’injustice qui sont exercées au nom de la raison par le pouvoir.
Comment Jean de La Fontaine arrive-t-il, grâce à cette fable, à critiquer d’une manière habile le pouvoir royal ?
Pour ce faire, le fabuliste va partir d’une anecdote presque insignifiante mettant en scène deux animaux totalement opposés de nature et de caractère, ce qui va constituer la fable proprement dite ; mais, comme on sait que la fable est un texte double, il nous faudra en tirer le projet moralisateur et l’analyser.

I. Une fable constituée à partir d'une simple anecdote

Premièrement, La Fontaine part d’une simple anecdote pour bâtir sa fable en moins de trente vers. Son récit met en scène deux personnages et les confronte. Cependant, bien que très court, son récit est fait selon un schéma narratif très structuré et sans détail inutile, dans un cadre réduit au minimum. La confrontation sera animée par le style bien particulier de la fable.

Tout d’abord, d’un point de vue global on remarque du début à la fin de la fable que la scène n’est occupée que par deux personnages : un agneau et un loup , deux antagonistes que La Fontaine détermine par l’article indéfini : «un» aux vers 3 et 6 .
Ainsi, La Fontaine présente tour à tour ces deux animaux dans leur cadre naturel.

D’abord, «Un Agneau» , qui est surpris dans son action de boire avant même que le récit ne débute ; La Fontaine nous fait d’ailleurs assister à cette scène en train de se dérouler en employant le temps imparfait dans «se désaltérait» du vers 3. Bien sûr, ce que représente ici l’agneau, c’est un agneau parmi tant d’autres agneaux c’est-à-dire la pureté, l’innocence, la douceur, ne dit-on pas : «doux comme un agneau»! Il est sans défense; par ailleurs, toutes ces caractéristiques sont suggérées par l’auteur dans le vers 4 : «Dans le courant d’une onde pure».

Et puis, entre en scène l’élément perturbateur , le deuxième animal : «Un Loup» , et c’est cette entrée en scène qui fait que le récit commence véritablement avec l’emploi par l’auteur du présent de narration dans le vers 5 : «Un Loup survient» ; il est évident que le Loup n’a pas de bonnes intentions car on sait que c’est près des points d’eau que les prédateurs cherchent leur gibier et l’auteur nous le dit clairement avec le « qui cherchait aventure» et «... en ces lieux attirait» d es vers 5 et 6. Ce que représente ici le Loup, c’est bien sûr la cruauté, confirmée par « cette bête cruelle» du vers 18 et donc la violence, la force.

Ensuite, si on s’attache au schéma narratif, on remarque qu il ne débute qu’après l’énonciation de la morale, ce qui peut paraître paradoxal mais La Fontaine veut par là même lever déjà tout suspense.

Ainsi, d’un point de vue narratif, le schéma est très clair : chacun des deux personnages mis en scène recherche quelque chose : d’une part l’Agneau qui a soif et satisfait sa soif au vers 3 «Un Agneau se désaltérait» , et, d’autre part le Loup qui a faim aux vers 5 et 6 ( «Un loup survient à jeun» , « Et que la faim en ces lieux attirait») et il satisfait aussi sa faim puisque l’on verra à la fin du récit au vers 28 qu’il mange l’agneau : « ....et puis le mange».

De même, la structure du schéma est très nette : les quatre premiers vers sont consacrés à la situation initiale (du vers 3 à 6), trois autres vers à la fin du récit pour donner le dénouement du vers 27 à 29, et les vingt-trois autre vers constituent le corps même de la fable et y oppose les thèses respectives de chacun des deux animaux sous forme de dialogue : les guillemets vont du vers 7 au vers 26.

Et puis, cette séquence de dialogue, d’ailleurs en discours direct va nous amener à la confrontation proprement dite des deux animaux qui font partie de deux mondes différents, La Fontaine n’engage pas brutalement la confrontation : il commence par un ralentissement du rythme dans les vers 3 et 4 en employant des «e» muets ou prononcés pour imiter le bruit de l’eau et puis il accélère le rythme avec les termes «à jeun», «qui cherchait aventure», «faim» des vers 5 et 6 pour montrer la motivation du loup.

C’est cette confrontation qui va effacer le récit pour faire place à un échange verbal animé qui ira de «Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage» vers 7 jusque «Il faut que je me venge» vers 26. Et là, on s’aperçoit que l’auteur nous fait assister non à une querelle d’animaux mais à une véritable confrontation de force inégale; la séquence de dialogue est très révélatrice : on a une opposition de thèses qui montre la faiblesse de l’un et la force de l’autre .

En effet, l’agneau à qui le Loup reproche de troubler son breuvage au vers 7 oppose vainement des obstacles à la réalisation du désir du loup, il a un ton humble et très conciliant, et il s’exprime avec déférence et politesse ; l’emploi de la troisième personne en est témoin au vers 12 : « Elle», le «Elle» renvoyant bien sûr à Sa Majesté ; de son côté, le loup ne cesse tout au long de ce dialogue de tutoyer l’agneau ; La Fontaine veut par ce tutoiement montrer la supériorité du loup par rapport à l’agneau ; il est vrai que la hiérarchie est très présente chez les animaux . Pour ce faire, La Fontaine use et abuse des pronoms personnels comme «tu», «te», par exemple dans les vers 7, 9, 18 et aussi des adjectifs possessifs comme «ta», dans «ta témérité» vers 9, «toi», «ton» dans le vers 22 : «si ce n’est toi, c’est donc ton frère».

Ensuite, le tout se fait dans cette fable dans un cadre presque idyllique ; toutefois on note que le cadre spatio-temporel est imprécis, voire presque inexistant , ce qui n’est pas naïf pour l’auteur : il veut par ce biais faire de cette fable une leçon intemporelle, universelle; il veut que sa fable avec ce qu’elle comporte traverse les temps.

D’une part, si l’on examine l’espace, on constate que le cadre est presque idyllique ; les animaux sont présentés dans leur cadre naturel mais le décor est réduit au minimum car La Fontaine le suggère plus qu’il ne le décrit ; le décor est abstrait comme le sont souvent les décors des fables et des apologues et on imagine une certaine paix avec le «courant» et «l’onde pure» du vers 4.

Cet espace se divise néanmoins en deux , l’un naturel et l’autre cruel avec la mention «des forêts» faite à la fin de la fable au vers 27, lieu où le Loup entraîne l’agneau pour le manger et se cacher de son méfait comme dans les tragédies classiques; l’espace de la fable gagne encore donc en abstraction car la géographie des «forêts» est vague et en conséquence le cadre spatial est imprécis.

D’autre part, si l’on examine le cadre temporel on se rend compte qu’il n’est pas plus précisé; en fait, La Fontaine suggère cette valeur intemporelle en faisant un décalage entre les temps, c’est-à-dire le présent de narration du dialogue et le passé simple des verbes déclaratifs comme «reprit» des vers 18 et 21 ; nous disposons de très peu d’indices et on a plus l’impression d’une très grande rapidité d’autant que le loup emporte l’agneau «Là-dessus» v 27, c’est-à-dire juste après le dernier mot du dialogue.

Enfin, pour mieux flatter notre imaginaire, La Fontaine rédige son récit avec la forme bien particulière qui est celle de la fable; la versification correspond aux règles strictes du classicisme avec respect des rimes; La Fontaine a fait partie de la querelle des Anciens et des modernes et cette fable illustre son respect pour les Anciens ; en outre, on remarque que le fabuliste rédige en vers alexandrins les temps les plus forts de son récit tels les vers 1 , 5, 7 ou encore 2O : « Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né?» , et que la fable est constituée de phrases courtes mises en asyndète pour donner du rythme, de la vivacité, et surtout un effet dramatique.

En bref, comme on peut le constater: le récit est plaisant même s’il ne met en scène que deux animaux , c’est une belle histoire qui amuserait les enfants mais en fait, comme dit La Fontaine : l’histoire contient toujours des vérités qui servent de leçons; il l’exprime d’ailleurs de façon explicite dans le recueil de fables adressé au Dauphin: «Je me sers d’animaux pour instruire les hommes».

II. La morale derrière la fable

Deuxièmement donc, on sait que la fable est un texte double et donne toujours une morale; il est alors évident que La Fontaine a un projet moralisateur dans le «Loup et l’Agneau» ; il veut donner à sa fable toute sa portée et invite le lecteur à transposer sa leçon dans le monde humain car il ne faut pas oublier que la fable, à l’époque, était un moyen de détourner la censure.

D’abord, la morale est très explicite; elle se situe à l’ouverture même de la fable, ce qui supprime tout suspense ; on sait que cela va se terminer de façon tragique. Ainsi «La raison du plus fort est toujours la meilleure» du vers 1 va se concrétiser à la fin du récit au vers 29 : «Sans autre forme de procès»; en d’autres termes, cette fable nous montre que lorsque l’on se trouve face à la force, la parole n’est d’aucune utilité; C’est un peu comme le pot de terre contre le pot de fer.

De plus, cette morale est mise en valeur par un blanc typographique qui la détache du reste de la fable. Pour donner plus de véracité à sa morale, La Fontaine l’exprime dans un présent de vérité générale avec le verbe «être» qui est typique dans les définitions, et emploie le superlatif : « la meilleure» pour montrer le rapport de supériorité du plus fort. C’est ainsi que le Loup, à jeun, poussé par le besoin d’apaiser sa faim et par le désir d’apaiser sa conscience veut non seulement manger le faible mais justifier son acte par l’usage de la «raison».

Mais, en fait, au-delà de cette violence selon laquelle les loups mangent les agneaux, les animaux sont représentatifs des catégories de la société du XVIIème siècle;

Tout d’abord, on peut voir en l’agneau, le paysan, le modeste sujet qui craint le supérieur, ici le roi, d’ailleurs les termes «Sire», «Votre Majesté» du vers 1O ainsi que le vouvoiement de l’agneau l’illustrent ; de plus, l’agneau est sensé être, comme ses semblables , l’instigateur d’une conspiration anti-Loup comme le sont les sujets des régimes totalitaires ; on le constate avec le loup qui réinvente le monde ; pour lui, ce sont les agneaux qui régneraient sur un peuple de «bergers» et de «chiens», la reprise du possessif «vos» au vers 25 le fait sous-entendre , le loup ne révélant pas d’ailleurs ses sources: il se contente de dire une formule indéfinie : «On me l’a dit» dans le vers 26.

Ensuite, on peut voir dans le personnage du «Loup», le chasseur ; le loup se comporte comme le ferait l’agent d’une police politique d’un régime dictatorial interdisant au sujet de se plaindre des sévices dont elle est victime. En fait, ce personnage qui incarne la duplicité de l’homme avec son semblable illustre bien la maxime : «L’homme est un loup pour l’homme»

Bien entendu, pour faire passer ce message, pour être porteur de la vérité absolue de la morale, le narrateur doit être omniscient ; il sait tout dans la mesure où c’est lui qui énonce à la fois la vérité morale et le récit dialogué; mais on constate que la présence du narrateur est limitée et se résume aux expressions déclaratives comme : «dit cet animal» au vers 8, «répond l’agneau» au vers 1O, «reprit cette bête» au vers 18 , «reprit l’agneau» au vers 21.

Enfin, le projet moralisateur de La Fontaine se concrétise dans le tableau du procès avec un réquisitoire et un plaidoyer. On a un accusateur qui est le «Loup», un défenseur qui est l’ « Agneau» et un sujet d’accusation qui est le fait de troubler son breuvage au vers 7. En réalité, l’auteur nous fait assister à une véritable parodie judiciaire car l’issue est inévitable et la morale nous l’a d’ailleurs annoncé dès le début ; ce que veut nous faire passer le fabuliste, c’est que l’agneau finalement est le personnage dupe d’une sinistre comédie qui se termine en tragédie.
Cette parodie a bien sûr une signification: les puissants veulent donner une apparence de légitimité à leurs crimes ; même si l’argumentation de l’agneau a une logique sans failles : il dit qu’il boit au-dessous du lieu où se trouve le loup et ne trouble donc pas son eau (vers 13, 14 et 15), il ajoute qu’il n’a pas pu médire le loup avant sa naissance au vers 2O, il continue en disant qu’il ne peut subir les conséquences de la médisance d’un frère inexistant au vers 23 : «je n’en ai point», même si l’agneau essaye d’éveiller la bienveillance du loup , rien n’ébranle le Loup puisque l’agneau est condamné par avance comme le marque le futur dans le vers 9 : «Tu seras châtié» .

Toutefois, le loup, pour se donner bonne conscience, va dans un premier temps rejeter la responsabilité sur l’agneau puis élargir cette responsabilité aux autres agneaux; ainsi, en élargissant le cercle, il finira bien par trouver le coupable et donc à faire remonter la culpabilité à l’agneau lui-même; il prononce alors le « il faut» du vers 26 qui conduit à l’acte inévitable.

Conclusion



En conclusion, «Le loup et l’Agneau» est bien un apologue dans la mesure où il a une visée didactique et exprime une vérité générale ; c’est la mise en scène des deux animaux ainsi que la présence de la fiction qui en fait un récit plaisant mais aussi une tragédie avec une portée universelle non forcément exemplaire car La Fontaine ne fait qu’un constat : «la raison du plus fort est toujours la meilleure» : le «toujours» interdit de contester.
Cette «âme» de la fable n’est, pour le lecteur du XXIème siècle, sûrement pas dépassé car il peut reconnaître à travers ces agneau et loup les personnes qu’il côtoie : à lui d’en tirer la façon pour s’en protéger! Et aux régimes démocratiques de rester vigilants!