Montesquieu, De l'esprit des lois: Types de gouvernements

Commentaire synthétique sous forme de listes à puces reprenant la progression du texte :
I. Les différents types de gouvernement
II. Les perversions des récompenses de chaque gouvernement
II. Opposition des gouvernements décadents aux autres

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: berengeret (élève) •

Texte étudié

Dans les gouvernements despotiques, où, comme nous avons dit, on n'est déterminé à agir que par l'espérance des commodités de la vie, le prince qui récompense n'a que de l'argent à donner. Dans une monarchie, où l'honneur règne seul, le prince ne récompenserait que par des distinctions, si les distinctions que l'honneur établit n'étaient jointes à un luxe qui donne nécessairement des besoins: le prince y récompense donc par des honneurs qui mènent à la fortune. Mais, dans une république, où la vertu règne, motif qui se suffit à lui-même et qui exclut tous les autres, l'État ne récompense que par des témoignages de cette vertu.

C'est une règle générale, que les grandes récompenses dans une monarchie et dans une république sont un signe de leur décadence, parce qu'elles prouvent que leurs principes sont corrompus; que, d'un côté, l'idée de l'honneur n'y a plus tant de force; que, de l'autre, la qualité de citoyen s'est affaiblie.

Les plus mauvais empereurs romains ont été ceux qui ont le plus donné : par exem­­ple, Caligula, Claude, Néron, Othon, Vitellius, Commode, Héliogabale et Car­acalla. Les meilleurs, comme Auguste, Vespasien, Antonin Pie, Marc Aurèle et Pertinax, ont été économes. Sous les bons empereurs, l'État reprenait ses principes; le trésor de l'honneur suppléait aux autres trésors.

Montesquieu, De l'esprit des lois - livre V, chapitre XVIII

Introduction

- Montesquieu, dans L’Esprit des lois, ambitionne de faire le tour des diverses institutions et des multiples lois humaines.
- Ainsi, il déclare : « Les lois d’un pays doivent être tellement propres à un pays que c’est un très grand hasard si elles peuvent convenir à d’autres ». On peut de fait élargir ce propos aux pratiques des différents types de gouvernement, qui doivent toujours adapter les lois.
- La classification des gouvernements qu’effectue Montesquieu est fort célèbre. De fait, il distingue, très schématiquement, trois types de gouvernement (en fait, si l’on y regarde de plus près, il y en a même 6, ou deux, selon les critères retenus pour établir le classement).
- En tous cas, dans cet extrait, il en distingue trois, à savoir :
1. le gouvernement despotique
2. la monarchie
3. la République enfin.
- Dans ce chapitre très court, il est question, comme l’indique son titre au demeurant, des récompenses octroyées par le souverain.
- Montesquieu envisage à chaque fois les bienfaits accordés, dans chaque type de gouvernement.

Problématique de l’extrait

Montesquieu en penche ici en quelque sorte sur l’essence des gouvernements, et sur les conséquences concrètes de celle-ci. De fait, il expose les rapports nécessaires des principes en gouvernement et des récompenses. Il s’agira donc de mettre en évidence cette nécessaire adéquation.

Plan du texte 

- On peut dégager trois mouvements, qui correspondent aux 3 paragraphes de l’extrait :
1) dans le 1er paragraphe, Montesquieu passe en revue les différents types de gouvernement : à chaque type de gouvernement est de fait associée une récompense particulière, découlant directement (dans l’idéal du moins !) de son principe.
2) Montesquieu expose dans le 2e paragraphe les perversions des récompenses de chaque gouvernement : ceci constituerait, selon lui, une preuve indéniable de décadence du régime en vigueur.
3) Enfin, Montesquieu énumère un certain nombre d’exemples de bons et de mauvais empereurs, ce qui lui permet d’opposer les gouvernements décadents aux autres.
- Force est de constater que cet extrait progresse, pour ainsi dire, par restriction de champ.

Premier paragraphe

- Dans le tout premier paragraphe, Montesquieu dégage les différents principes respectifs des gouvernements, ou, pour être plus précis, des gouvernements que l’on pourrait qualifier de « normaux », de sains.
- De fait, Montesquieu pointe du doigt la nécessaire adéquation, la nécessaire adaptation des récompenses avec la passion dominante qui prévaut dans chaque type de gouvernement. Cette passion dominante constitue, selon notre philosophe, un véritable principe fondateur et fondamental.
- Aussi énumère-t-il ces récompenses, type de gouvernement par type de gouvernement.
- Ce paragraphe s’avère donc très factuel : a priori, Montesquieu n’y porte pas de jugement de valeur, mais ne fait que dégager un certain nombre de rapports.

- Tout d’abord, Montesquieu se penche sur le gouvernement despotique, à savoir le gouvernement d’un seul.
- Ce type de gouvernement repose en fait sur un principe malade, comme on peut le constater dans le reste de son immense œuvre. Ce principe n’est de fait autre que la crainte.
Aussi la population, vivant dans la peur, n’attend-elle, n’espère-t-elle que l’accroissement de ses commodités.
- Il est très clair que Montesquieu cherche à mettre en évidence des rapports, comme le souligne l’usage de formules restrictives, mais aussi et surtout des termes comme « déterminés ».
- Peut-être, au fond, peut-on se demander si cela n’est-il pas quelque peu exagéré : en effet, il n’existe pas, dans les gouvernements, qu’’une seule et unique passion, loin s’en faut ; mais la crainte constitue ici la passion dominante, le principe qui meut le régime et le maintient : c’est en effet le socle sur lequel s’édifie la politique du prince.

- Puis, Montesquieu en vient à l’étude de la monarchie, laquelle a pour passion dominante l’honneur.
- De la nature très singulière de ce principe découle par conséquent un puissant gout, un fort attrait pour la distinction.
- Aussi le monarque doit-il récompenser l’honneur par l’honneur : les populations souhaitent avant tout, semble-t-il, se détacher de la masse.
- Peut-être Montesquieu suggère-t-il discrètement, avec la subordonnée circonstancielle, une sorte de petite perversion, révélant que cette distinction n’est pas suffisante, et qu’il faut, en plus, un certain luxe (luxe contraire, dans son esprit, à la modération tant louée par Montesquieu) ; ici, la monarchie rejoindrait presque le gouvernement despotique, si ce n’est qu’aux commodités de vie de base pour ainsi dire s’ajoute, se greffe l’appétit de distinction.

- Avec l’étude du troisième type de gouvernement (la république) s’opère une certaine rupture qualitative, ce que suggère la conjonction de coordination à valeur adversative « mais ».
- Le principe, le socle de la République s’avère être la vertu, vertu qui est consiste, entre autres, en l’amour de la patrie plus que de soi…
- Notons au passage que Montesquieu envisage ici toujours le principe à l’état pur, en faisant l’impasse sur toutes les autres passions qui animent ce type de gouvernement.
- De l’appellation « prince » à celle d’ « Etat » s’opère un changement significatif et éloquent : le prince est seulement le fait des monarchies et des gouvernements despotiques.
- A la fin du premier paragraphe, Montesquieu mentionne la vertu sans apporter aucune référence, suggérant par là même que ce n’est pas quelque chose de matériel ; cela pourrait être, la mention publique d’une belle action par exemple, être cité à l’ordre de la nation…

Deuxième paragraphe

- Dans le deuxième paragraphe, Montesquieu passe en quelque sorte à l’incarnation concrète des propos relativement abstraits énoncés précédemment, il se tourne résolument vers les aspects pratiques.
- Aussi constate-t-il qu’au fond, en réalité, tout n’est pas toujours pour le mieux.
- Il fait donc ici pleinement allusion à un processus à ses yeux hautement dommageable et préjudiciable : la décadence des gouvernements, qui s’avère être une idée fondamentale de la pensée politique de Montesquieu (cf son ouvrage Considérations générales sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains)
- Son constat se fait sur le monde de l’universalité : il énonce une « règle générale ».
- Il effectue ici une sorte de restriction de champ, de point de vue, en éliminant le gouvernement despotique pour se concentrer exclusivement sur la monarchie et la république.
- De fait, dans ces régimes, les « grandes récompenses » seraient tout bonnement des signes évidents de décadence.
- Montesquieu s’en explique : ceci découlerait directement d’une corruption du principe, qui devient malade, perd sa pureté et se mêle d’impur, impur que Montesquieu associe le plus souvent au despotisme, qui incarne à ses yeux le mal absolu (Un Etat ne saurait à ses yeux tomber plus bas que dans un gouvernement despotique…)
- Dans cette perspective, l’équilibre serait donc rompu : il n’y aurait plus adéquation entre le principe du gouvernement et les récompenses octroyées.
- La modération est désormais absente.
- Les passions perdent, dans ce contexte, leur vigueur et perdent leur caractère positif : d’une part, l’honneur est amoindri ; et d’autre part, les qualités de citoyens de dissolvent…
Cette dégradation sur le plan qualitatif, cet affaiblissement des passions dominantes est en fait hautement préjudiciable et nuisible, dans la mesure où elles perdent leur caractère structurant, leur rôle de régulateur.
- Dès lors, les rapports qui prévalaient jusqu’alors ne sont plus juste, mais pervertis : la machine s’emballe.

Troisième paragraphe

- Montesquieu se focalise encore davantage, par rapport aux deux paragraphes précédents, sur des phénomènes précis : en effet, il porte ici son attention uniquement sur le cas de la monarchie.
- Aussi énumère-t-il toute une liste d’exemples négatifs, qui rappellent beaucoup, bien sûr, le fonctionnement des gouvernements despotiques (en clair, du pain et des jeux pour le peuple… les largesses abondent…).
Il n’oublie pas cependant, dans une sorte de diptyque, d’énumérer des exemples positifs.
- Cette liste est construite en fonction d’un seul critère : Montesquieu juge si les principes de ces gouvernements sont sains ou non, si le gouvernement fonctionne bien ou s’il dégénère…
- Remarquons au passage que la liste des empereurs cités n’est pas linéaire, chronologique (bien qu’elle semble l’être au début) : en effet, la décadence est un mouvement qui progresse par saccade : il n’y a en fait aucune fatalité dans un tel processus… Ceci met ainsi en évidence le rôle fondamental du prince, du gouvernement.
- En ce sens, L’Esprit des Lois est un ouvrage à valeur certes théorique, mais aussi pratique, et pourrait constituer une sorte de guide pour le bon gouvernant.

Conclusion

- Ainsi, dans cet extrait, Montesquieu s’efforce d’analyser et d’expliciter l’esprit des gouvernements, pour ce qui est de la question assez pointue et spécifique des récompenses.
- Montesquieu peint d’abord le fonctionnement sain, adéquat des différents types de gouvernement : les récompenses doivent en effet être étroitement adaptées aux passions dominantes dans le peuple concerné.
- Ce fonctionnement repose par conséquent sur le respect de rapports toujours éminemment singuliers.
- Cependant, tous les gouvernements, sauf le despotique (car on ne peut tomber plus bas, politiquement parlant…) sont menacés par la décadence, c’est-à-dire par la corruption du principe. Ces gouvernements peuvent donc basculer dans un autre type de gouvernement, faute de respect des rapports nécessaires. Le basculement dans la décadence s’opère donc si la modération n’est plus en vigueur.

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