Molière, Dom Juan - Acte I, scène 2

Fiche en deux parties : I. Une théorie mûrement réfléchie, II. L'amour comme art de vie

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: zetud (élève) •

Texte étudié

DOM JUAN: Quoi? tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux! Non, non: la constance n'est bonne que pour des ridicules; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos cours. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J'ai beau être engagé, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à faire injustice aux autres; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d'aimable; et dès qu'un beau visage me le demande, si j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d'une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur d'une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à dire ni rien à souhaiter; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d'une conquête à faire. Enfin il n'est rien de si doux que de triompher de la résistance d'une belle personne, et j'ai sur ce sujet l'ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs: je me sens un cœur à aimer toute la terre; et comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y eût d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.

Molière, Dom Juan - Acte I, scène 2

Ici, Dom Juan, à l’aide d’une argumentation structurée, exprime sa thèse sur le fait que l’homme doit chercher à se faire plaisir, à profiter de la vie (L'idée générale du passage est l'opinion de dom Juan sur la vie, l’amour.) . Le personnage, ayant été annoncé dans la scène précédente par Sganarelle, n'est que peu surprenant.

I. Une théorie mûrement réfléchie

a) Constat

Dom Juan se doit d’expliquer au spectateur sa façon de vivre, fondée sur une pensée à laquelle il a bien réfléchi.
- il veut montrer qu’il n’est pas unique en son genre => « nous » et « on », comprennent aussi bien celui qui parle et celui qui écoute
- sa façon de vivre se fonde sur un constat que tout le monde peut faire, un argument => la vie est mouvement :
« quand il n’y a plus de mouvement c’est la mort » « la constance n’est bonne que pour les ridicules ».

Lexique de la mort mis en parallèle avec les adjectifs de la fidélité => « ensevelir » « fidèle »
Tout être humain bien constitué ne peut être d’accord avec la fidélité, être fidèles est un faux honneur. Dom Juan est honnête pour l’honneur. Se laisser aller à son plaisir, l’infidélité c’est la vie : elle est nécessaire.

b) Philosophie à dimension humaine

- Théorie de dom Juan => défendre ce qui est en lui de véritablement humain, il est avant tout vivant.

- Cette vie se ressent=> verbes de perception « voir » « goûter » « je me sens » associés au nom « yeux »=>évoque des émotions « j’aime » « ravir », au nom « cœur » (répété 4 fois ) moteur de l’humain.

- Il prétend à une philosophie à dimension humaine, une dimension qui suit la nature=> « la nature nous oblige », adjectif du plaisir, noms de sentiments « larme » « soupir ».
Dom Juan démontre que les « honnêtes » hommes font, mais ne n’osent pas le dire.

II. L'amour comme art de vie

a) L’amour est une nécessité véritable

L’infidélité existe dans la cour du roi. A partir de là, il peut ainsi cautionner sa façon de vivre et montrer qu’il a raison. Pour lui l’amour est amené par la nature. Dom Juan est attiré par le sexe opposé.
- il s’exprime en honnête homme=> dit qu’il est attiré par la beauté=> le beau pour lui c’est l’élément féminin.

- le mot « beau » et toutes ses déclinaisons apparaissent dans ce passage => l’amour est dans la beauté.

- il s’émeut devant tous les éléments féminins beaux=> « je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d'aimable » .

b) Recherche du plaisir

- L’amour c’est du plaisir. dom Juan aime ce plaisir et se faire plaisir=> évoque la « douce violence » : oxymore, « rien de si doux » : hyperbole.

- Tous ces termes de douceur évoque le toucher, le contact.

- Cette recherche du plaisir est un jeu qui se décline sur le thème de la guerre=> le jeu de l’amour est vu comme une guerre, la femme est un « objet » à conquérir=> champ lexical de la guerre domine dans l’évocation de la séduction de dom Juan « combattre » « rendre les armes ».

- Dom Juan est tout entier dans son désir, dans l’excès même, comme le prouve son argumentation => hyperbole « toute la terre ».

- Une victoire pour dom Juan est la fin du désir, de la conquête mais aussi un nouveau départ=> ne supporte pas la « tranquillité », sa stratégie de séducteur se déploie pour une nouvelle femme, un nouvel objet.

Tout le plaisir de l’amour est dans le changement, il respecte les lois de la nature(mouvement) et prétend rester un homme honnête, mais on le voit comme un être sensuel, volage, séducteur, véritablement humain.

Le spectateur, averti par la scène 1, n’est pas surpris, pourtant Dom Juan attaque ouvertement le sens de l’honneur propre à la noblesse. Il clame haut et fort ce qui se passe en réalité, ce que les nobles cachent.
Dom Juan assume tout ce qu'il dit et montre que l'amour est un art de vivre et un moyen de domination. Dom Juan apparaît comme un personnage hors du commun, démesuré ( éminemment dramatique ). En dernier lieu il est à noter que Molière ne fait pas l’apologie de l’infidélité, il veut seulement faire réfléchir ses spectateurs.

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