Molière, Dom Juan - Acte I, scène 1

Fiche en deux parties : I. Le portrait de Dom Juan par Sganarelle, II. Les révélations du valet sur lui-même

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: zetud (élève) •

Texte étudié

SGANARELLE, tenant une tabatière: Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n'est rien d'égal au tabac: c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d'en donner à droit et à gauche, partout où l'on se trouve? On n'attend pas même qu'on en demande, et l'on court au-devant du souhait des gens: tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent. Mais c'est assez de cette matière. Reprenons un peu notre discours. Si bien donc, cher Gusman, que Done Elvire, ta maîtresse, surprise de notre départ, s'est mise en campagne après nous, et son cœur, que mon maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu'entre nous je te dise ma pensée? J'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là.

GUSMAN: Et la raison encore? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut t'inspirer une peur d'un si mauvais augure? Ton maître t'a-t-il ouvert son cœur là-dessus, et t'a-t-il dit qu'il eût pour nous quelque froideur qui l'ait obligé à partir?

SGANARELLE: Non pas; mais, à vue de pays, je connais à peu près le train des choses; et sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerais presque que l'affaire va là. Je pourrais peut-être me tromper; mais enfin, sur de tels sujets, l'expérience m'a pu donner quelques lumières.

GUSMAN: Quoi? ce départ si peu prévu serait une infidélité de Dom Juan? Il pourrait faire cette injure aux chastes feux de Done Elvire?

SGANARELLE: Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage.

GUSMAN: Un homme de sa qualité ferait une action si lâche?

SGANARELLE: Eh oui, sa qualité! La raison en est belle, et c'est par là qu'il s'empêcherait des choses.

GUSMAN: Mais les saints nœuds du mariage le tiennent engagé.

SGANARELLE: Eh! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est Dom Juan.

GUSMAN: Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s'il faut qu'il nous ait fait cette perfidie; et je ne comprends point comme après tant d'amour et tant d'impatience témoignée, tant d'hommages pressants, de vœux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de protestations ardentes et de serments réitérés, tant de transports enfin et tant d'emportements qu'il a fait paraître, jusqu'à forcer, dans sa passion, l'obstacle sacré d'un couvent, pour mettre Done Elvire en sa puissance, je ne comprends pas, dis-je, comme, après tout cela, il aurait le cœur de pouvoir manquer à sa parole.

SGANARELLE: Je n'ai pas grande peine à le comprendre, moi; et si tu connaissais le pèlerin, tu trouverais la chose assez facile pour lui. Je ne dis pas qu'il ait changé de sentiments pour Done Elvire, je n'en ai point de certitude encore: tu sais que, par son ordre, je partis avant lui, et depuis son arrivée il ne m'a point entretenu; mais, par précaution, je t'apprends, inter nos, que tu vois en Dom Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, en pourceau d'Epicure, en vrai Sardanapale, qui ferme l'oreille à toutes les remontrances qu'on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me dis qu'il a épousé ta maîtresse: crois qu'il aurait plus fait pour sa passion, et qu'avec elle il aurait encore épousé toi, son chien et son chat. Un mariage ne lui coûte rien à contracter; il ne se sert point d'autres pièges pour attraper les belles, et c'est un épouseur à toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui; et si je te disais le nom de toutes celles qu'il a épousées en divers lieux, ce serait un chapitre à durer jusques au soir. Tu demeures surpris et changes de couleur à ce discours; ce n'est là qu'une ébauche du personnage, et pour en achever le portrait, il faudrait bien d'autres coups de pinceau. Suffit qu'il faut que le courroux du Ciel l'accable quelque jour; qu'il me vaudrait bien mieux d'être au diable que d'être à lui, et qu'il me fait voir tant d'horreurs, que je souhaiterais qu'il fût déjà je ne sais où. Mais un grand seigneur méchant homme est une terrible chose; il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j'en aie: la crainte en moi fait l'office du zèle, bride mes sentiments, et me réduit d'applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste. Le voilà qui vient se promener dans ce palais: séparons-nous. Écoute au moins: je t'ai fait cette confidence avec franchise, et cela m'est sorti un peu bien vite de la bouche; mais s'il fallait qu'il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirais hautement que tu aurais menti.

Molière, Dom Juan - Acte I, scène 1

Après un exil d'une douzaine d'années en province, Jean-Baptiste Poquelin retourne à Paris et, prenant le pseudonyme de Molière, il fonde l'Illustre Théâtre, troupe qui aura un franc succès et deviendra troupe royale. Molière écrit Dom Juan en 1665, pièce représentée pour le première fois le 15 février de cette même année.

Dom Juan fut un triomphe de courte durée car elle fut censurée cinq semaines plu tard pas la Companie du Saint Sacrement. Cette comédie irrespectueuse des règles du théâtre classique (non respect des trois unités) est l'histoire d'un « grand seigneur méchant homme » qui se sent « un coeur à aimer toute la Terre », bafouant Ciel, règles et éthique.

Cette première scène présente un dialogue entre Sganarelle et Gusman, deux valets (l'un de Dom Juan, l'autre de Done Elvire) qui plonge in medias res le lecteur dans l'intrigue : Le grand séducteur à enlevé Don Elvire du couvent, l'a épousé puis abandonné et Sganarelle annonce à Gusman que Dom Juan ne reviendra jamais vers Don Elvire.

I. Le portrait de Dom Juan par Sganarelle

a) L'impiété de Dom Juan

On relève des termes de champs lexicaux qui mettent en valeur l'idée que DJ est un impie: "diable" ; "turc" ; "hérétique" ; "ni saint ni dieu" ; "ni ciel". Sganarelle utilise une énumération qui renforce le thème de l'impiété. Par ailleurs il y a une expression hyperbolique : "c'est le plus grand scélérat que la terre est jamais connu" : on voit que DJ est un libertin, il ne croit à rien de supérieur à lui.
Le pouvoir est étroitement lié à l'église et aux traditions ce qui veut dire que DJ se sent aussi indépendant de l'état et des pouvoirs.
Sganarelle annonce le dénouement de la pièce, en annonçant le châtiment divin.

b) Débauche de Dom Juan

DJ est pire que le diable : "bête brute" ; "pourceau d'Épicure" ; "Sardanapale".
Ajouté a ce champ lexical, il y a un procédé d'énumération dans la formule "il aurait encore épousé toi, ton chien, ton chat" ; "demoiselle, paysanne" ; "qui est prêt à séduire toutes les femmes".
Cette énumération est soulignée par une remarque de Sganarelle : "ça ne lui coûte rien à contracter" :

DJ à déjà bafoué l'institution du mariage, s'est marié plusieurs fois. Ce n'est qu'une ébauche du personnage. Cela montre son refus à la limitation, son goût pour la liberté totale. Par ailleurs il a conscience de transgresser les règles morales, religieuses et sociales.
Il ferme l'oreille à toutes les remontrances qu'on peut lui faire.

c) Sa qualité de grand seigneur

La conduite de DJ est peinte par Sganarelle : cette conduite s'explique par le fait que c'est un aristocrate, conscient de sa supériorité sociale liée a ses privilèges. Le mot "Don" signifie maître en latin. Le mot espagnol Don est particulier a la noblesse.
De plus Sganarelle l'appelle "mon maître" dans sa tirade, ce qui implique la puissance de DJ, et sa place dans la hiérarchie sociale.

Sganarelle essaye d'éclairer Gusman sur le comportement de DJ.
De même l'emploie de "les belles", "toutes" montre que pour DJ, les femmes forment un tout.
Sganarelle montre que DJ éprouve un plaisir insatiable à faire souffrir, mais en même temps, que c'est une manière pour le héros d'être aristocrate, car il montre son goût de la démesure, montrant ainsi qu'il appartient à cet ordre de la société qui ne s'occupe que de son plaisir et qui peut exhaussé de toutes ses envies.

II. Les révélations du valet sur lui-même

En parlant sans retenue en l'absence de son maître et en s'exprimant au naturel, Sganarelle nous apprend des choses sur lui même.
Nous voyons qu'il est d'une intelligence limitée déformée par les préjugés :
Sganarelle révèle sa crédulité, son absence de courage, son admiration pour son maître.

a) Sa crédulité.

Sganarelle se présente en effet comme un défenseur de la morale et de la foi religieuse mais il se montre plus superstitieux que religieux. En effet dans l'énumération "qui ne croit ni ciel ni loup garou", on voit que Sganarelle met au même plan des données n'appartenant pas au même domaine. Les mots "enfer" et "dieu" sont en revanche différents des loups garous qui appartiennent aux croyances populaires. Enumération : "plus grand scélérat" ; "un enragé" ; "un chien" ; "un turc".
Il emploie des termes qui dans sa bouche sont tous péjoratifs mais qui en réalité sont des ennemis du christianisme. Il mélange les choses différentes. Cela révèle son manque de connaissance et son besoin de parler.

b) La fierté de Sganarelle et son manque de courage

Sganarelle se montre fier devant son Gusman et il se conduit en être supérieur. Il le montre par sa manière de parler en l'absence de son maître et emploie un ton supérieur en présence de Gusman.
Dès la première phrase, Sganarelle utilise un ton de supériorité, "moi" (renforcement du"je" : Sganarelle se différencie de Gusman, on voit comment Sganarelle tire fierté de son intimité avec DJ). Cependant on peut dire que le courage de Sganarelle n'est que verbal et qu'il n'existe que en l'absence de son maître. En effet Sganarelle révèle sa contradiction qui le caractérise.

Sganarelle montre qu'il est dévoué à son maître parce qu'il a peur de lui. Cette tirade nous révèle 4 choses importantes :
Elle est révélatrice de la dissimulation des valets / Révèle ce que Sganarelle a dit à Gusman, qu'il avait peur de DJ. La situation de la pièce montre que Sganarelle a peur en voyant son maître arriver. / Prouve que Sganarelle sera toujours dans une situation inférieure face à DJ. / Cette fin de tirade annonce ce que le spectateur va voir dans pièce, un valet qui sera toujours docile face à son maître.

c) L'admiration du valet pour le maître

L'admiration transparaît par Sganarelle passionné par son maître. La longueur de la tirade le prouve, avec le souci du détail. Cela prouve que Sganarelle ne peut pas exister sans son maître. Dès le début s'esquisse un thème capital qui est celui du couple que forment le maître et le valet. Le désir de Sganarelle de parader répond également à une tentative d'imiter DJ.

Cette tirade qui appartient à la fin de la scène d'exposition nous décrit donc Dom Juan en tant que libertin exceptionnel grâce à un valet crédule et poltron, mais fasciné par son maître. Par ailleurs le valet se révèle lui même à travers le point de vue qu'il choisis pour parler de son maître. Ainsi dès le début de la pièce, le ton burlesque du valet place la pièce sous le signe de la comédie, mais le thème religieux est déjà annoncé et confère à cette comédie un caractère polémique.

Molière semble suggérer au public que la crédulité de Sganarelle est aussi dangereuse et condamnable que le libertinage de Dom Juan. C'est peut être pour cela que Dom Juan et Sganarelle forment un couple. Cette tirade est une forme microcosme de la pièce.

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