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Marivaux, La double inconstance - Acte II scène 1

Une analyse de la scène entière suivie d'une analyse de l'extrait en 2 parties : I. Une satire à la fois acerbe et légère, II. Une interrogation morale

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: Popy (élève) •

Texte étudié

SILVIA
C'est quelque chose d'épouvantable que ce pays-ci ! Je n'ai jamais vu de femmes si civiles, des hommes si honnêtes, ce sont des manières si douces, tant de révérences, tant de compliments, tant de signes d'amitié, vous diriez que ce sont les meilleurs gens du monde, qu'ils sont pleins de cœur et de conscience ; point du tout, de tous ces gens-là, il n'y en a pas un qui ne vienne me dire d'un air prudent : Mademoiselle, croyez-moi, je vous conseille d'abandonner Arlequin, et d'épouser le Prince. Mais ils me conseillent cela tout naturellement, sans avoir honte, non plus quel s'ils m'exhortaient à quelque bonne action. Mais, leur dis-je, j'ai promis à Arlequin ; où est, la fidélité, la probité, la bonne foi ? Ils ne m'entendent pas ; ils ne savent ce que c'est que tout cela, c'est tout comme si je leur parlais grec ; ils me rient au nez, me disent que je fais l'enfant, qu'une grande fille doit avoir de la raison : eh ! cela n'est-il pas joli ? Ne valoir rien, tromper son prochain, lui manquer de parole, être fourbe et mensonger, voilà le devoir des grandes personnes de ce maudit endroit-ci. Qu'est-ce que c'est que ces gens-là ? D'où sortent-ils ? De quelle pâte sont-ils ?

FLAMINIA
De la pâte des autres hommes, ma chère Silvia ; que cela ne vous étonne pas, ils s'imaginent que ce serait votre bonheur que le mariage du Prince.

SILVIA
Mais ne suis-je pas obligée d'être fidèle ? N'est-ce pas mon devoir d'honnête fille ? et quand on ne fait pas son devoir, est-on heureuse ? Par-dessus le marché, cette fidélité n'est-elle pas mon charme ? Et on a le courage de me dire : là, fais un mauvais tour, qui ne te rapportera que du mal ; perds ton plaisir et ta bonne foi. Et parce que je ne veux pas, moi, on me trouve dégoûtée !

Marivaux, La double inconstance - Acte II scène 1

Analyse de la scène

Silvia est en désaccord avec les mœurs de la cour, qui, ne sont pas compatibles avec sa propre morale (libertinage).
Cependant, dans cette scène pour la première fois, Silvia exprime un doute sur ses sentiments, elle est changeante. Dans sa tirade, celle ci est impressionnée par ce que lui Prince peut lui offrir « Quel goût trouve-t-il à cela? Car c'est un abus ce qu'il fait, tous ces concerts, ces comédies, ces grands repas qui ressemblent à des noces, tous ces bijoux qu'il m'envoie » toutes ces intentions lui plaisent, Silvia apprécie ces gestes. Marivaux montre que le Prince ne lésine pas sur les moyens. Silvia compte « tout cela lui coûte un argent infini, c'est un abîme, il se ruine [...] » elle est ravie que quelqu'un, en l'occurrence un Prince, se ruine pour elle, simple petite bourgeoise; Silvia est intéressée.
Cependant, celle ci trouve un exemple pour prouver sa fidélité auprès d'Arlequin et son désintéressement « Quand il me donnerait toute la boutique d'un mercier, cela ne me ferait pas tant plaisir qu'un peloton qu'Arlequin m'a donné. ». Flaminia acquiesce et dit être comme elle, soit fidèle et désintéressée « j'ai aimé de même, et je me reconnais au peloton » → c'est une manipulation, ce mensonge permet de mettre Silvia en confiance. Celle ci alors se confie « Tenez, si j'avais échanger (comme si il s'agissait d'un objet) Arlequin contre un autre, ç'aurait été contre un officier du palais » → Silvia est hypocrite envers elle même, celle ci n'ose pas voir la vérité en face, et s'avouer qu'elle n'est peut être plus aussi amoureuse d'Arlequin qu'elle le prétend.

Flaminia joue sur la coquetterie de Silvia. « il y en a des plus jolies que moi […] J'en vois ici de laides qui font si bien aller leur visage, qu'on y est trompé. » ici, Silvia se compare, la didascalie joue également d'un air modeste, Silvia se dévalorise. Celle ci attend qu'on la contredise et que Flaminia la flatte « Oui mais le votre va tout seul », quant à Silvia celle ci est trop polie pour être honnête « moi je ne parais rien, je suis toute d'une pièce auprès d'elle » celle ci profite de la situation pour entendre les compliments de Flaminia sur sa personne, car Silvia n'est pas habituée à entendre de telle chose à son égard.

Pour finir, Flaminia provoque Silvia, et rapporte des propos qui ont sois disant été dit sur elle « Ne louez pas tant les femmes d'ici car elles ne vous louent guère […] moquent de vous […] Il n'y avait pas jusqu'aux hommes qui vous trouvaient pas trop jolie [...] » de par ces propos Flaminia excite Silvia, et la rend jalouse. Flaminia la pousse dans l'envie, ainsi que dans ce milieu auquel Silvia n'appartient pas. Silvia rêve alors de vengeance. Dans cette scène Silvia représente les défauts de la nature humaine. Marivaux joue alors un rôle de moraliste.

Extrait pour le bac:

« C'est quelque chose d'épouvantable que ce pays ci » à « on me trouve dégoûtée »

I) Une satire à la fois acerbe et légère

Satire de la cour, c'est une critique sous forme de comique, la comédie étant le support principal de l'œuvre.

1) Légèreté de ton

Aucun exposé didactique (qui a pour but d'instruire) et pas de raisonnement structuré. Sa forme et le ton sont sous forme de conversation, Silvia va même jusqu'à faire parler des personnages dans ses tirades: c'est une sorte de mise en scène, en abime, de ce qu'elle constate, observe et entend. A elle seule, Silvia refait une scène, le personnage de Silvia joue d'autre personnage, c'est un théâtre dans un théâtre. Sa naïveté et son expression, servent de moteurs.
Question moteur: Où suis-je tombée?
Le texte repose sur une description de lieu, comme ci elle était arrivée dans un endroit inconnu: elle décrit le lieu, les habitants ainsi que leurs mœurs « C'est quelque choses d'épouvantable que ce pays ci! Je n'ai jamais vu de femmes si civiles, des hommes si honnêtes […] vous diriez que ce sont les meilleurs gens du monde. Point du tout! […] Ne valoir rien, tromper son prochain, lui manquer de parole, être fourbe et mensonger, voilà le devoir des grandes personnes de ce maudit endroit ci. » Ceci peut s'apparenter au merveilleux du conte.
De plus cette description est liée au discours rapporté, sous forme de discours direct « Mais, leur dis je, j'ai promis à Arlequin, ou est la fidélité, la probité, la bonne foi? » et de discours indirect.
Silvia utilisent un vocabulaire enfantin et populaire: la cour la considère alors comme une enfant naïve, non apte à se rendre compte que celle ci se moque d'elle.
Le texte est rempli d'apostrophes au spectateur, et à Flaminia → Beaucoup de phrases exclamatives, interrogatives, « Point du tout! » « Et cela n'est il pas joli? »
« mais ils me conseillent cela tout naturellement » ce mais permet à Silvia de rebondir sur un ton naïf, avec un vocabulaire simple: le conte vire au cauchemar.

2) Une satire acerbe

Le principe logique est l'opposition entre l'apparence et la réalité (thème de prédilection des moralistes).
En apparence, les hommes et les femmes de la cour paraissent « civiles », « honnêtes » etc. ce sont des gens lisses. En réalité ceux ci n'ont aucune morale, sont durs et mauvais.
Différent types d'oppositions ici: « épouvantable » / « Civiles » « honnêtes », c'est un paradoxe. « Point du tout » marque un retour à « épouvantable ».
L'anaphore « tant de révérences, tant de compliments, tant de signes d'amitié » marque un rythme ternaire.
« Vous diriez que ce sont que ce sont les meilleurs gens du monde » le conditionnelle marque l'irréel, et joue sur les apparences.

Les vertus affichées:
La politesse, la considération pour l'autre, l'honnêteté, la conscience et le cœur, la raison et la sensibilité.
Les vices cachés:
« Il n' y en a pas un qui ne vienne me dire d'un air prudent » Litote: ils sont tous pareils, sans aucune honte ils prêchent l'infidélité, la déloyauté, la malhonnêteté → vices opposés aux vertus de Silvia qu'elle expose.
« Il ne m'entendent pas » ceux ci refusent d'écouter Silvia, ils ne veulent pas savoir: ils n'ont aucune raison. Ceux ci font du prosélytisme : ils souhaitent faire de Silvia une adepte de leur mauvaise foi.
« tromper son prochain, lui manque de parole, être fourbe [...] » différents des devoirs de Silvia, de ses mœurs. Silvia fait de l'ironie naïve et fait un résumé des défauts de la cour.

C'est donc un endroit de pêchés mortels, d'après l'éducation de Silvia (mortel signifiant la descente aux enfers). Elle constate avec effroi qu'elle est tombée dans ce qu'elle considère comme un enfer.

II) Une interrogation morale

1) Lois écrites, et lois non écrites

→ expression de l'Antiquité grecque (ref: Antigone de Sophocle). La loi non écrite désigne les valeurs morales universelles, elles transcendent les lois de la cité. La loi écrite désigne au sens propre les lois appliquées par les Hommes.
Ici, Silvia s'interroge car on lui a appris les principes universel moraux, catholiques, elle se doit donc de les suivre, or, à la cour les gens autour d'elle ne les suivent pas car , leurs principes sociaux passent avant les valeurs morales religieuses; plus ou moins inquiétant car ils ont le pouvoir; ceux ci se disent issus de Dieu, éclairé par la divinité (monarchie de droit divin). Il y a donc une opposition entre les valeurs sociales et morales temporelles (libertinage ici) et les valeurs morales intemporelles religieuses. La noblesse elle, ne respecte en aucun cas la morale religieuse qu'elle enseigne: ce sont des imposteurs. Quant à Silvia, celle ci souhaite respecter ces principes « J'ai promis à Arlequin […] N'est ce pas mon devoir d'honnête fille? » Elle oppose ceci au devoir de cet « affreux pays ci ». Le personnage de Silvia interpelle le spectateurs par des interrogations à la fin de sa tirade « D'où sortent ils? De quelle pâte sont ils? » question purement philosophique.

2) Question du bonheur

Avec ces questions philosophiques, Silvia étudie l'Homme et donc s'étudie elle même. En quoi ces hommes ressemblent aux autres?
Le Bonheur passe ici par le plaisir et l'ambition, il passe également par qqch de trompeur qu'est l'imaginaire.
Quest. De Silvia: « Mais ne suis je pas obligée d'être heureuse? » → champ lexical du bonheur et du devoir. Silvia souhaiterait que les deux soit compatibles, Or, le devoir = raison tandis que l'amour = sentiment. (ref: Pascal) → Elle généralise sa propre situation par le pronom « on » : « Et quand on ne réfléchit pas […] et quand ... ». C'est une question philosophique entre la vertu et le bonheur: rapport à l'éducation.
C'est une question qui repose sur une réflexion sur le stoïcisme et l'épicurisme (bonheur + devoir = épicurien). Le fait de faire son devoir n'est pas un but en soi mais doit conduire au bonheur.

3) Le « mythe » de l'innocence

Silvia comprend que c'est son innocence qui plait au prince.

Conclusion

Silvia commence à prendre conscience qu'elle a beaucoup à perdre. Ce n'est pas parce qu'on sait que l'on arrête. Le Spectateur comprend que Silvia a perdu son innocence: irréversible → Un des thèmes qui fait le caractère sombre de la pièce.
Le savoir, la connaissance ne rendent pas forcement heureux. Cependant pour les philosophes du XVIIIe siècle on ne peut être heureux et crétin, mais ceux ci s'interrogent: le bonheur est il lié à la connaissance?
Silvia est donc un contre exemple: elle sait, mais n'est pas heureuse.