Beaumarchais, Le Mariage de Figaro - Acte II, scène 1

Commentaire en deux parties :
I. Rapport maîtresse/servante,
II. L’évocation de Chérubin

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: chewif (élève) •

Texte étudié

SUZANNE ; LA COMTESSE entre par la porte à droite.

LA COMTESSE se jette dans un bergère.

Ferme la porte, Suzanne, et conte-moi tout dans le plus grand détail.

SUZANNE.

Je n’ai rien caché à madame.

LA COMTESSE.

Quoi ! Suzon, il voulait te séduire ?

SUZANNE.

Oh ! que non ! monseigneur n’y met pas tant de façon avec sa servante : il voulait m’acheter.

LA COMTESSE.

Et le petit page était présent ?

SUZANNE.

C’est-à-dire caché derrière le grand fauteuil. Il venait me prier de vous demander sa grâce.

LA COMTESSE.

Hé ! pourquoi ne pas s’adresser à moi-même ? Est-ce que je l’aurais refusé, Suzon ?

SUZANNE.

C’est ce que j’ai dit : mais ses regrets de partir, et surtout de quitter madame ! Ah ! Suzon, qu’elle est noble et belle ! mais qu’elle est imposante !

LA COMTESSE.

Est-ce que j’ai cet air-là, Suzon ? Moi qui l’ai toujours protégé.

SUZANNE.

Puis il a vu votre ruban de nuit que je tenais ; il s’est jeté dessus…

LA COMTESSE, souriant.

Mon ruban ?… Quelle enfance !

SUZANNE.

J’ai voulu le lui ôter ; madame, c’était un lion ; ses yeux brillaient… Tu ne l’auras qu’avec ma vie, disait-il en forçant sa petite voix douce et grêle.

LA COMTESSE, rêvant.

Eh bien, Suzon ?

SUZANNE.

Eh bien, madame, est-ce qu’on peut faire finir ce petit démon-là ? Ma marraine par-ci ; je voudrais bien par l’autre : et parce qu’il n’oserait seulement baiser la robe de madame, il voudrait toujours m’embrasser, moi.

LA COMTESSE, rêvant.

Laissons… laissons ces folies… Enfin, ma pauvre Suzanne, mon époux a fini par te dire…

SUZANNE.

Que si je ne voulais pas l’entendre, il allait protéger Marceline.

LA COMTESSE se lève et se promène, en se servant fortement de l’éventail.

Il ne m’aime plus du tout.

SUZANNE.

Pourquoi tant de jalousie ?

LA COMTESSE.

Comme tous les maris, ma chère ! uniquement par orgueil. Ah ! je l’ai trop aimé ; je l’ai lassé de mes tendresses et fatigué de mon amour : voilà mon seul tort avec lui ; mais je n’entends pas que cet honnête aveu te nuise, et tu épouseras Figaro. Lui seul peut nous y aider : viendra-t-il ?

SUZANNE.

Dès qu’il verra partir la chasse.

LA COMTESSE, se servant de l’éventail.

Ouvre un peu la croisée sur le jardin. Il fait une chaleur ici !…

SUZANNE.

C’est que madame parle et marche avec action.
(Elle va ouvrir la croisée du fond.)

LA COMTESSE, rêvant longtemps.

Sans cette constance à me fuir… Les hommes sont bien coupables !

SUZANNE crie, de la fenêtre.

Ah ! voilà monseigneur qui traverse à cheval le grand potager, suivi de Pédrille, avec deux, trois, quatre lévriers.

LA COMTESSE.

Nous avons du temps devant nous. (Elle s’assied.) On frappe, Suzon !

SUZANNE court ouvrir en chantant.

Ah ! c’est mon Figaro ! ah ! c’est mon Figaro !

Beaumarchais, Le Mariage de Figaro - Acte II, scène 1

Présence d’un lit (dans la chambre de la Comtesse), symbole de l’amour conjugal. Le cabinet, l’alcôve et la fenêtre, jouent un rôle.

Dans la fin de l’acte I, le Comte pardonne Chérubin mais l’envoie dans une compagnie de Catalogne. Figaro décide de le cacher. Le Comte renforce le doute sur sa femme , il pense que Bazile avait raison. La Comtesse ne sait pas que Chérubin est caché par Figaro.

Cette scène sert d’introduction à l’acte II , l’action ne progresse pas.

L’intérêt de la scène est double :
- Rapport maîtresse/servante.
- Après sa première apparition discrète dans l’acte I scène 10 , on va mieux comprendre la Comtesse intimement. La conversation porte sur le mariage, ensuite sur Chérubin.

Equilibre entre les répliques qui marquerait le sens d’un rapport d’égalité dans la conversation. On note qu’autant la Comtesse est inquiète , autant Suzanne montre son bonheur.

I. Rapport maîtresse/servante.

Dialogue équilibré. l’incertitude de la Comtesse s’oppose à la servitude de Suzanne.

C’est un dialogue établit d’emblée sur la sincérité.

A) Lorsqu’elles s’adressent la parole , la Comtesse et Suzanne se placent dans des catégories sociales différentes.

1) Suzanne.

- La formule d’appellation utilisée par Suzanne est celle d’infériorité qui marque son respect, comme l’atteste l’emploi de "Madame", et la formulation à la troisième personne , alors que l’interlocutrice est présente ( L.22 ... ). Utilisation de "vous" , "votre".

- Deux emplois sont des vocatifs : L.22-26 , mais c’est quand elle rapporte les paroles de Chérubin ou quand elle le défend. A la servante se substitue la narratrice.

De cette façon , s’exprime la différence sociale.

2) La Comtesse.

- Elle tutoie Suzanne.
- Elle emploie Suzanne en temps que servante, ensuite elle l’appelle Suzon.
- Elle renforce la méfiance de la classe (pas de différence d’âge entre Suzanne et la Comtesse).
- En l’appelant "ma pauvre Suzanne" , elle double complètement son rang. Avec "ma pauvre" , elle compatit à la difficulté de la résistance de Suzanne. Elle s’adresse ici à la femme.

=> La scène marque une alliance , une compréhension en tant que femme sur la question de l’homme , il y a une certaine complicité.

Mais , cette alliance ne fait pas disparaître toute différence de conception sur la question de l’homme. La Comtesse est dans une position d’infériorité , contrairement à Suzanne.

B) Le rapport aux hommes

1) Suzanne

Elle affirme la franchise , L.7 et L.32 :
- "il voulait m’acheter" , lucidité de Suzanne.
- "Que si je ne voulait pas l’entendre" , elle connaît l’enjeu.

Suzanne rassure la Comtesse. Quand elle évoque Chérubin, l’amour qu’elle porte à sa maîtresse, elle emploie des termes familiers.

Naïveté de Suzanne. La Comtesse : "Il ne m’aime plus." ; Suzanne : "Pourquoi tant de jalousie?".

=> Honnêteté spontanée de Suzanne.

2) La Comtesse.

Elle est plus mûre, plus expérimentée, déçue par l’amour.

L.32 : "mon époux", terme social.

Alors qu’elle emploie le terme "époux" qui est chargé d’un terme officiel , elle emploie ensuite le terme "mari" avec une valeur sentimentale.

"Comme tous les maris" : aigreur , déception de la Comtesse.
L.39 : "Je l’ai trop aimé...lassée de mes tendresses..." , elle regrette les temps heureux.
Elle s’accuse : "voila mon seul tort".

Elle exprime son amour pour lui , on découvre qu’elle l’aime encore, elle montre son intelligence sur la situation.
"Mais je n’entend pas" : fermeté , volonté , phrase sèche.

=> Une certaine complicité , compréhension , écoute : le "nous" rappelle l’alliance des femmes contre les hommes.

La suite du texte montre que les deux femmes sont soudées contre les hommes. La Comtesse, délaissée meurtrie (certaine amertume), aime toujours le Comte, mais elle est accessible à d’autres marques d’affections, car elle est délaissée.

II. L’évocation de Chérubin.

L’intérêt de la scène tient en effet beaucoup de l’annonce de l’amour de Chérubin pour la Comtesse qui traduit son trouble, une certaine émotion, comme un rêve de tentation.

La Comtesse semble s’intéresser très vite par la présence du page, lors de la rencontre entre Suzanne et le Comte.
"Mon ruban..." : symbole de féminité.

La Comtesse est flattée, exprime une joie retenue et pudique car elle plaît, à un homme. Elle est sensible à cette acte de jeunesse.
"Eh bien , Suzon..." : elle est curieuse, elle complaît, demande des détails supplémentaires.

Suzanne ne raconte pas tout, elle traduit l’obsession de Chérubin, permet à la Comtesse de rêver.
"Laissons...laissons ces folies..." : ellipse qui montre que la Comtesse ne trouve pas ce qu’elle veut dire. Double sens de "folies" : Figaro ou elle.

En minimisant les marques d’amour que Suzanne évoque de la part de Chérubin, elle cache son émotion et elle exprime la lutte contre elle-même, contre l’importance qu’elle porte aux actions de Chérubin. Cela est contraire à sa vertu et à sa dignité.

=> Combat indécis, à la fois sa vanité de femme est flattée, elle se dégage par la fuite, ne veut pas prolonger cette conversation avec Suzanne.

La didascalie traduit le trouble, la position difficile de la Comtesse à ce moment là. La fenêtre ouverte va servir par la suite. Si le Comte ne la fuyait pas constamment, elle n’aurait pas de coupables pensées : elle accuse le Comte.

Conclusion

Deux conceptions issues des différents milieux sociaux, les deux femmes n’ont pas les mêmes rêves.

Soucis de Beaumarchais (annoncé dans la préface) de donner aux personnages leur langage par rapport à leur rang, leur situation, cette page illustre ce soucis. Leurs deux styles s’accordent avec leurs rapports sociaux , leurs sentiments, leurs aspects.

Mélange de tons, passages d’une tonalité à l’autre par changement de sujet.