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Arendt, Condition de l’homme moderne: L'automatisation

Ceci est une explication de texte entièrement rédigée par l'élève. Note: 17/20.

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: MELENA (élève) •

Texte étudié

C'est l'avènement de l'automatisation qui, en quelques décennies, probablement videra les usines et libérera l'humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le fardeau du travail, l'asservissement à la nécessité. (...)

C'est une société de travailleurs que l'on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. Dans cette société qui est égalitaire, car c'est ainsi que le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne reste plus de classe, plus d'aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l'homme. Même les présidents, les rois, les premiers ministres voient dans leurs fonctions des emplois nécessaires à la vie de la société, et parmi les intellectuels il ne reste que quelques solitaires pour considérer ce qu'ils font comme des oeuvres et non comme des moyens de gagner leur vie. Ce que nous avons devant nous, c'est la perspective d'une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire.

Arendt, Condition de l’homme moderne

Cet extrait de La Condition de l’homme moderne d’Hannah Arendt porte sur l’automatisation du travail. Dans ce texte, elle se demande si l’automatisation du travail peut réellement libérer l’homme de ce fardeau ? La réponse qu’apporte ce texte à cette question problématique se découpe en deux parties : à première vue, l’automatisation du travail libèrerait l’homme de la pénibilité de celui-ci, mais ainsi libéré de l’asservissement à la nécessite, l’homme ne serait-il pas privé de la seule activité qui lui reste ? Telles sont les idées qu’Hannah Arendt développe dans cet extrait, que nous allons maintenant expliquer.

I) L’automatisation du travail libère l’homme de la pénibilité du travail

Le texte de Hannah Arendt s'ouvre sur un constat qui est que “ c'est l'avènement de l'automatisation qui, en quelques décennies, probablement videra les usines et libérera l'humanité de son fardeau le plus ancien et le plus naturel, le fardeau du travail, l'asservissement à la nécessité ”. Ainsi, Hannah Arendt met en évidence que la mécanisation du travail, des processus de production permettra aux hommes de ce libérer de la pénibilité du « fardeau » qu’est le travail. Cette pénibilité associée au travail, cette idée de d’effort, de dépense d’énergie, même de souffrance dans le travail, renvoie aux origines de la culture occidentale, notamment au sens biblique du travail. En effet, dans la Bible (exemple ici justifié par un vocabulaire à forte connotation religieuse : « libération » ; « avènement »), il est dit que le travail n’a pas toujours été mis en parallèle avec la peine, puisque les hommes, incarnés pas Adam et Eve, au temps de l’Eden, n’avait pas à travailler pour subvenir à leurs besoins, ils ne connaissaient donc pas la pénibilité de la necessité d’œuvrer pour survivre, le travail n’étant donc pas perçu comme une corvée.
Mais le caractère illusoire et éphémère de cette allégorie biblique est mis en évidence par le fait que l’homme devra subvenir à ses besoins “ à la sueur de son front ”. Ainsi déchu de son statut privilégié, l’homme devra maintenant connaître la souffrance et la peine pour produire de quoi survivre dans son monde. Au-delà des considérations religieuses, cette idée de souffrance dans le travail se retrouve simplement dans le fait que l’homme est naturellement inadapté à son milieu de vie et c’est donc artificiellement qu’il doit trouver, ou plutôt produire, ce qui est nécessaire à sa survie. Cet artifice est le travail, qui peut légitimement être qualifié de pénible puisque, c’est à l’homme qu’incombe la tâche de cultiver la terre pour produire sa nourriture, c’est à l’homme d’élever les moutons dont la laine servira à la vêtir, c’est à l’homme d’abattre des arbres pour se construire un abri. Toutes ces besognes sont contraignantes puisque l’homme doit œuvrer en personne pour combler les besoins que la nature elle-même ne permet pas de combler.
L’automatisation du travail, notamment par l’emploi de machines, permet à l’homme de ne plus avoir à accomplir ces tâches, puisque les machines deviendront l’instrument que l’homme était dans la réalisation de ces travaux. C’est ce qu’Hannah Arendt veut dire ici, lorsqu’elle nous dit que « l’automatisation […] libèrera l’humanité du […] fardeau du travail ». Fardeau qui, par référence à l’exemple de la Bible, constitue un aspect fondamental de la condition humaine, puisqu’il constitue une condition nécessaire à la survie de l’espèce. L’automatisation du travail représenterait donc une volonté d’échapper à la condition humaine, dans le sens où le progrès technique entraînant cette automatisation est susceptible de libérer l’homme de la pénibilité du travail. La machine pourrait donc sauver l’homme de l’enfer terrestre auquel il est condamné ; chassée du paradis dans la Genèse, l’humanité y serait reconduite par la machine.
Cependant, la mise en parallèle des verbes « vider » et « libérer » révèle le caractère chimérique de cette idée : Arendt nous dit que si les travailleurs seront peut-être libérés, mais il n’en demeurera pas moins le vide laissé dans les lieux de travail, ce qui équivaut à dire qu’un lieu libéré est, dans ce cas, un lieu vide. Cette analogie entre l’emploi de ces deux verbes au sens pourtant contrasté permet d’entrevoir le paradoxe que soulève une telle révolution dans le travail, qui réside en le fait que la libération du fardeau du travail engendrera un vide. C’est ce vide qu’Hannah Arendt se voue à expliquer dans la deuxième partie du texte

II) Libéré de l’asservissement à la nécessité, l’homme serait privé de la seule activité qui lui reste

La libération du travail ne pourrait en être une qu’à condition que le temps que permet de gagner celle-ci puisse être employé à d’autres activités. Or « c’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail ». Une société de travailleurs… c'est-à-dire que la société dans sa globalité se confond avec la seule société des travailleurs, ce qui équivaut à une société du travail, dont le travail est le maître, fait office de code universel, et est en quelque sorte l’autorité absolue de la société. Cela signifie que la société de travailleurs que l’on s’apprête à libérer du travail n’a que lui pour donner un sens à sa vie, cela signifie également que dans une telle société le travail est un facteur d’insertion sociale. Dès lors, ôter le travail reviendrait à ôter le sens de la vie, et également à placer ceux qui n’ont plus de travail dans une position d’exclusion sociale, puisqu’en marge de la société du travail. On pourrait cependant lui objecter que par cette automatisation qui permet de gagner du temps, les hommes auraient plus de temps à consacrer à leur loisirs et, bien qu’ils aient été formatés par leur activité à ne plus vivre que pour le travail, à n’être plus que le travail, pourraient ainsi s’employer à (re)découvrir les activités « plus hautes et plus enrichissantes » qu’évoque Arendt. Mais le fait que le travail soit placé en facteur d’exclusion sociale a pour cause de faire culpabiliser la plupart de ceux qui pourraient et voudraient profiter de ce temps, ce qui rejoint le texte d’Arendt.
En devenant industrielle, la société a mis tous ses membres au travail donnant donc naissance à cette société de travailleurs, et ne leur laissant plus le loisir de s'adonner aux activités traditionnellement réservées à ceux qui s’étaient libérés de la nécessité du travail, les activités de l'esprit. C’est que qu’Hannah Arendt veut exprimer quand elle nous dit que « cette société ne sait plus rien des activité plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté ». En effet, dans une société industrielle, automatisée, la réflexion est retirée puisque le travail est déjà pensé et que le travailleur n’est plus qu’un exécutant, un instrument du travail. De par cette dénonciation de l’instrumentalisation de l’homme par le travail, Arendt rejoint ici l’idée de Marx qui veut que le travail soit aliénant pour l’homme, dans le sens où l’homme de vit plus en travaillant, mais travaille pour vivre. C’est de ce point de vue que l’on peut dire que « dans cette société qui est égalitaire », car tout le monde est sur un pied d'égalité face à l'obligation de subvenir à ses propres besoins, « il ne reste plus de classe […] qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l’homme ». La société de travailleurs veut que tous, les uns comme les autres et les uns pour les autres se consacrent, ensemble, à leur subsistance.
Hannah Arendt illustre ceci en donnant à observer que non seulement les ouvriers mais aussi les élites politiques, symboles pour elle de l'activité traditionnelle la plus haute, exercée par des hommes libres, libérés de tout soin et donnant de leur temps aux autres, conçoivent leur activité en terme de travail : “ même les présidents, les rois, les premiers ministres voient dans leur fonction des emplois nécessaires à la vie de la société ” c'est-à-dire que tous perçoivent leur activité comme un simple moyen de subsister, mais également comme un moyen de satisfaire les besoins de la société, notamment du point de vue économique, puisqu’on ne voit plus que l’aspect matériel du travail : la possibilité de subvenir à ses besoins et désirs en dépensant le salaire dès qu’il a été obtenu. Le travail ne laisse alors rien derrière lui, son résultat ayant été consommé presque aussitôt que l’effort a été dépensé. Cela s’oppose à l’ « œuvre » qu’évoque Arendt dans la phrase suivante, cette finalité de l’ouvrage, qui contrairement au travail est destiné à rester une fois celui-ci terminé et c’est cela qui explique la valorisation de l’œuvre mise en place par Arendt, bien que celle-ci soit devenu minoritaire puisque ce sont juste « quelques solitaires » qui considèrent ce qu’il font comme tel, et sont donc rares les individus qui considèrent leur travail encore comme une œuvre plutôt que comme un moyen de gagner leur vie.
C’est en percevant le travail seulement comme un moyen de gagner sa vie que l’homme le détourne de sa définition hégélienne qui montre que le but de celui-ci doit être moins le biais par lequel l’homme produit de quoi vivre que le moyen de réaliser l’affirmation, la compréhension et l’enrichissement de soi. Tant que les hommes ne reviendront pas à cette définition du travail, qui le rendrait donc réalisable hors du cadre actuel de travail (usine, entreprise etc…), le vide évoqué dans la première partie du texte ne pourra pas être comblé. Tant que les hommes se percevront eux-mêmes que comme des travailleurs, toujours dans le cadre actuel du travail, c’est-à-dire comme des instruments du travail et ne considèreront pas le travail comme un outil pouvant les aider à conquérir un peu plus d’humanité, le vide causé par l’automatisation du travail sera celui d'une liberté sans emploi, qui n'est autre que le désœuvrement, source potentielle de tous les maux.
La crise qu’aborde Hannah Arendt dans les dernières phrases en nous disant que « ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste » réside donc dans la perception de l’activité en question. La crise du travail évoquée tient au fait que la mutation de la signification du travail (le moyen de gagner sa vie (re)deviendrait le moyen de conquérir son humanité) n’est pas accomplie et que c’est donc une contradiction de penser que l’on libère les hommes en les affranchissant du fardeau du travail, puisque eux-mêmes ne se conçoivent pas en dehors de lui. Les libérer du travail reviendrait donc en les en priver, les plongeant dans un désoeuvrement forcé, dans la contemplation de ce vide laissé qui ne peut conduire qu’à l’angoisse, la dépression, ou la violence. C’est en cela qu’Hannah Arendt peut affirmer que l’ « on ne peut rien imaginer de pire » car la crise en question n’est pas seulement une crise du travail, une crise économique, mais également une crise sociale générale.
Peut-on objecter à Hannah Arendt que ses prévisions ne se sont pas réalisées ? En effet, de nos jours, l’automatisation est en plein essor et bien des usines se vident, laissant plus de temps libre aux hommes, que ceux-ci ne passent pas à rien faire en apparence. Mais la plupart des hommes, à défaut de pouvoir et savoir le transformer en occasion de se cultiver, s’occupent comme ils peuvent, tuent le temps. Ce qui reviendrait à, en adaptant un slogan soixante-huitard, « gagner son temps à la perdre ». Cette non-utilisation bénéfique du temps que permet de faire gagner l’automatisation se dénote particulièrement aujourd’hui dans ce que l’on appelle en France la « crise des banlieues », où l’on voit jusqu’où peut mener le désoeuvrement. On ne peut donc objectivement pas dire que les prévisions d’Hannah Arendt ne se sont pas réalisées, bien au contraire, elles semblent plus que réalistes et concrètes.

Nous sommes donc en présence d’un texte d’une actualité troublante, dans lequel Hannah Arendt nous explique et prouve que même si l’automatisation du travail pourrait sembler être une bénédiction, cette illusion est tout à fait évanescente du moins tant que les hommes ne reviendront pas à la définition hégélienne du travail. L’évolution des sociètés depuis l’écriture de ce texte ainsi que la situation actuelle, notamment en France, de la société à cause de l’automatisation du travail rendent les propos d’Hannah Arendt irréfutables.