La Boétie, Discours de la servitude volontaire – Exorde

L’analyse linéaire du texte.

Dernière mise à jour : • Proposé par: jxb (élève)

Texte étudié

D’avoir plusieurs seigneurs aucun bien je n’y vois : / Qu’un, sans plus, soit le maître et qu’un seul soit le roi, ce disait Ulysse en Homère, parlant en public. S’il n’eût rien plus dit, sinon [s’il n’eût rien ajouté], D’avoir plusieurs seigneurs aucun bien je n’y vois, c’était autant bien dit que rien plus [c’était si bien dit que rien n’aurait pu l’être mieux]. Mais, au lieu que, pour le raisonner [parler avec davantage de raison], il fallait dire que la domination de plusieurs ne pouvait être bonne, puisque la puissance d’un seul, dès lors qu’il prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable, il est allé ajouter, tout au rebours : Qu’un, sans plus, soit le maître, et qu’un seul soit le Roy. Il en faudrait, d’aventure [éventuellement], excuser Ulysse, auquel, possible [peut-être], lors était besoin d’user de ce langage pour apaiser la révolte de l’armée, conformant, je crois, son propos plus au temps [aux circonstances] qu’à la vérité.
Mais à [si l’on veut] parler à bon escient, c’est un extrême malheur d’être sujet à un maître duquel on ne se peut jamais assurer qu’il soit bon, puisqu’il est toujours en sa puissance d’être mauvais quand il voudra, et d’avoir plusieurs maîtres, c’est autant qu’on en a, autant de fois être extrêmement malheureux.

La Boétie, Discours de la servitude volontaire – Exorde

Mort jeune (32 ans), La Boétie n’a publié de son vivant qu’un poème en latin. C’est son grand ami Montaigne qui publie ses œuvres, exceptant de cette publication le Discours de la servitude volontaire. Ce sont les protestants qui feront imprimer le pamphlet, mais le texte circulait avant la publication.

Le Discours a été rédigé après les troubles de 1548 contre la gabelle. Le début de l’œuvre, l’exorde, pose le problème, en réfutant une idée posée dès le début comme un argument d’autorité : la domination exercée par un seul maître serait plus légitime que celle de plusieurs.

I. La thèse : il est mauvais d’avoir plusieurs maîtres

D’avoir plusieurs seigneurs aucun bien je n’y voi : / Qu’un, sans plus, soit le maître et qu’un seul soit le roi, ce disait Ulysse en Homere, parlant en public.

Le Discours commence avec une citation qui n’a rien de surprenant chez un humaniste, deux vers d’Homère (Iliade, II, 204-205). Mais derrière l’aède grec se profile un théoricien politique, Aristote, qui citait lui aussi ce distique (Politiques, IV, 4, 27) quand sa réflexion portait sur la démocratie. Le premier vers homérique établit un constat : il est mauvais d’avoir plusieurs maîtres. Le second, logiquement, expose la conséquence de ce constat : la monarchie est le meilleur régime, le subjonctif (soit) fait de la phrase un énoncé jussif. La Boétie donne ensuite, en partie seulement, le contexte de la citation : Ulysse s’adressait aux soldats grecs.

S’il n’eût rien plus dit, sinon [s’il n’eût rien ajouté], D’avoir plusieurs seigneurs aucun bien je n’y vois, c’était autant bien dit que rien plus [c’était si bien dit que rien n’aurait pu l’être mieux].

Au moyen d’une proposition conjonctive circonstancielle de condition, le pamphlétaire montre son accord avec la critique de la polyarchie exprimée dans le premier vers et suggère qu’il va s’attacher à critiquer le second.

Mais, au lieu que, pour le raisonner [parler avec davantage de raison], il fallait dire que la domination de plusieurs ne pouvait être bonne, puisque la puissance d’un seul, dès lors qu’il prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable, il est allé ajouter, tout au rebours : Qu’un, sans plus, soit le maître, et qu’un seul soit le Roy.

La conjonction de coordination mais, la conjonction de subordination au lieu que et la modalité déontique (il fallait) marquent l’opposition à l’énoncé gnomique d’Ulysse qui aurait dû s’arrêter au premier élément de son discours.

La subordonnée conjonctive circonstancielle de de cause, introduite par puisque permet au raisonnement de commencer : si la domination d’un seul est mauvaise, a fortiori celle de plusieurs est exécrable, comme l’indique les deux adjectifs connotés négativement, dure et déraisonnable dont les dentales initiales font entendre la dureté.

Ulysse a fait une faute de logique, il pense à l’envers (tout au rebours). Le second vers est donc une faute contre l’intelligence, ce que le Discours va le démontrer en rétablissant la vérité.

II. Une thèse nuancée pour être ensuite réaffirmée

Il en faudrait, d’aventure [éventuellement], excuser Ulysse, auquel, possible [peut-être], lors était besoin d’user de ce langage pour apaiser la révolte de l’armée, conformant, je crois, son propos plus au temps [aux circonstances] qu’à la vérité.

La quatrième phrase, avec ses modélisateurs (d’aventure, peut-être, je crois) vient nuancer la critique d’Homère. Pour ce faire, La Boétie précise le contexte : le propos est de circonstance (conformant son propos […] au temps). L’ordre donné au subjonctif n’a donc pas une valeur générale. Il fallait simplement que les soldats obéissent au lieu de vouloir s’en aller.

Mais à [si l’on veut] parler à bon escient, c’est un extrême malheur d’être sujet à un maître duquel on ne se peut jamais assurer qu’il soit bon, puisqu’il est toujours en sa puissance d’être mauvais quand il voudra, et d’avoir plusieurs maîtres, c’est autant qu’on en a, autant de fois être extrêmement malheureux.

Parler à bon escient reprend le raisonner et la vérité.

Il y a progression puisque, dans la phrase 3, la domination d’un seul maître était qualifiée au moyen de deux adjectifs dépréciatifs, alors que maintenant elle est définie au moyen d’un adjectif à valeur superlative et d’un substantif qui renvoie à une situation particulièrement grave, pour ne pas dire tragique : un extrême malheur. La phrase se termine d’ailleurs avec les mêmes mots (moyennant une variation dans les catégories grammaticale, l’adjectif devant adverbe et le substantif devenant adjectif) : extrêmement malheureux.

Le raisonnement se fait à nouveau au moyen d’une proposition subordonnée conjonctive de cause (puisque). La raison avancée est celle du caractère aléatoire de la monarchie : Titus, les délices du genre humain) peut toujours devenir un Néron, n’ayant pas de limite (quand il voudra : on pense à la formule car tel est notre bon plaisir que François Ier avait faite sienne).

Ce raisonnement est logiquement implacable : si un maître est un mal, plusieurs maîtres apportent un cortège de maux. Les propos d’Ulysse sont entièrement faux.

Conclusion

Le début de ce texte argumentatif est révélateur de l’ensemble de l’œuvre, qui suit les règles de la rhétorique. Cet exorde sera suivi d’une proposition, d’une narration, d’une amplification, d’une confirmation et d’une péroraison. Dans ce début, c’est l’antiquité grecque qui est utilisée.

Par la suite, l’antiquité égyptienne et, surtout romaine servira à la démonstration. La qualification de malheur sera remplacée par celle de vice : la domination d’un seul, favorisée par un tout petit entourage de courtisans, s’appuie sur la lâcheté de tous.