Badiou, L’éthique. Essai sur la conscience du Mal: L’homme, immortel

Commentaire en deux parties:
I. La considération de l’Homme en tant que victime le dénature complètement,
II. Les droits de l’Immortel.
Commentaire du professeur: "Il s’agit d’une excellente explication, rigoureuse, maitrisée, engagée et très riche. Certes, vous n’analysez pas toutes les données du texte mais vous êtes dans a logique, vous rendez très exactement compte de la démarche argumentative de l’auteur. Il s’agit d’un magnifique travail. 19/20".

Dernière mise à jour : 15/09/2021 • Proposé par: amandineb (élève) •

Texte étudié

Tout d’abord, parce que l’état de victime, de bête souffrante, de mourant décharné, assimile l’homme à sa substructure animale, à sa pure et simple identité de vivant (la vie, comme le dit Bichat, n’est que « l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort »). Certes, l’humanité est une espèce animale. Elle est mortelle et prédatrice. Mais ni l’un ni l’autre de ces rôles ne peuvent la singulariser dans le monde du vivant. En tant que bourreau, l’homme est une abjection animale, mais il faut avoir le courage de dire qu’en tant que victime, il ne vaut en général pas mieux. Tous les récits des torturés et de rescapés l’indiquent avec force : si les bourreaux ou les bureaucrates des cachots et des camps peuvent traiter les victimes comme des animaux promis à l’abattoir, et avec lesquels eux, les criminels bien nourris, n’ont rien de commun, c’est que les victimes sont bel et bien devenues de tels animaux. On a fait ce qu’il fallait pour ça. Que certaines cependant soient encore des hommes, et en témoignent, est un fait avéré. Mais justement, c’est toujours par un effort inouï, salué par ses témoins –qu’il éveille à une reconnaissance radieuse- comme une résistance presque incompréhensible, en eux, de ce qui ne coïncide pas avec l’identité de victime. Là est l’Homme, si on tient à le penser : dans ce qui fait, comme le dit Varlam Chamalov dans ses Récits de la vie des camps, qu’il s’agit d’une bête autrement résistante que les chevaux, non par son corps fragile, mais par son obstination à demeurer ce qu’il est, c’est-à-dire, précisément, autre chose qu’une victime, autre chose qu’un être-pour-la-mort, et donc : autre chose qu’un mortel.

Un immortel : voilà ce que les pires situations qui puissent lui être infligées démontrent qu’est l’homme, pour autant qu’il se singularise dans le flot multiforme et rapace de la vie. Pour penser quoi que ce soit concernant l’Homme, c’est de là qu’il faut partir. En sorte que s’il existe des « droits de l’homme », ce ne sont sûrement pas des droits de la vie contre la mort, ou des droits de la survie contre la misère. Ce sont les droits de l’Immortel, s’affirmant pour eux-mêmes, ou les droits de l’Infini exerçant leur souveraineté sur la contingence de la souffrance et de la mort. Qu’à la fin nous mourrions tous et qu’il n’y ait que poussière ne change rien à l’identité de l’Homme comme immortel, dans l’instant où il affirme ce qu’il est au rebours du vouloir-être-un-animal auquel la circonstance l’expose. Et chaque homme, on le sait, imprévisiblement, est capable d’être cet immortel, dans de grandes ou de petites circonstances, pour une importante ou secondaire vérité, peu importe. Dans tous les cas, la subjectivation est immortelle, et fait l’Homme. En dehors de quoi existe une espèce biologique, un « bipède sans plumes » dont le charme n’est pas évident.

Badiou, L’éthique. Essai sur la conscience du Mal

Dans son Essai sur la conscience du Mal, Alain Badiou vient de nous monter que l’Ethique telle que nous la concevons dans notre société, et découlant de celle-ci, notre conception actuelle des Droits de l’Homme, viennent définir l’Homme comme celui étant capable de se reconnaître soi-même en tant que victime. Mais Badiou d’oppose farouchement à cette thèse et va, pour la contrer, développer trois raisons. Le texte est extrait de la première de ces raisons. Car, en effet, placer l’Homme en tant que victime, qu’est-ce que cela signifie ? Nous verrons que Badiou va nous montrer que la considération de l’Homme en tant que victime le dénature complètement, lui ôte tout ce qui fait de lui un Homme. Et évidemment, par suite, il va nous montrer ce qui fait vraiment l’Humanité, ce qui nous définit vraiment en tant qu’Homme, et non en tant qu’animal vivant, c'est-à-dire notre singularité immortelle, telle qu’il la nomme dans le titre de son troisième paragraphe.

I. La considération de l’Homme en tant que victime le dénature complètement

Etre vivant plutôt qu'existant

Un immortel, voilà, ce que sait être l’Homme. Un immortel, non au sens littéral du terme qui nous amènerait à penser que l’Homme ne peut pas mourir, mais plus évidemment au sens où l’Homme est capable de s’abstraire de son instinct de survie, au sens ou il peut agir en ayant conscience de provoquer sa propre mort.

La qualité de vivant, cette substructure animale que nous possédons tous, nous pousse, de manière impulsive, à agir contre la mort, à la repousser, et cela sans y réfléchir, car dans cette optique là, nous ne vivons, comme le dit Bichat, que pour résister à la mort. Or nous ne nous contentons pas de vivre, nous existons. Et c’est en cela que nous nous distinguons de toutes les autres espèces animales. Et cette existence se marque par notre capacité à soustraire toute situation à l’idée de survie pour la subjectiviser, pour la traiter simplement avec notre raison, notre logos, notre conscience. En cela, nous devenons immortels, car la mort ne commande plus nos actions, nous ne sommes plus dépendants d’elle. Lorsque nous agissons de la sorte, nous nous singularisons du flot multiforme et rapace de la vie, ce qui signifie que nous n’agissons pas simplement en tant que vivant mais plutôt en tant qu’existant, plaçant notre conscience et notre logos au-dessus de notre propre vie, préférant mourir existant que de rester simplement vivant, animal, asservi, dépossédé de

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