Kant, Qu'est-ce que les lumières ?

Commentaire entièrement rédigé en trois parties :
I. La difficulté pour un individu de se sortir de sa minorité,
II. Les individus se sentent bien mieux engoncés dans leur confort de non-réflexion,
III. Le plus important est la liberté intellectuelle

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: aliceb (élève) •

Texte étudié

Les lumières sont ce qui fait sortir l'homme de la mino­rité qu'il doit s'imputer à lui-même. La minorité consiste dans l'incapacité où il est de se servir de son intelligence sans être dirigé par autrui. Il doit s'imputer à lui-même cette mino­rité, quand elle n'a pas pour cause le manque d'intelligence, mais l'absence de la résolution et du courage nécessaires pour user de son esprit sans être guidé par un autre. Sapere aude, aie le courage de te servir de ta propre intelligence ! voilà donc la devise des lumières.

La paresse et la lâcheté sont les causes qui font qu'une si grande partie des hommes, après avoir été depuis longtemps affranchis par la nature de toute direction étrangère (naturaliter majorennes), restent volontiers mineurs toute leur vie, et qu'il est si facile aux autres de s'ériger en tuteurs. Il est si commode d'être mineur ! J'ai un livre qui a de l'esprit pour moi, un di­recteur qui a de la conscience pour moi, un médecin qui juge pour moi du régime qui me convient, etc. ; pourquoi me donnerais-je de la peine ? Je n'ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer ; d'autres se chargeront pour moi de cette en­nuyeuse occupation. Que la plus grande partie des hommes (et avec eux le beau sexe tout entier) tiennent pour difficile, même pour très-dangereux, le passage de la minorité à la majorité ; c'est à quoi visent avant tout ces tuteurs qui se sont chargés avec tant de bonté de la haute surveillance de leurs semblables. Après les avoir d'abord abêtis en les traitant comme des animaux domestiques, et avoir pris toutes leurs précautions pour que ces paisibles créatures ne puissent tenter un seul pas hors de la charrette où ils les tiennent enfermés, ils leur montrent ensuite le danger qui les menace, s'ils essayent de marcher seuls. Or ce danger n'est pas sans doute aussi grand qu'ils veulent bien le dire, car, au prix de quelques chutes, on finirait bien par apprendre à marcher ; mais un exemple de ce genre rend timide et dégoûte ordinairement de toute tentative ultérieure.

Kant, Qu'est-ce que les lumières ?

En Allemand, Aufklärung signifie mot à mot l'acte d'éclairer, de faire venir la lumière. Le Siècle des Lumières doit son nom à l'illumination des esprits. Ce texte de Kant est fondamental, car il a pour objet d'en fournir une définition claire, accessible et concise. Les Lumières révèlent deux catégories d'état d'esprit : la minorité et la majorité. La minorité représente tout un chacun vivant sous la tutelle de personnes qui font l'effort de penser à leur place. Cette position se révèle être des plus confortables puisqu'il y a simplement à retenir le résultat des efforts de réflexion des autres. Par contre, est majeur, tout individu prenant en charge sa propre réflexion. La thèse de cet extrait présente le courant des Lumières comme un mouvement incitant les personnes à s'extraire de cette minorité grâce à la raison et l'esprit critique afin de parvenir à un état d'autonomie dans leurs réflexions et leurs jugements et donc de devenir majeurs à leur tour, de sorte que chacun trouve son propre mode de penser. Le progrès essentiel des Lumières se trouve ainsi dans l'exercice individuel de la raison critique, émancipée des influences des traditions instaurées par la société. Dans un premier temps, Kant évoque dans sa thèse, la définition des Lumières et la difficulté pour un individu de se sortir de sa minorité par lui-même et de surmonter sa peur de l'inconnu, de ce qui n'est pas et qu'il doit créer par lui-même, et de se déloger de ses habitudes confortables pour entrer dans un état d'esprit de réflexion qui peut user (lignes 1 à 6). Dans un deuxième temps, le fait que peu y parviennent car les individus se sentent bien mieux engoncés dans leur confort de non-réflexion et ne tentent pas d'en sortir (lignes 7 à 16). D'après les propos de Kant, le plus important est la liberté intellectuelle, l'indépendance d'esprit, et l'élévation des pensées à un stade de réflexion personnel qui nous permettent de mener au mieux nos choix dans la vie.

I. La difficulté pour un individu de se sortir de sa minorité

Pour Kant, tous les hommes possèdent en eux la raison, c'est-à-dire la faculté de juger par soi-même. Dans ce texte, il s'en sert telle une aide pour sortir les personnes de leur état de minorité et de les amener à la majorité qui leur fera accéder à une autonomie de jugement. Le Siècle des Lumières représente cette révélation et cette évolution du mode de penser, qui part d'un état de minorité, c'est-à-dire de dépendance de jugement à une autre personne, pour arriver à un état de majorité où chacun a sa propre manière de penser. L'auteur s'inscrit dans la continuité de Descartes qui pense que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée. Mais ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, le principal est de l'appliquer bien. » Il s'en distingue par sa conviction que le problème qui règne sur les esprits est le manque de « courage de se servir de son propre entendement » (Ligne 5), à la différence de Descartes qui lui s'oriente sur l'absence de méthode. En effet, Kant croit que les esprits sont pour la plupart mineurs, car ils ne veulent pas s'élever et préfèrent rester ancrés dans cet état de dépendance au jugement d'autrui. Descartes, lui, part du principe que ce n'est pas la volonté des personnes qui est à remettre en cause si elles sont mineures, mais que c'est la démarche pour apprendre à bien penser qui leur fait défaut. Pour lui, les individus ne pourront s'élever en esprit qu'une fois après avoir intégré comment il faut procéder pour réussir à l'appliquer.

Peu de personnes osent pratiquer librement leur pensée. Selon Kant, l'anomalie ne se situe pas dans la raison elle-même ni même dans sa pratique, mais dans la peur de l'utiliser, ce qui place les individus dans une dépendance accrue à autrui (qui représente les tuteurs dont ils ont besoin pour mener à bien leur vie). Les mentalités sont donc facilement manipulables. On peut mieux envisager de ce point de vue comment les tyrans ou les despotes ont réussi à introduire leurs idées dans les esprits sans provoquer de soulèvements ou d'indignations de la population. Chaque être humain se retrouve confronté à un choix. Soit, il ose penser par lui-même et se sent alors libre, soit il subit la pensée des autres, et dans ce dernier cas, abandonne sa liberté. On peut associer de ce fait le combat des philosophes pour apprendre aux personnes à sa servir de leur propre raison à une bataille pour recouvrir leur liberté et pouvoir en jouir.

Le premier paragraphe (lignes 1 à 6) sert à énoncer cette thèse où les Hommes sont responsables de leur situation de dépendance vis-à-vis d'autrui. Kant se fait le devoir de les ramener dans le droit chemin et de leur rappeler leur responsabilité. Ils se doivent de retrouver leur liberté, qui contrairement à ce qu'ils pensent n'est pas une chose que l'on obtient en surmontant un barrage extérieur, mais intérieur. Car, oui, selon Kant, pour arriver à penser par soi-même, il faut tout d'abord, apprendre à se connaître et parvenir à intégrer l'idée même de penser seul. C'est-à-dire que les Hommes n'obtiendront leur liberté qu'une fois qu'ils auront acquis la résolution de se détacher d'autrui pour pouvoir se laisser penser comme ils l'entendent. Tout réside dans la conscience du fait que l'on est dépendant et de la volonté de s'en sortir. Alain dit « Le secret de l'action, c'est de s'y mettre ».

En effet, la thèse de Kant présente certaines limites. Un individu peut prendre justement la résolution de penser sans l'avis d'autrui, l'accompagner de toute sa bonne volonté, et pourtant ne pas y parvenir. Il peut y avoir des facteurs externes, comme un manque d'éducation, de temps (à cette époque, les gens passaient leur temps à travailler et à effectuer des tâches ménagères et donc ne se laissaient pas de temps pour penser à divers sujets), ou encore de savoir (ce qui rejoint la théorie de Descartes qui exprime le problème de méthode). Par ailleurs, un individu parvient mieux à réussir en général lorsqu'il est entouré de proches et encouragé. S'il se trouve seul avec sa résolution, il y a peu de chances qu'il réussisse à la mener à bon terme à moins d'avoir une grande capacité intellectuelle. Par ailleurs, Kant présente ce combat pour apprendre à penser seul comme un combat pour accéder à notre liberté. Mais veut-on réellement être libre ? Est-ce que l'être humain ne se sent pas plus à l'abri quand il n'est pas libre de faire ce qu'il veut ? Nombre d'individus ont peur de ce qui n'est pas et, de ce fait, se retrouvent engoncés dans cette situation de dépendance aux autres. Comme ils n'ont pas d'efforts à fournir et qu'ils ne sont pas sous l'obligation d'abandonner cette facilité de non-raisonnement, ils n'éprouvent pas l'envie de dépasser cette inquiétude opposée à leur mode de fonctionnement. « Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement : telle est donc la devise des Lumières » rappelle que l'on ne devrait pas laisser à quelqu'un l'art de penser et de juger à notre place. La minorité se doit de devenir majorité, mais cela implique des causes et conséquences.

II. Les individus se sentent bien mieux engoncés dans leur confort de non-réflexion

Le second paragraphe énumère ces dernières. En 1784, sous l'Ancien Régime, la plupart des Hommes sont adultes d'un point de vue civil, mais se retrouvent pourtant maternés tels des enfants – en latin « infans » qui a la même signification que Unmündigkeit « le fait de ne pas (encore) parler » - avec leur consentement. Ils sont des mineurs intellectuellement, incapables de se prendre en charge eux-mêmes. Il faut leur apprendre à acquérir une autonomie qui leur permettra d'affronter la vie et d'exercer leur libre arbitre. Kant aborde dans un premier temps les causes dues à cet état de dépendance « la paresse et la lâcheté (…) leur vie durant les mineurs » (Lignes 7 à 9). En effet, la paresse et la lâcheté suffisent à elles seules pour bloquer une personne dans sa dépendance si elle ne trouve pas assez de courage en elle pour se démarquer et s'assumer pleinement. On peut comparer cela à l'envol des adolescents quand ils acquièrent leur majorité et qu'ils passent de leur phase de transition entre l'enfance, et donc de dépendance à l'égard de leurs parents, au grand saut vers l'inconnu, à la construction de leur vie future. Ils doivent faire des choix et savent que ce ne seront pas toujours les bons, car nul ne peut prédire l'avenir. Il n'y a pas de jugement parfait et l'on ne peut pas prévoir tout à l'avance, mais ces adolescents ne peuvent pas reculer, la vie des majeurs les attend. Ils forgent leur expérience et rejoignent la catégorie de leurs parents avec quelques années de moins. Certains, néanmoins, ne parviennent pas à s'assumer et restent aux crochets de leurs parents ou de leurs amis. Ce sont des incapables majeurs. Ceux-ci sont victimes d'une peur bien souvent inconsciente de créer leur vie seuls et s'installent petit à petit dans la paresse et la lâcheté que cite Kant. Vivre sans avoir à décider de sa vie est confortable, car il n'y a pas d'efforts à fournir (paresse), mais, en même temps, chaque individu est différent et donc a un mode de vie qui lui correspond particulièrement. Si quelqu'un décide pour lui de sa vie, il ne sera au final jamais réellement satisfait puisque seul lui connaît ce qui le rendrait heureux. Se pose alors le problème de comprendre ceci.

Bien que la raison soit présente en chacun de nous, elle se cache parfois et on ne peut réussir à expliquer certains de nos malaises, car ils sont inconscients. Une fois que la compréhension est faîte, il reste à l'exprimer haut et fort. Les hommes ne sont pas de nature téméraire, ce qui explique le terme lâcheté employé pour définir l'absence d'action des individus pour s'extraire de leur condition de dépendance. Ils favorisent le bien-être présent à un bonheur hypothétique qui pourrait leur apporter la liberté de penser. Mais le chemin pour y accéder, étant trop incertain, les fait se complaire dans leur léthargie d'esprit.

Parallèlement, le paragraphe deux (lignes 7 à 20) nous offre également les conséquences que cela engendre. En effet, certains Hommes ont compris tout cela et s'attribuent illégitimement le droit de diriger leurs semblables. Revenons-en à l'exemple des tyrans qui pensent à la place de leurs compatriotes et qui, de par ce fait, en profitent pour leur faire croire qu'ils agissent dans leur intérêt. Puisque l'intellect n'est pas développé pour les mineurs, il est facile d'en abuser comme il est dit ligne 9 « et c'est pour cette raison qu'il est si aisé à d'autres de s'instituer leurs tuteurs ». Ces « tuteurs » n'agissent donc pas dans le bien des mineurs qui leur sont dévoués.

III. Le plus important est la liberté intellectuelle

À partir de là, Kant use d'un triple exemple de la ligne 9 à 13. Les livres représentent la culture de l'époque, les médecins la santé et des « directeurs spirituels » servent de conscience morale. Ainsi dans chaque domaine de la vie humaine, il se trouvera quelqu'un pour nous guider et auquel on pourra se remettre totalement. Ce qui signifie qu'on dénichera toujours quelqu'un pour nous indiquer la voie à suivre et que c'est à nous de décider si l'on préfère à cela notre indépendance. Si un jour, des tuteurs en viennent à réclamer une quelconque autorité, ce n'est pas par leur savoir qu'ils l'obtiendront, mais par la demande inconsciente qui provient des mineurs et par la pression qu'il exerce. Cela démontre comment fonctionne cette minorité, cet asservissement volontaire dans lequel les Hommes se complaisent davantage qu'ils n'y sont forcés. Là encore, on peut se demander si la volonté est vraiment maîtresse de tout, car une personne peut vouloir bien des choses dans sa vie, du plus profond d'elle-même et cependant ne pas les obtenir. La gêne de s'affirmer au sein d'une famille nombreuse par exemple, le fait d'être d'une nature timide, ou de se démarquer des autres en ne tenant compte que de l'avis que l'on se crée peut être considéré comme une forme d'irrespect et accentuer l'envie de se conformer à l'avis général pour ne pas créer de tort.

De surcroît, la volonté, dont fait l'éloge Kant, n'est pas une valeur sûre. En effet, qui peut certifier avoir une volonté à toute épreuve ? Chaque individu a des points faibles. Certes, la quantité de ceux-ci varie selon les caractères, mais personne (malgré toutes ses affirmations) ne peut dire qu'il est sans faiblesse (que ce soit conscient ou inconscient, puisque certains croient réellement en leurs paroles). Le monde grec l'a démontré avec l'histoire d'Achille, qui semblait invincible et qui pourtant a succombé après l'atteinte d'un point fait qu'il ne soupçonnait pas. Une volonté, donc, si forte soit-elle, peut s'étioler très rapidement si le point faible de l'individu concerné est touché.

Par ailleurs, l'auteur pense que les tuteurs font plus de mal que de bien en laissant les mineurs s'appuyer sur leur jugement et s'en servent à des fins personnelles. Pour les garder auprès d'eux et les utiliser plus facilement (l'individu mineur est réduit à l'état d'objet ou d'animal puisqu'il ne peut pas parler tel un enfant), ces tuteurs instaurent des idées dans les esprits des mineurs qui les poussent à rester dans cet état. Lignes 16 à 18 « Après avoir commencé par abêtir leur animal domestique et soigneusement empêché que ces créatures tranquilles ne soient autorisées à risquer même le moindre pas sans les lisières qui les retiennent, ils leur montrent ensuite le péril qui les menace si elles tentent de marcher seules. » montre ironiquement que Kant se moque de ces tuteurs qui pratiquent une méthode consistant à introduire beaucoup d'idées dans les esprits et à créer des barrières pour exploiter la peur de l'inconnu des individus mineurs qui préférera prendre le chemin de la certitude : celui qui leur a été tracé. Or personne ne désire marcher sur le terrain de l'indépendance d'esprit, car ne voit que les embûches et non la destination finale. C'est pour cela que Kant s'évertue à finir son texte lignes 18 à 20 en expliquant que pour arriver à une situation plus bénéfique qu'à celle où on se trouve, il faut d'abord surmonter certains obstacles pas toujours évidents. Pour les mineurs, ces obstacles intimident et dissuadent de toute tentative pour accéder à l'arrivée. Ils sont donc responsables de leur condition puisque Kant fournit la solution à leur état d'apathie morale.

Conclusion

En conclusion, on peut répondre à la question qu'est-ce que les Lumières ? L'éveil de la raison et de l'Homme. Ce siècle instaure l'idée que la vie est un exercice à l'application de sa propre raison, c'est-à-dire à sa capacité à juger par soi-même. Il faut y ajouter un intellect actif et une qualité morale que peu d'Hommes peuvent se vanter de détenir et surtout d'appliquer : la volonté vraie. Celle qui nous permet d'obtenir ce que l'on veut et de mettre pour cela tous les moyens en œuvre, celle qui nous fait croire que si l'on veut aller sur la lune, on pourra y aller. Vouloir, c'est pouvoir. Kant revendique ce droit de penser par soi-même en préconisant la raison qui est en chacun de nous. Si nous désirons être libres, nous le pouvons. Les prétextes que l'on s'invente (règles de société, coutumes...) sont à prendre comme des obstacles à surmonter sur notre chemin de quête et si l'on se désiste, si l'on ne résiste pas à ces barrages encombrants, c'est que notre volonté de liberté n'est pas si présente dans notre esprit. Cependant, Kant ne tient pas compte dans sa philosophie d'éventuels évènements externes ou internes qui feraient que notre volonté ne peut être appliquée à la lettre/ La vie n'est faîte que de choix et pour savoir que l'on veut, il faut apprendre d'abord à se connaître grâce à notre raison. La liberté, c'est faire ses propres choix en toute conscience, c'est exercer sa volonté individuellement.

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