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Y a-t-il de justes inégalités ?

Copie entièrement rédigée par un élève. Note obtenue : 16/20

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: abejrach (élève) •

Dans la mesure où nous sommes habitués à penser la justice à partir de l'égalité, la question apparaît comme absurde. L'inégalité est toujours le signe de l'injustice : les mêmes causes doivent produire les mêmes effets. Ainsi, une même quantité de travail devra donner lieu à une même rétribution, que la quantité de travail soit produite par un homme ou par une femme ; de même, une même faute devra être punie de la même sanction et cela indépendamment de l'appartenance sociale, ethnique, etc. Cela pose cependant des problèmes dans la mesure où cette égalité n'est pas première, naturelle, mais qu'elle est déjà l'objet d'une construction, c'est-à-dire qu'elle n'a de sens que par rapport à une loi qui a été elle-même instituée et qui n'est pas naturelle . Nous voilà donc ici ramené à la question de l'origine et du commencement.
Originellement, il n'y a pas d'égalité entre les gens mais simplement des différences, c'est-à-dire des différences d'identité. Mais différentes identités, qui sont des différences de nature et non des différences de degré, ne sont pas comparables entre elles. On est alors obligé de disjoindre les notions de justice et d'égalité : la question de la justice se pose avant tout pour moi dans la rencontre avec l'unique, avec l'absolument singulier et l'absolument différent. La question de la justice ne se pose pour moi que dans la mesure précise où il y a un événement qui surgit, qu'il y a quelque chose qui m'échappe (contingence et hasard), c'est-à-dire à partir du moment où ce qui arrive ne peut pas être égaliser à une loi déjà instituée. S'il y a simplement égalité arithmétique devant une loi à laquelle tout peut être ramené et jugé en fonction de celle-ci, ce qui rend impensable l'idée d'une entorse à la loi et la possibilité d'un événement absolument singulier dans le monde, la question de la justice ne se pose pas. La justice est corrélative du scandale du péché, de la sortie de l'innocence, seul événement qui puisse arriver dans le monde. C'est la raison pour laquelle, lorsque je rends la justice, dans l'inquiétude et le souci que tout acte singulier exige, j'engage toujours ma responsabilité singulière et je fais bien plus qu'appliquer mécaniquement un code de loi (de la même manière, comme le rappelle Canguilhem, que tout acte médical doit tout être considéré comme une expérience, c'est-à-dire une singularité).
Nous partirons donc ici de la différence avant de voir comment l'on construit l'égalité à partir du donné contingent de cette différence.

A. La différence comme au-delà de la justice et de l'inégalité

Du point de vue de la simple identité, on ne dira pas, par exemple, que la mort prématurée d'un enfant est quelque chose d'injuste ou d'inégal de même qu'une plus ou moins grande aptitude "naturelle" à accomplir telle ou telle chose. De même, les différentes cultures ne sont pas inégales mais, étant différentes, elles sont précisément incomparable. La différence n'est précisément pas compréhensible à partir d'une comparaison. Etre différent, c'est précisément ne rien avoir de différent avec ce dont on diffère. Autrement dit, le propre de la différence, c'est de ne pas pouvoir être qualifiée, de ne pas pouvoir recevoir un attribut.
De ce point de vue, il faut bien comprendre que l'idée d'un droit à la différence est une contradiction dans les termes puisque la différence est précisément ce qui excède (l'événement) tout le domaine du droit. Car il n'y a de droit que du point de vue de la reconnaissance : je n'ai le droit de faire quelque chose que si je suis déjà identifié comme celui qui a le droit de faire ceci ou cela, c'est-à-dire que si je suis déjà pris dans un système de règle. Du point de vue de la différence, il ne saurait pas y avoir d'égalité, ni d'inégalité d'ailleurs. Bien entendu, si l'on utilise cette notion de droit à la différence sans montrer en quoi celle-ci est contradictoire, cela peut s'avérer dangereux. En effet, elle permet, semble-t-il, l'exclusion suivant le principe du chacun chez soi : l'exclusion de l'autre ne se fait plus à partir d'un refoulement mais à partir d'un repli sur soi. C'est notamment l'argument des «nationalistes» qui affirmeront qu'ils n'excluent aucune race mais qui affirmeront le principe du «chacun chez soi». De même, au nom de la différence elle-même, on pourra rejeter l'argument féministe qui demande, par exemple, l'égalité des salaire : en demandant cette égalité, la féministe se nie elle-même en tant que femme et tombe dans la contradiction qu'il y a à vouloir demander une reconnaissance de sa parole dans la parole des hommes. Ainsi, «une» femme ne demandera pas à travailler comme un homme. Mais il y a là un sophisme puisque c'est précisément partir d'une identité constituée, c'est-à-dire d'un moi qui est impensable d'un point de vue de la différence. Et, si l'on part de ce moi, on transformera inévitablement la différence en opposition alors que la différence remet en cause l'identité elle-même, c'est-à-dire le moi. Ce que montre bien le principe du voyage philosophique et anthropologique : en voyageant, je n'apprends pas quelque chose sur un autre monde que le mien mais faisant retour sur mon propre monde, je m'aperçois que moi-même je n'ai pas de nature. C'est en cela que le voyage peut être dit philosophique si l'on admet, avec Platon, que l'origine de la philosophie se trouve dans l'étonnement.
Du point de vue de la différence, il ne saurait donc y avoir d'inégalité mais simplement des destins particuliers. Et si, à ce niveau, il peut être question de justice, c'est simplement dans la volonté de réaliser ce destin : la justice apparaît alors comme un fait de liberté purement intérieur et nullement communautaire. Il s'agit alors de chercher sa propre vérité dans son rapport à l'autre (nous avons alors une justice et une raison qui n'est pas comparaison) ou, pour reprendre l'oracle delphique, de vouloir «se connaître soi-même». Mais, précisément, Socrate, qui reprend à son compte cet adage, ne voit pas son sort comme une injustice : il n'a que faire des affaires humaines où il s'agit de comparer, de donner des raisons, mais, pour lui, être juste, c'est obéir aux dieux. Il est cependant bien certain que cette justice laisse la porte ouverte toute les inégalités de fait que l'on peut mesurer précisément parce qu'elle se situe au-delà de la mesure. Apparemment tout est permis mais ce n'st que d'un point de vue extérieur, du point de vue de la mesure, que l'on semble accepter stoïquement son sort. Cela sera porté à son extrême dans la religion chrétienne - notamment sous la forme d'un martyr («celui qui témoigne»)- qui n'est vu comme marthyr que d'un point de vue extérieur. Celui qui souffre souffre dans la joie et dans l'enthousiasme .

B. Le passage de la différence à l'égalité

Pour qu'il y ait égalité, il faut donc qu'il y ait loi. La loi se présente d'abord comme une obligation de répondre, comme l'obligation d'être responsable. Et à partir de là, la justice peut être définie comme égalité devant la loi. Mais cette égalité devant la loi n'est pas encore l'égalité de la loi elle-même. La loi peut très bien attribuer des places inégales, c'est-à-dire entériner un état de fait. On s'aperçoit donc ici que la loi a pour premier effet de réduire la différence, c'est-à-dire de fixer le monde et de lui ôter toute temporalité. La loi transforme le monde en quelque chose de statique et de spatial.
Il s'agit bien entendu de passer ici de passer de la loi divine à la loi sociale, c'est-à-dire d'une loi capable de donner une certaine solidarité à un groupe, ce qui suppose une certaine uniformité. Nous avons alors simplement une justice sociale. C'est à cette condition que l'on peut immédiatement identifier justice et égalité. Cependant, tout le problème est ici celui de l'origine de la loi. Dans cette origine on peut voir le souci de tout recommencer à zéro, de régler tous les arriérés, et de faire comme si nous avions tous les mêmes possibilités, c'est-à-dire le souci de supprimer toute différence. Il s'agit donc ici de faire table rase. C'est notamment ce que l'on peut voir dans tous les grandes périodes - de commencement - révolutionnaire et c'est aussi ce qui se passe lors de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Car,
- Ou bien l'on s'en tient à la théorie du libéralisme selon lesquelles il doit y avoir simplement une justification négative de l'Etat et alors nous en revenons à ce que nous avons dit plus haut : il n'y a finalement plus que des différences. Cela peut, d'une certaine façon, être cautionné par les droits de l'homme. Mais, dans ce libéralisme, la différence n'est pas le lieu d'un souci et elle est simplement rejeté dans le domaine privé qui, par définition, ne peut être l'objet d'un discours (universel).
- Ou bien on tente à l'intérieur des lois de trouver la justice, ce qui peut nous amener à aller contre les lois elles-même, plus précisément contre la lettre des lois au nom de l'esprit de la loi. C'est qu'il faut ici distinguer soigneusement la légalité de la loi et d'autre part la légitimité de la loi. Cela suppose que l'on abandonne une vision statique des lois - et spatiale - pour avoir une vision dialectique de la loi. C'est de cette manière que l'on comprendra que l'on puisse comettre une inégalité au nom même de la justice. C'est notamment ce que fait Marx lorsqu'il critique les droits formels des droits de l'homme en voulant leur substituer des droits «réels»

Conclusion

L'égalité comme principe de la justice est donc déjà une décision qui limite la différence. Et, comme toute décision, elle est arbitraire et renvoie à un pouvoir de fait. Si l'on s'en tient simplement à l'égalité, la question de la justice (dont la réponse est le jugement) ne se pose qu'à l'occasion de ce qui est déjà réglementé par la loi positive. Cette loi positive détermine bien l'ordre de la légalité (qui s'incarne dans la lettre de la loi). Cependant, la légalité ne peut être elle-même fondée que sur la légitimité (l'esprit de la loi). Cette légitimité étant indifférente à la règle - et à l'immédiateté du principe de légalité - ne sera pas prise dans l'opposition elle-même égalité/inégalité. La justice ne le sera donc pas non plus. La recherche de la justice se fera donc à l'aide des voies dialectiques - qui manifestement apparaîtront injustes, détournées et toujours douteuse mais le seront réellement selon l'esprit : c'est du moins le risque à prendre - et non de voies logiques.