Voltaire, Micromégas - chapitre 7

Fiche en deux parties : I. D'étrange combattants, II. Causes et responsabilités

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: zetud (élève) •

Texte étudié

"Nous avons plus de matière qu'il ne nous en faut, dit-il, pour faire beaucoup de mal, si le mal vient de la matière ; et trop d'esprit, si le mal vient de l'esprit. Savez-vous bien, par exemple, qu'à l'heure que je vous parle, il y a cent mille fous de notre espèce, couverts de chapeaux, qui tuent cent mille animaux couverts d'un turban, ou qui sont massacrés par eux, et que, presque par toute la terre, c'est ainsi qu'on en use de temps immémorial ?"

Le Sirien frémit, et demanda quel pouvait être le sujet de ces horribles querelles entre de si chétifs animaux.

"Il s'agit, dit le philosophe, de quelque tas de boue grand comme votre talon. Ce n'est pas qu'aucun de ces millions d'hommes qui se font égorger prétendent un fétu sur ce tas de boue. Il ne s'agit que de savoir s'il appartiendra à un certain homme qu'on nomme Sultan, ou à un autre qu'on nomme, je ne sais pourquoi, César. Ni l'un ni l'autre n'a jamais vu ni ne verra jamais le petit coin de terre dont il s'agit ; et presque aucun de ces animaux, qui s'égorgent mutuellement, n'a jamais vu l'animal pour lequel il s'égorge.

- Ah ! Malheureux ! s'écria le Sirien avec indignation, peut-on concevoir cet excès de rage forcenée ! Il me prend envie de faire trois pas, et d'écraser de trois coups de pied toute cette fourmilière d'assassins ridicules.

- Ne vous en donnez pas la peine, lui répondit-on ; ils travaillent assez à leur ruine. Sachez qu'au bout de dix ans, il ne reste jamais la centième partie de ces misérables ; sachez que, quand même ils n'auraient pas tiré l'épée, la faim, la fatigue ou l'intempérance, les emportent presque tous. D'ailleurs, ce n'est pas eux qu'il faut punir, ce sont ces barbares sédentaires qui du fond de leur cabinet ordonnent, dans le temps de leur digestion, le massacre d'un million d'hommes, et qui ensuite en font remercier Dieu solennellement."

Le voyageur se sentait ému de pitié pour la petite race humaine, dans laquelle il découvrait de si étonnants contrastes.

"Puisque vous êtes du petit nombre des sages, dit-il à ces messieurs, et qu'apparemment vous ne tuez personne pour de l'argent, dites-moi, je vous en prie, à quoi vous vous occupez.
Nous disséquons des mouches, dit le philosophe, nous mesurons des lignes, nous assemblons des nombres ; nous sommes d'accord sur deux ou trois points que nous entendons, et nous disputons sur deux ou trois mille que nous n'entendons pas."

Voltaire, Micromégas - chapitre 7

Introduction

Pour cette "histoire philosophique", Voltaire s’inspire à la fois de l'Histoire des états et empires de la Lune de Cyrano de Bergerac (1657), des Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle (1689), et des Voyages de Gulliver de Swift (1726). Micromégas est un géant Sirien (planète Sirius) de 8 lieues de haut, philosophe dans son pays qui entreprend un voyage interplanétaire. La taille de Micromégas et le point de vue sirien permettent à Voltaire de nous donner une leçon de relativité.
Ici, Micromégas s'entretient avec un groupe de philosophes. L'un d'eux lui révèle que les Terriens forment "un assemblage de fous, de méchants, et de malheureux".

Problématique : Nous allons étudier de quelle façon Voltaire, par la bouche du philosophe et les réactions du Sirien dénonce la guerre.

Nous répondrons à cette problématique en 2 axes :
I. D’étranges combattants.
II. Causes et responsables.

I. D’étranges combattants

La métaphore animale

- Le philosophe emploie une métaphore animale pour désigner les hommes, dont il fait partie « notre espèce » : on remarque qu'il emploie 3 fois le mot animal « animaux » (4) ; « animaux » (19) ; « animal » (20); La métaphore animale semble enlever toute âme et toute raison à l'homme qui devient simplement un être d'instinct.
- Ces mots sont repris sous la forme « chétifs animaux » (9) et « fourmilière » (26) par le Sirien. On remarque l'effet comique produit par l'expression « chétifs animaux ». Le mot « chétif » fait allusion au gigantisme du Sirien. Le combat entre les hommes représente pour lui ce que serait pour nous un combat entre deux fourmilières. C'est amusant aussi parce que ceci remet l'homme à sa juste place dans l'univers : nous ne sommes rien d'autre que de « chétifs animaux » face à l'infini (Pascal).

La mise en évidence de la folie humaine

- Les deux camps sont « animaux » et sont également « fous » (2). Ces animaux sont caricaturés, car, mis à part leur couvre-chef, qui les distingue, ils semblent nus. La différence, ou le différend, cause de la guerre, semble donc réduit à une histoire de couvre-chef. L'insistance sur les nombres égaux « 100000 », « 100000 », parle à l'imagination. On a l'impression de voir 100000 couples chapeau-turban en train de s'entretuer. Les combattants sont complètement déshumanisés. Ils ont un côté mécanique. Le philosophe gomme volontairement les dissensions qui sont à la source du conflit, pour faire ressortir qu'elles n'ont guère plus d'importance qu'un couvre-chef.

L’ampleur de problème de la guerre

- On peut remarquer l'amplification de la durée : « l'heure où je vous parle » (2) est éternisée par « de temps immémorial » (7)
- Amplification de l'espace: « presque par toute la terre » (6). Remarquer aussi la force du verbe « massacrer » (5)(tuer avec sauvagerie et en masse, dit le petit Robert).
- On peut remarquer l'hyperbole qui porte sur le nombre: amplification du carnage (on passe de 200 000 à « millions » avec une insistance sur la métaphore animale et sur le verbe égorger : « ces millions d'hommes qui se font égorger » (12) ; « ces animaux qui s'égorgent mutuellement » (19).
- La dernière réplique du philosophe récapitule les malheurs des soldats.
Ils s'autodétruisent sur le champ de bataille: commenter l'insistance sur le grand pourcentage de morts.
- Ceux qui survivent succombent pour d'autres causes: remarquer le laconisme de l'énumération: l'absence de commentaires donne un impact plus fort aux mots: « la faim la fatigue ou l'intempérance les emportent presque tous » (31-32).

II. Causes et responsables

La dénonciation des causes

- Les causes sont minimisées et ainsi tournées en ridicule: « quelques tas de boue grands comme votre talon » ; « Ces tas de boue » (10-13) ; « Le petit coin de terre » (18) ; et ce n'est même pas pour y prendre « un fétu » (13).
- Emploi de la tournure restrictive (12) « Ce n'est pas que… il ne s'agit que » pour indiquer la cause réelle : le désir d'un prince d'élargir son empire. Le philosophe fait ressortir l'absurdité de ce désir car : ce territoire » n'a jamais été vu et ne sera jamais vu » (17) par aucun des deux chefs (l'emploi du passé et du futur insiste sur cette absurdité).

La dénonciation des responsables

- Les deux chefs sont désignés de la même façon : « un certain homme qu'on nomme » ; « un autre qu'on nomme ». Ils semblent égaux et semblables mis à part leur nom. « Sultan » (Turc), « César » (Tzar); remarquer le commentaire ironique de Voltaire dans le « je ne sais pourquoi » (comme si c'était s'illustrer que d'entreprendre comme César des guerres de conquête?)
- Ils sont aussi réunis sous l'étiquette « animal ». Commenter le jeu de répétitions de mots dans l'expression qui repose sur une double périphrase : « presqu'aucun de ces animaux qui s'égorgent mutuellement n'a jamais vu l'animal pour lequel ils s'égorgent ». Ceci provoque un rapprochement entre les mots « animaux » et « s'égorger », et crée un effet d'insistance.
- La dernière phrase est particulièrement virulente dans son attaque des monarques et des ministres, de ceux qui sont au pouvoir. La tournure de mise en relief: « ce n'est pas eux qu'il faut punir… ce sont… » met en évidence le verbe « punir » et l'expression « barbares sédentaires » (34) par laquelle sont désignés ces hommes de pouvoir. Il y a insistance sur le mot « sédentaire » par la précision « du fond de leur cabine »t, et par le détail « dans le temps de leur digestion », qui insistent sur le confort de ces hommes en opposition avec « la fatigue » et « la faim » mentionnés plus haut dont meurent les soldats.
- Nous pouvons aussi remarquer l'opposition entre le mot « barbares » et le luxe confortable suggéré.
- Enfin, l'opposition entre ce même « massacre » et les « remerciements solennels à Dieu » achève de choquer le lecteur et de dénoncer cette boucherie qu'est la guerre. Le philosophe se révolte contre l'usage qui est fait de la religion pour justifier la violence.

Les réactions du Sirien

- L'effet de ce massacre est accentué par les réactions du Sirien. Dès la première évocation, il « frémit »(7); il qualifie les querelles d' « horribles »(8).
- Sa deuxième intervention insiste sur ses réactions: avec « indignation » (23); Son émotion se marque par l'exclamation « Ah, malheureux! » Et par l'interrogation qui marque la force de son étonnement (23-24). Son mépris pour la race humaine s'exprime par des mots très forts: « assassins ridicules » (26). Le premier terme dénonce la violence meurtrière, le deuxième l'absence de raison des hommes. Il se sent une âme de justicier, et l'image « d'écraser de trois coups de pieds toute cette fourmilière » (25) remet l'homme à sa place microscopique dans l'univers. On pense à une apocalypse envoyée par Dieu pour punir l'humanité.

Conclusion

Dans cet apologue, le philosophe mis en scène par Voltaire dénonce la folie meurtrière de l'homme, et particulièrement la guerre de conquête territoriale. Sa satire s'exerce contre la folie des hommes, qui acceptent de combattre sans savoir pourquoi, contre la violence de ces mêmes hommes comparés à des animaux sauvages, contre les souverains qui ne tiennent aucun compte de la vie humaine et sont prêts à sacrifier des milliers d'hommes pour satisfaire leurs ambitions territoriales, contre l'église qui ne dit rien et participe aux cérémonies solennelles de remerciements à Dieu.
Les réactions du Sirien, ce personnage qui découvre notre planète et l'espèce humaine, servent d'écho à ce qui est dénoncé par le philosophe. Son regard étonné et sa condamnation donnent du poids aux propos du philosophe.
On peut terminer par un commentaire un peu pessimiste en remarquant l'actualité de ce texte. Il s'est écoulé 250 ans depuis que le philosophe disait « de temps immémorial », et si le Sirien revenait, il ne constaterait pas de réel progrès sur cette planète.

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