Y a-t-il des questions auxquelles aucune science ne répond ?

Annale bac 2009, Série S - France métropolitaine

Dissertation en trois parties : I.Les sciences permettent de connaître tous les champs du réel, II. La science ne peut répondre aux questions du sens et des causes premières, III. La science possède des limites

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: amarquant (professeur) •

Votre réflexion ne devait pas se limiter à énumérer les différentes questions auxquelles la science ne peut répondre. Mais bien chercher les limites de la science, les domaines qui lui sont inaccessibles. De fait, il s'agissait aussi de définir la science et les différents objets des sciences.
La troisième partie peut être différente et dépend de la logique de votre raisonnement.

Introduction

De nos jours, la science a pris une place importante et semble être le gage d'une véritable connaissance. Ainsi, pour appuyer l'efficacité d'un produit, les publicités n'arrêtent pas de mettre en évidence le "prouvé scientifiquement". A l'origine, ce que nous appelons aujourd'hui science n'était pas séparée de la philosophie et l'appellation "philosophie de la nature" couvrait le domaine des sciences de la nature actuelles. L'étymologie du terme fait apparaître d'ailleurs la généralité du mot : "science" vient du latin scientia qui désigne le savoir en général. Ce mot a pris bien sûr un sens spécifique au fur et à mesure de l'histoire. Il s'applique maintenant à des connaissances qui reposent sur des critères de vérification à travers expérimentation. A l'inverse d'autres domaines, la science recherche l'objectivité. Le savoir qu'elle prône est détaché de tout point de vue personnel. Si on parle de la science dans son unité pour évoquer la similitude des méthodes, il semble que le pluriel s'impose quand on réfléchit aux domaines d'application de ces méthodes : la physique étudie le mouvement et l'espace, la chimie la qualité des objets, l'astronomie les corps célestes, les mathématiques les nombres, etc... Il semble qu'il y ait autant de sciences qu'il y ait d'objets d'étude différents. Mais toutes ces sciences couvrent-elles la totalité des réalités ? Le sujet porte ici sur la possibilité pour la science de tout connaître, de tout élucider. Le terme "question" renvoie à une interrogation qui porte sur quelque chose que l'on ne connaît pas, qui nous est obscur et qui demande soit une explication soit une réfutation. Il faut donc s'interroger sur le type de questions que l'homme peut formuler et sur l'origine même du questionnement de l'homme. Les sciences peuvent-elles répondre à des questions de valeur, de sens ? Ne sont-elles pas limitées dans leur approche du réel ? De plus, est-il profitable de toujours obtenir des réponses à toutes nos questions ?

Les sciences permettent de connaître tous les champs du réel

1. La science comme moyen d'investigation rationnel du réel
Les sciences apparaissent justement comme un moyen de connaître de manière rationnelle le monde qui s'offre à nous. Devant le monde que nous ne connaissons pas, nous posons toujours la question de savoir la cause des choses et cette attitude est symbolisée par l'enfant qui pose toujours la question "pourquoi ? " Or, la science s'offre comme une recherche discursive des causes selon le principe de causalité. La science a expliqué une chose, répondu à une question quand elle réussit à dégager les causes et à ramener les choses à une loi de fonctionnement. C'est pourquoi Gaston Bachelard identifie l'activité de la science avec la recherche de réponse à une question dans La formation de l'esprit scientifique : "Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question."
Puisque les questions peuvent porter sur des domaines très différents, le champs du réel est découpé selon des sciences aux interrogations spécifiques : les questions portant sur la nature dans son aspect inanimé sont dévolus à la chimie et à la physique, la vie est étudiée par la biologie et la physiologie, les hommes par les sciences humaines telles que la sociologie, la psychologie ou l'histoire, l'univers à l'astronomie,etc...

2. Chaque chose a une cause que les sciences peuvent trouver
Pour savoir si les sciences ont réponse à tout, il s'agit de savoir si le monde sur lequel porte les questions s'offre à l'explication par les causes.
Leibniz cherche à montrer dans Monadologie que tout dans le monde peut s'expliquer rationnellement, de son existence jusqu'au moindre faits. Il y a une raison qui fait qu'il y a quelque chose plutôt que rien et que les choses sont disposées ainsi plutôt qu'autrement. De fait, si ces raisons existent, la science dans sa diversité peut les trouver et tout expliquer. « Rien ne se fait sans raison suffisante, c'est-à-dire que rien n'arrive sans qu'il soit possible à celui qui connaîtrait assez les choses de rendre une raison qui suffise pour déterminer pourquoi il en est ainsi et non pas autrement » (n° 2, § 7)Selon lui, le monde est gouverné dans sa totalité par le principe du meilleur. La nature cherche partout à réaliser le maximum avec le minimum. Ainsi les bulles de savon sont sphériques parce qu'elle réalisent le maximum avec le minimum. Cette forme est nécessaire parce qu'elle marque une perfection : c'est une forme optimale. : elle contient le maximum de volume dans le minimum de surface. C'est aussi la raison pour laquelle la lumière se propage en ligne droite, en suivant le chemin le plus court entre deux points.
De fait, les sciences ont pour vocation de trouver les causes de chaque phénomène et cela est possible puisque rien ne se fait sans raison.

3. Il n'y a de véritables questions que portant sur le monde matériel
Enfin, on peut se dire que si certaines questions restent sans réponse, c'est qu'elles présupposent l'existence de choses qui n'existent pas. On peut par exemple penser que les questions concernant la conscience ou l'esprit humain ne peuvent trouver de réponses, même avec les sciences actuelles. Or, c'est se tromper. Le monde dans lequel nous vivons est matériel et soumis à des lois. C'est une illusion que de coire que l'esprit humain n'est pas soumis à la causalité comme l'ensemble des autres choses. Spinoza disait déjà dans l'éthique que « l'homme n'est pas un empire dans un empire » voulant signifier par là qu'il était comme le reste de la nature soumis aux lois.
De même, les sciences aujourd'hui telles que les neurosciences voient dans l'esprit un mot illusoire qui trouve ses explications dans le fonctionnement purement matériel du cerveau. Jean-Pierre Changeux dans L'homme neuronal défend l'idée que le fonctionnement du cerveau est responsable de l'émergence et de l'enchaînement des idées.
Le réel est donc purement matériel et les questions en ce sens peuvent être résolues par les sciences par leur méthode d'investigation. Les questions auxquelles les sciences n'ont pas de réponse sont sans valeur ou sont mal posées.

La science ne peut répondre aux questions du sens et des causes premières


1. Est scientifique que ce qui est réfutable
Le critère de scientificité que construit Karl Popper peut nous aider à délimiter les questions auxquelles les sciences ne peuvent apporter aucune explication.Dans l'ouvrage La logique de la découverte scientifique, il distingue la possibilité de réfuter un savoir comme ce qui distingue les sciences des pseudo-sciences : "c'est la falsifiabilité (la réfutabilité) et non la vérification d'un système qu'il faut prendre comme critère de démarcation " La science doit offrir des expériences et des conditions d'observation telles qu'une théorie puisse être infirmé par des faits. Ainsi, il n'est pas possible de soumettre l'existence de Dieu a des expériences réfutatrices. Popper affirmera d'ailleurs que la psychanalyse n'était pas une science puisqu'elle ne permettait aucune observation objective, ni aucune expérimentation collective.
Dans cette optique de scientificité stricte, les "sciences" dites humaines sont écartées du domaine de la science parce qu'elles ne peuvent introduire aucune mesure ni entreprendre de véritables expérimentations.
De fait, de nombreuses questions tombent hors du domaine de la science : les questions religieuses( "est-ce que Dieu existe?"), les questions comportementales( "pourquoi telle personne a réagi comme cela?"), les questions historiques,etc....

2. "Pourquoi y -a-t-il quelque chose plutôt que rien?"
L'homme est un être qui s'étonne devant le monde. Aristote situe ainsi le début de toute connaissance et de toute philosophie a l'étonnement de l'homme devant le monde. Il écrit dans Métaphysique : "Ce fut l'étonnement qui poussa, comme aujourd'hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques." Mais cet étonnement ne formule-t-il que des questions résolubles ?
Les exemples de questions auxquelles s'attachent la métaphysique semble bien démontrer que les sciences ne peuvent pas tout. En effet, la métaphysique essaie de retrouver les causes dernières qui gouvernent notre monde. Jusque là on peut se dire qu'il n'y a rien de très différent des sciences. Cependant, remarquons que le principe de raison suffisante de Leibniz est une logique de régression à l'infini : si toute chose a une cause, il faut remonter à cette cause qui en possède elle même une. Or, ne faut-il pas qu'il y ait une cause première ? C'est justement à cette question que la métaphysique à travers les âges tente de répondre : qu'est-ce qui est à l'origine de tout ? Même si on peut se dire avec Aristote que la métaphysique est la science première, la métaphysique ne fait pas partie de la science dans son sens moderne, ni la philosophie d'ailleurs.
Ce que nous appelons métaphysique désigne ce qui se passe "au-delà" de la "physique", de la nature. Or, comment les sciences pourraient justement nous renseigner sur quelque chose qui ne s'incarne pas dans les phénomènes. Kant a montré dans Critique de la raison pure que les questions métaphysiques devaient être abandonnées par les champs de la connaissance parce qu'elle ne relevait pas de nos capacités. Pour le philosophe, la science étudie les phénomènes tels qu'ils nous apparaissent, c'est-à-dire dans une forme déterminée par notre propre structure. C'est parce que les formes de notre sensibilité sont l'espace et le temps et que notre entendement s'organise autour du principe de causalité que les phénomènes nous apparaissent localisés dans l'espace, se succédant temporellement et de manière causale. Mais cela ne veut pas dire que le monde soit comme cela en soi. Les sciences ne peuvent nous faire connaître le monde tel qu’il est en soi ; elle nous fait seulement connaître les phénomènes, c’est-à-dire le monde tel qu’il est pour nous, tel qu’il nous apparaît. Dès lors, aucune véritable connaissance scientifique n'est possible des choses qui dépassent le cadre des sensations et des phénomènes. Mais cela n'empêche pas l'homme de se poser des questions sur les origines du monde et de son existence parce que par nature, il est un être métaphysique qui tente de comprendre.

3. Les interrogations existentielles sont sans réponse car la science ne peut répondre au "pourquoi"
De plus, l'homme s'interroge sans cesse sur les raisons de son existence. Pourquoi suis-je en vie ? Certes, la science pourra répondre sur le "comment" : la rencontre d'un spermatozoïde et d'une ovule, le développement d'un embryon, etc... Mais elle laissera de côté la question du sens même de mon existence. La science ne peut s'occuper ni du sens ni des valeurs.
Schopenhauer dans Le monde comme volonté et comme représentation situe l'origine de toutes les questions humaines dans la souffrance : ", c'est la considération des choses de la mort et les considérations de la douleur et de la misère de la vie qui donnent la plus forte impulsion à la pensée philosophique et à l'explication philosophique du monde. Si notre vie était infinie et sans douleur, il n'arriverait à personne de se demander pourquoi le monde existe et pourquoi il y a précisément telle nature particulière " Puisque l'homme souffre, il cherche le sens de ces souffrances.
L’existence, par définition, ne s’intègre pas, ne s’explique pas. Elle surgit sans raison, sans nécessité : elle est un irrationnel, un fait qu’aucune déduction ne saurait justifier. Sartre écrit ainsi « Tout existant naît sans raison se prolonge par faiblesse, meurt par rencontre. »( Sartre, la nausée)
De même, l'une des interrogations les plus importantes dans la vie humaine, porte sur la mort. Comme le dit Pascal, la plus grande misère de l'homme, c'est d'être le seul être conscient de sa propre fin. De fait, les hommes s'interrogent sur ce qui se passe pendant, mais aussi après la mort.
C'est pourquoi les croyances telles que les croyances religieuses continuent à exister. Elles permettent à l'homme de donner un sens à sa vie, de combler le mystère même de la vie et de la mort.

4. La science ne peut répondre aux questions de valeur et de morale
Dans l'existence, l'homme est confronté à des questions d'ordre pratique et moral qui ne semblent pas pouvoir recevoir de réponse scientifique. Dans les questions fondamentales de la philosophie que formule Kant dans La critique de la raison pure, certes le "que puis-je savoir" se trouve dans le domaine de la science mais la question "que puis-je faire" relève de la morale. La science étudie ce qui est et non pas ce qui devrait être. Ainsi, la biologie peut étudier la chasse comme mode de survie et de nourriture de certains carnassiers, mais elle n'énonce aucun jugement de valeur telle que la cruauté,etc... De même, la science politique a pour but d'étudier les différentes formes d'organisation, de gouvernements en place et non pas d'élaborer les cités idéales. C'est donc bien à un autre domaine la morale, que l'on demande de réfléchit à ce qui devrait être. Pour savoir si ce que je fais est bien ou non, si j'ai le droit de le faire, je ne peux donc interroger la science.

La science possède des limites


1. Les réponses de la sciences sont toujours provisoires
Il y a dons bien des questions auxquelles la science ne peut répondre parce qu'elles portent sur une signification absente de sa méthode. Mais, il faut s'interroger sur les réponses même que les sciences donnent aux questions portant sur le réel. Pouvons-nous véritablement les concevoir comme des réponses, vraies et éternelles. La science prétend arriver à la vérité sur certaines choses, ou plutôt prétendait parce que cela n'est plus vraiment le cas aujourd'hui.
Or, les réponses apportées par les sciences sont en réalité des réponses provisoires. C'est ce qu'a mis en évidence Gaston Bachelard dans La formation de l'esprit scientifique. Puisque comme le dit Karl Popper, l'expérience ne peut jamais vérifier complètement une théorie mais ne peut que la réfuter, il s'ensuit qu'une théorie scientifique n'est valable que tant qu'elle n'a pas été réfutée. De fait, elle est provisoire et il n'y a pas de vérité éternelle dans les sciences mais plutôt une approximation. La science a alors une histoire dramatique et se noue à travers les remises en cause et les erreurs.
Il ne faut donc pas croire que seules, les réponses apportées par les sciences sont vraies.Il est d'ailleurs possible que les réponses ne viennent pas toutes de la science.

2. Les autres domaines d'activité de l'homme peuvent apporter des réponses
Les sciences, dans leur développement, ont eu tendance à dénigrer le reste des activités de l'homme au profit de leur méthode rationnelle. Mais l'homme a de tout temps essayer de répondre à ses questions à travers d'autres méthodes.
Ainsi, on peut reconnaître à l'art ou aux mythes une valeur dans les réponses qu'ils ont donné à certaines questions. Freud par exemple reconnaissait à la littérature d'avoir avant la science manifestait certaines caractéristiques de l'homme ou du monde. Ainsi, par exemple, il reconnaît au mythe d'Oedipe et aux tragédies grecques le mérite d'avoir exprimé des structures fondamentales du psychisme humain. Il écrit ainsi : «la légende grecque a saisi une compulsion que tous reconnaissent, parce que tous l'ont ressentie». L'art serait alors capable d'apporter des réponses et des savoirs tout autant que la science.
Nous pouvons aussi penser aux mythes qui ont subi une vive critique par un savoir qui se voulait rationnel. Le mythe n'était qu'une affabulation poétique qui donnait une explication naïve et illusoire du monde. Il est cependant possible comme certains auteurs de voir dans les mythes une certaine réalité qui fonde toute leur valeur. Pour Claude Lévi-Stauss, le mythe est un discours qui manifeste une logique humaine universelle. Il est possible de retrouver dans les mythes du monde entier des systèmes d'opposition similaires. De fait, pour l'ethnologue, la pensée mythique ne diffère pas par nature de la pensée rationnelle à l'oeuvre dans les sciences mais seulement par la forme d'expression.
On voit donc que la recherche de réponses n'est pas le simple privilège des sciences. Elle passe autant par l'art que par le mythe.

3. l'important est de toujours se poser des questions
Enfin, on peut se demander si le principal est de trouver des réponses. Si cela était le cas, l'esprit humain arrêterait son activité et sa quête. Ce qui fait la valeur de l'existence humaine, c'est bien le mystère et l'inconnu qui sont en son creux. Tout connaître nous enfermerait dans un monde sans intérêt, où l'avenir ne serait même plus une découverte.
Les questions ont l'avantage de souligner sans cesse la multiplicité et la diversité du monde qui nous entoure. En ce sens, la philosophie peut aider non pas à répondre aux questions mais à faire apparaître les ambiguïtés, les contradictions, les difficultés.
L'homme qui pense avoir trouvé sa réponse ne s'interroge plus et perd peut-être la caractéristique la plus essentielle de son humanité. Nietzsche fustigeait ainsi la vérité parce qu'elle était l'ennemi même de la recherche, intensité de la vie. Il écrit dans [i]Le gai savoir[i] : « Se trouver au-milieu de cette rerum concordia discors et de toute cette merveilleuse incertitude, de cette multiplicité de la vie, et ne point interroger, ne point trembler du désir et de la joie de l’interrogation, ne pas même haïr l’interrogateur, peut-être même s’en amuser jusqu’à l’épuisement- c’est cela que je trouve haïssable. » C'est donc l'interrogation qui fait la consistance de l'existence.
Pour Sartre, la conscience humaine est fondamentalement in-quiétude parce qu'elle est toujours un mouvement pour sortir d'elle-même. Si on se contente de réponses, le mouvement nécessaire de la conscience s'arrêterait et l'existence de l'homme ne serait plus que celle de la pierre.

Conclusion


Si on considère que le monde se réduit au sensible, que le réel est matériel, alors toutes questions que l'on se pose entrent dans le champs d'une des sciences. Ces dernières, procédant rationnellement, sont capables de rendre compte des phénomènes en fonction des causes. L'explication scientifique étend dons ses réponses à tous les domaines de l'existence même à ceux concernant l'homme. Cependant, la science répond aux questions du point de vue d'un seul aspect : le comment. Elle ne peut résoudre la question du sens et du pourquoi qui fonde l'existence. De plus, les réponses qu'apportent les sciences ne sont pas définitives et il faut donc sans cesse continuer à poser des questions pour permettre aux sciences d'évoluer. mais il ne faut pas croire que ces questions ne puissent pas venir des autres champs de l'activité humaine : les arts et les autres formes de discours même irrationnelles peuvent venir interroger les sciences et l'esprit humain en général.

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