Est-il absurde de désirer l'impossible ?

Corrigé en trois parties : I. Désirer l'impossible n'est pas un chemin de sagesse, II. Désirer ou plutôt vouloir l'impossible : signe de la grandeur de l'homme, III. La volonté du sujet : synthèse de l'idéal et du réel

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: ftarby (professeur) •

Introduction

Une analyse du sujet était bienvenue en introduction. Elle porte ici sur deux points essentiels :

- La double négation impliquée par la formulation : absurde/impossible. Ces deux termes ont une valeur négative ; la combinaison des deux forme cette double négation. L'absurde s'oppose à la signification, à ce qui a, pour les hommes, du sens (comme un projet, une volonté, un but). L'impossible s'oppose au possible, à ce qui peut être. L'impossible est littéralement ce qui ne peut pas être réel, réalisé. L'impossible ne s'oppose pas seulement au possible. Il désigne ce que la conscience de l'homme ne peut pas comprendre comme réalité, effectivité, parce que s'opposant aux structures inflexibles du réel (par exemple un cercle-carré, ou même un monde parfait).

- Le terme "vouloir" renvoie à l'idée de volonté, qu'il convient de distinguer de la notion de désir. Il est important de remarquer que le sujet parle de "désirer'' l'impossible, non pas de le "vouloir". La distinction entre désir et volonté est très importante pour le traitement du sujet proposé. Le désir est instantané, changeant, multiple, indomptable, hypnotique. La volonté marque au contraire l'acte de liberté d'un sujet qui se donne un but, dans la durée, et emploie des moyens pour réaliser ce but. Une volonté est un engagement, non un caprice ou une attirance soudaine.
De cela, il résulte que le sujet demande si l'homme peut se donner comme projet un but qui semble entrer en contradiction avec le réel. Si un tel investissement de sa liberté est paradoxalement possible mais aussi souhaitable ("Est-il" a le sens d'une possibilité, mais pose aussi la question morale : doit-il.) Encore faut-il, alors, qu'il ne s'agisse pas d'un simple désir, mais d'un désir changé en volonté.

I- Désirer l'impossible n'est pas un chemin de sagesse

a. Désirer l'impossible dénote une attitude qui n'a pas saisi que notre liberté était nécessairement limitée. C'est refuser la réalité.
Descartes montre que le bon usage de la liberté consiste à savoir limiter le vouloir au pouvoir. Ne vouloir que ce que l'on peut, pour éviter la souffrance et la discordance. (Discours de la méthode, et Traité des passions.)

b. Ne pas désirer l'impossible, c'est la règle de vie qui permet de vivre heureusement. Il s'agit en particulier de dompter les désirs, qui pour leur part tendent à dépasser le cadre du possible (ex: un amour impossible.) Les stoïciens comme les épicuriens y voient une sagesse. Le stoïcien sait accepter la vie comme elle est. L'épicurien (Epicure, Lettre à Ménécée)n'est pas à la recherche des désirs vains (pouvoir, honneur, richesse.)

c. Ne vouloir que ce qui peut être est une attitude pragmatique et concrète. Ceci s'oppose à la tendance imaginaire de l'homme. Cela peut être une règle d'action efficace, par exemple en politique. Tandis que les idéalistes (ceux qui prennent comme point de départ les Idéaux et les Utopies) peuvent ne pas savoir transformer le réel, concrètement, du fait de leurs désirs ou revendications démesurés.

II- Désirer ou plutôt vouloir l'impossible : signe de la grandeur de l'homme

a. L'homme est caractérisé (du fait de sa conscience et de sa liberté) par une capacité constante de transformer le monde et le réel. Sa seule nature profonde est de pouvoir modifier sa nature (cf. Sartre, l'existentialisme.) Si tel n'était pas le cas, le sujet ne serait qu'animal ou objet. On ne saurait restreindre cette caractéristique de l'être humain. En conséquence, l'homme peut bien vouloir l'impossible, et le doit, même.

b. Vouloir un autre monde, une autre réalité, telle est la puissance de la volonté. Nietzsche a bien montré que l'essentiel était pour l'homme de parvenir à exprimer cette ''volonté de puissance'', entravée par la société, les autres, la vie humaine en général. Seul celui qui saura affirmer pleinement cette volonté vivra authentiquement. Par exemple : Le Gai Savoir, paragraphe 351 : ce que je veux, je dois le vouloir absolument, comme si j'étais prêt à revivre un nombre de fois infini cette situation, ce choix, cet engagement. La ''Volonté de puissance'' veut donc au-delà du possible. D'une toute autre manière, Kant montre que nous devons tendre à la pleine moralité (La loi morale qui exige de moi l'Universel débarassé de tout égoïsme, Critique de la raison pratique, paragraphe 7), tout en sachant bien qu'aucun être ne peut être absolument moral (le "mal radical")

c. De manière plus générale, si l'homme abandonnait cette capacité que deviendrait-il ? Ce que l'homme a produit de plus grand provient essentiellement de cette capacité. Les découvertes scientifiques (ce qui était impossible est devenu possible, Leonard de Vinci.), les idéaux politiques (une démocratie parfaite est impossible, et c'est cependant en son nom que la société progresse), et même la volonté d'aimer (un amour absolu est impossible ; cependant, je puis m'engager auprès de l'autre de toutes mes forces.) Mais il faut pour cela que le désir soit devenu volonté, qu'il se soit lui-même affirmé dans la durée.

III - La volonté du sujet : synthèse de l'idéal et du réel

a. L'absurde a une valeur péjorative. Mais l'absurdité, dans une certaine mesure, est relative a un temps, une époque, une mentalité sociale. Il était absurde avant Galilée de déclarer que la Terre tournait autour du Soleil. Il est absurde, aujourd'hui, de prétendre le contraire. L'homme peut sans cesse conquérir de nouveaux domaines de sens, de significations, de buts. L'impossible d'aujourd'hui peut être le possible de demain. Ainsi, ne peut-on renoncer aux Idéaux.

b. Cependant, cette vision idéale se confronte à une réalité qui en restreint toujours la portée. Et l'intelligence doit en tenir compte, pour avancer pas à pas. Il faut donc toujours établir une synthèse entre la part idéale et l'aspect réel, limitatif des choses. L'Idéal permet de se projeter. Mais le réel permet d'agir et de s'accomplir selon une progression lucide.

c. Cette synthèse a par exemple été pensée par Kierkegaard. Kierkegaard montre que l'homme ne peut pas vivre seulement dans l'instant (le ''stade esthétique''), qu'il a besoin de dépasser l'instant dans la durée (le ''stade ethique"), voire même la durée dans l'éternité (le ''stade religieux'') Mais chaque stade doit tenir compte de la réalité du précédent. Vivre dans la durée, ce n'est pas oublier l'instant concret (l'amoureux, engagé dans la durée, doit séduire à nouveau l'aimé(e) à chaque instant, même si cela est impossible, dans l'absolu.) Il y a bien d'autres manières de concevoir cette synthèse. Par exemple, les Idéaux politiques doivent être maintenus pour changer le réel, toujours insatisfaisant, mais ils doivent accepter la réalité, sans quoi de telles Utopies peuvent se changer en monstres dangereux (le communisme de Marx devient la dictature de Staline.) La synthèse est toujours nécessaire.

Conclusion

Il y a de bonnes raisons de restreindre le désir aux possibles, comme l'a bien vu la philosophie classique. L'homme, sans cela, entre dans la démesure des passions, et souffre, au final.
Cependant, le dépassement de la réalité vers l'Idéal est propre à l'homme, et il est la source de sa grandeur.
Aussi bien faut-il, alors, qu'une synthèse entre l'idéal et le réel s'accomplisse dans la pensée et la volonté de chaque individu, et de l'espèce humaine en général. En ce sens, il ne s'agit pas de désirer l'impossible, mais plutôt de le vouloir.

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