Peut-il y avoir un mauvais usage de la raison ?

Date d'ajout : 24/02/2010 • 638 vues

Note du corrigé :
  • Note actuelle 5.00/5

Proposé par : Vyse (Elève)

 

Description :
Je suis élève en classe préparatoire, je viens déposer ma dissertation où j'ai obtenu une bonne note.

 

 

Il est d’usage de considérer la raison, c'est-à-dire la faculté de juger, de discerner le vrai du faux, comme n’étant pas infaillible, en attestent nos éparses fautes de raisonnement. Il semblerait alors, à première vue, qu’indépendamment même de son dessein, l’Homme fasse parfois mauvais usage de la raison, pourtant propre à sa pensée. En effet, bien que la raison soit une des caractéristiques fondamentales de l’intellect humain, n’est-elle pas trop souvent précipitée et forcée dans les chemins hasardeux de la pensée ? Si l’Homme est bien un animal raisonnable, n’en demeure-t-il pas moins qu’il doit apprendre à utiliser ce qui lui est inhérent, et se réapproprier la raison comme outil d’intellection sûr ? Un mauvais usage de la raison est donc envisageable, à moins d’établir certaines règles pour diriger et construire la rationalité humaine. De fait, s’il peut y avoir ordre et méthode, la raison peut trouver sa justesse, et son usage en devient alors tout à fait contrôlé. Quelles seraient alors les règles nécessaires à l’épanouissement correct de la rationalité humaine ? Enfin, si appuyée par ces règles, elle est cohérente et que l’Homme s’en sert bien, ne peut-il pas y avoir quand même un mauvais usage de la raison ? Qu’en est-il des fonctions de la raison ? C’est donc d’un enjeu éthique et moral qu’il s’agit ici, en tant que la raison ne vise pas forcément ce qui est bon. Finalement, la question est de savoir si, indépendamment de la façon dont on utilise la raison, celle-ci n’est pas parfois un prétexte pour s’affranchir d’un souci de moralité.


Tout d’abord, la raison est un des outils premiers de la pensée humaine, et il semblerait qu’on ne puisse en faire bon usage naturellement. En effet, nous croyons nos chaînes de raison totalement valides, mais qu’en est-il réellement ? L’Homme peut faire des erreurs de jugement, en témoignent les syllogismes et paralogismes qui trompent la rationalité humaine, tel un mirage trompe l’œil. Dans son ouvrage, Discours de la méthode, Descartes donne un nom à cette raison: c’est la lumière naturelle, appelée également le bon sens. Le bon sens, selon Descartes, est la faculté donnée par Dieu de percevoir le vrai, et il est donné à chaque homme sans degré. Ainsi, comment expliquer la diversité des opinions et des valeurs, sinon par l’usage que chaque homme fait de ce bon sens ? En fait, la raison ne diffère pas d’un individu à un autre, mais l’usage que l’on en fait dépend de chacun, ce qui nous amène à penser qu’il existe donc bien un mauvais usage de la raison.
En fait, ce mauvais usage de la raison, souligné par les erreurs de jugement que l’on commet, semble dû principalement au comportement et à l’attitude que l’on se donne face à la raison. Dans l’optique de discerner le vrai du faux, la précipitation de notre volonté nous prive du temps et de la réflexion nécessaires à l’élaboration d’un jugement, elle nous prive d’une vision claire des choses et nous fait alors commettre des erreurs. La volonté libre infinie dépasse l’entendement fini, et selon Descartes, « nous la portons ordinairement au-delà de ce que nous connaissons clairement et distinctement». En voulant juger, à l’image de Dieu, nous en oublions nos limites, nous voulons plus que nous ne pouvons et nous nous activons à tirer des conclusions sans nous adonner au processus de réflexion et de lenteur que demandent la raison et l’entendement. Nous choisissons alors la solution de facilité en prenant pour vrai ce qui n’est que vraisemblable.
Enfin, même s’il semble qu’il y ait un mauvais usage de la raison, il n’en reste pas moins que le bon sens est une partie inhérente et essentielle de la pensée humaine. La raison n’est pas ennemie de la pensée, et même si l’on peut en faire un mauvais usage, la raison doit être écoutée, car elle possède sa propre logique et demande seulement une cohérence formelle. De fait, pour Descartes, « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ». En effet, en tant qu’animal de raison, chaque Homme la possède au même degré, car elle est universelle. Elle est présente en chacun de nous, et il nous revient à nous « de l’appliquer bien » à travers une méthode précise.

La raison est un des outils premiers de la pensée humaine, car elle permet de séparer le vrai du faux. Pourtant, en tant qu’outil, il est nécessaire de savoir la manier, et sans cet apprentissage, nous ne pouvons l’utiliser que mal. Quelles sont donc la méthode et les règles à appliquer pour faire bon usage de la raison ? Premièrement, bien raisonner ne s’acquiert pas instantanément, cela demande un travail et une introspection sur soi qui ne sauraient passer par Autrui ou toute forme de connaissance extérieure. Ainsi, les principes de la raison doivent-ils être expérimentés par nous-mêmes, comme dans le Discours de la méthode où Descartes élimine de nos sources de connaissances tout ce qui provient du passé et de nos enseignements. En conséquence, la méthode de Descartes exige qu’un ordre conduise notre pensée, après le désordre de ce qui nous a été dit et appris. L’ancienneté et l’unanimité d’une croyance ne sont plus un signe de vérité, et s’il ne faut pas la rejeter, il faut néanmoins la redécouvrir.
Dans l’interaction entre la volonté et l’entendement, il convient de poser certaines règles afin de ne pas prendre pour vrai ce qui n’est en fait que croyance. Alors que juger émane de la volonté, connaître provient de l’entendement, ce qui implique donc de séparer ces deux entités. Il faut que la volonté soit ajustée à ce que dicte l’entendement, que ce dernier soit toujours maître de la volonté. En effet, l’entendement examine nos pensées « claires et distinctes », qui ne nous trompent pas, tandis que la volonté préfère le vraisemblable à la vérité. Il faut donc reconnaître que notre connaissance est finie, pour pouvoir discerner justement le vrai et le faux, et faire de surcroît un bon usage de la raison.
De plus, il faut pour raisonner bien, avoir un langage adéquat à la raison humaine. Pour Descartes, il faut passer par la Mathesis Universalis. En effet, il faut refuser d’expliquer les choses par des qualités occultes, mais utiliser un langage quantifié et universel, celui de la mathématique. Le fondement de la physique mathématique délaisse alors le domaine du sensible pour celui de la certitude. L’exemple le plus frappant est celui de l’espace, qui selon Descartes, est une étendue géométrique (que l’on calcule par sa longueur, largeur et profondeur) et non plus un lieu. La raison est alors fiabilisée dans son entreprise, car elle est soutenue par une méthode et un langage. En conséquence, la raison devient alors infaillible, et les chaînes de raison assurées grâce à la métaphysique et la physique mathématique. C’est par conséquent à l’aide d’une méthode et de règles qu’il est possible de faire bon usage de la raison.

Cependant, sous le drapeau de la raison, ne peut-il pas y avoir des buts totalement opposés au raisonnable ? Indépendamment de sa cohérence et de sa validité, ne fait-on pas également un mauvais usage de la raison quand elle sert à des fins immorales ? Si l’on prend l’exemple d’une guerre, la raison peut être invoquée pour justifier les morts et la cruauté de celle-ci : n’est-il pas raisonnable de dire qu’elle a servi à l’indépendance d’un pays, à la naissance d’une nation ? N’y a t il pas des guerres justes qui visent à se défendre ? Plus encore, la guerre ne sert-elle pas au progrès scientifique et technologique et à la création d’emploi ? Toutes ces raisons peuvent probablement être valables et pourtant, il n’en demeure pas moins que ces raisons invitent à l’horreur. Que dire alors des discours tout à fait logique des dictateurs et tyrans à travers notre Histoire ? La raison n’était-elle pas un moyen de convaincre, paraissant tout à fait sensé ? Convaincre, ou vaincre avec la raison fait d’elle une arme et elle change radicalement de but. Utiliser la raison à des fins immorales, n’est ce pas aussi faire mauvais usage de la raison ?
En effet, le terme mauvais implique un coté moral. Ce qui est bon ou mauvais dépend alors d’un jugement. Et dans ce cas, c’est tout le problème de la diversité des opinions qui se pose. Comment juger universellement quelque chose de bon ou de mauvais ? Ce qui est bon pour un peuple peut être une atrocité pour un autre et inversement. Le relativisme des valeurs rend alors le verdict d’un « mauvais usage » ardu. Ce verdict dépend d’un peuple, mais également d’une personne. Puisque nos opinions diffèrent, il apparaît difficile de juger le bon ou le mauvais usage d’une raison. Le Voyage de Bougainville de Diderot par exemple, pose le problème des différences de valeurs et d’opinions dans la culture indienne et la culture occidentale. Comment alors départager le bon et le mauvais quand les critères mêmes de ces deux entités diffèrent ?
Enfin, il peut y avoir un mauvais usage de la raison dans son déroulement comme dans son but. Si la méthode de Descartes permet de palier aux insuffisances de certaines chaînes de raisons, la morale est l’indicateur d’un mauvais usage de la raison. En effet, le terme « usage » implique que l’Homme utilise la raison, et c’est lui qui décide à quelle fin elle doit être liée. On a donc moralement un mauvais usage de la raison, en tant que celle-ci peut servir à justifier ce qui ne l’est pas en réalité. La raison, comme l’Homme, n’est pas infaillible si elle ne se soumet pas à certaine règle, tout comme elle peut défendre le mal s’il y a une absence de morale. C’est donc à l’Homme de manier habilement sa raison à des fins convenables, comme la quête de la vérité, et à l’utiliser dans un souci de moralité avant tout, pour ne pas rendre rationnel et raisonnable ce qui ne l’est pas.

En conclusion, à la question de savoir s’il peut y avoir un mauvais usage de la raison, il est désormais possible de répondre que la rationalité humaine n’est pas immédiate, et que bien qu’en chacun de nous, elle se doit d’être soumise à une méthode, afin d’être utilisée correctement. C’est par une introspection sur soi et un contrôle de sa volonté que la raison peut être juste, et ne pas se tromper outre mesure. Enfin, il apparaît également qu’en dépit d’un véritable travail sur la raison humaine, celle-ci peut être utilisée pour de mauvaises fins. En effet, si la raison est toujours logique et cohérente, l’usage que l’Homme en fait ne dépend que de lui et de ses intentions, faisant alors de la raison une sorte de parade logique palliant à une immoralité peut-être controversée, mais tout du moins mauvaise aux yeux de ses spectateurs.

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