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Pascal, Pensées: existence et temps

Note obtenue : 16 / 20. Appréciation "Très bon devoir avec une structure dégagée selon un fil directeur. Présence d'une bonne argumentation cohérente dans la deuxième partie. Seulement pour un prochain devoir, il s'agira d'approfondir un peu plus les références."

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: zoubidouille (élève) •

Texte étudié

«Nous ne tenons jamais au temps présent. Nous rappelons le passé ; nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l'arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans des temps qui ne sont point nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons réflexion le seul qui subsiste. C'est que le présent d'ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu'il nous afflige, et s'il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l'avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n'avons aucune assurance d'arriver.
Que chacun examine ses pensées. Il les trouvera toutes occupées au passé ou à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer de l'avenir, le présent n'est jamais notre fin.
Le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.»

Pascal, Pensées - p. 506 aux éditions Lafuma

Blaise Pascal, génie singulier et l’auteur de ce texte tiré d’une œuvre Les Pensées qui est à la fois une œuvre morale, scientifique et religieuse. Dans cette œuvre c’est la misère de l’homme privé de Dieu que souligne Pascal, bien que dans le texte qui nous est présenté cela ne soit pas dit de façon explicite. Pour lui, lorsque l’homme croit en Dieu, il peut s’ancrer spirituellement ce qui semble être pour lui le parti le plus raisonnable. Dans le texte présenté tiré des Pensées de Pascal, il est traité de la question du temps et notamment du présent, en rapport avec notre comportement face à lui et l’impact de ce comportement sur l’existence humaine. Par « temps » nous pouvons comprendre cela comme l’ordre des successions possibles, c’est-à-dire passé, présent et futur et comme un milieu homogène et indéfini dans lequel se déroulent les événements. Par « présent » nous pouvons comprendre cela comme une notion du temps en cours, actuel. Tout d’abord nous étudierons le texte en essayant de dégager le sens que donne l’auteur à celui-ci, puis dans un deuxième temps nous verrons une réflexion plus personnelle reprenant le thème du texte de Pascal.

Dans ce texte où il est traité la question du temps en rapport avec l’existence humaine on peut observer l’entrée en matière très directe de Pascal, où dès la première phrase il nous livre sa thèse par l’affirmation concernant notre rapport au temps « Nous ne tenons jamais au temps présent ». Par là, il affirme que nous ne vivons – ce qui signifie être actuellement - pas pleinement le moment présent mais que nous nous tournons vers le passé – qui correspond au moment temporel révolu, antérieur au présent – soit nous nous projetons vers l’avenir – qui correspond au moment temporel à venir, qui n’est pas encore présent ni passé, qui est donc postérieur au présent.
C’est d’ailleurs ce qu’il explique dans son premier argument allant jusqu’à la ligne 6 « nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours », ce qui veut dire que nous tendons vers l’avenir que nous souhaitons le voir se réaliser, considérant qu’il met plus de temps à venir que nous l’espérerions. De plus, lorsque nous ne tendons pas vers le futur nous sommes bien souvent tournés vers le passé « nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt » et comme il est dit dans cette phrase, lorsque nous n’espérons pas être déjà demain, nous regrettons le passé tout en sachant que nous ne pouvons pas agir dessus. En définitive, nous pourrions penser que Pascal nous amène par là à penser que nous aimerions avoir un pouvoir sur le temps. Or, en ce qui concerne le passé, il est impossible de changer les événements, mais en ce qui concerne le futur, en travaillant sur le présent, il existerait une possibilité d’atteindre cet avenir tant rêvé et espéré. Mais comme le montre Pascal dans ce texte « nous ne tenons jamais au temps présent » ce qui nous empêche d’atteindre nos visions d’avenir.
De la ligne 6 à la ligne 10, Pascal dans son deuxième argument expose les raisons qui nous poussent à fuir le présent en se réfugiant dans le passé ou dans temps futur. En effet, il est dit « C’est que le présent d’ordinaire nous blesse ». Pour Pascal le temps présent nous est difficile « parce qu’il nous afflige », c’est-à-dire qu’il est désagréable, non-conforme à la vision que l’on se faisait de ce présent. De plus, lorsque le présent « nous est agréable nous regrettons de le voir échapper ». Le présent qu’il soit de nature agréable ou non ne nous satisfait pas car soit il ne répond pas à la vision qu’on se faisait de lui, soit il est conforme mais notre incapacité à arrêter le temps et ainsi profiter encore plus de ce moment présent ne nous satisfait pas non plus. Ainsi, comme « le présent d’ordinaire nous blesse », nous nous réfugions soit dans le passé, soit dans le futur qui reste malgré tout un « temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver ». Par là Pascal confirme le fait que si nous n’avons aucune assurance ni pouvoir sur le temps futur et les événements qui lui sont liés.
A partir de la ligne 11, Pascal exprime les enjeux du comportement que nous adoptons par rapport au temps et l’impact de ce comportement sur l’existence humaine. Dès la première phrase de la ligne 11, Pascal nous invite à examiner nos propres pensées, à regarder en nous. Il réaffirme dans ce paragraphe sa thèse par la reformulation de celle-ci « Nous ne pensons presque point au présent ». Pour lui, les seuls moments ou nous pensons au présent, c’est pour « prendre la lumière pour disposer de l’avenir », c’est-à-dire pour aller plus vite vers l’avenir. De plus, « le présent n’est jamais notre fin », ce qui veut dire que nous ne faisons pas du présent le but de notre existence mais comme le passé, il est seulement « un moyen » pour « disposer de l’avenir » qui lui seul « est notre fin ». C’est pourquoi, comme « le seul avenir est notre fin », « nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ». C’est là la conséquence de notre comportement face au temps. De plus, pendant que notre esprit tend vers le futur, nous tendons aussi au bonheur, ce qui selon Pascal est impossible vu que nous ne vivons pas dans le présent. Il semble que Pascal ait voulu dire par là que nous ne pouvons être heureux que dans le présent, mais comme nous semblons incapables de vivre dans le temps présent, nous sommes donc aussi incapables d’être heureux.
Dans ce texte, il semblerait que l’objectif de Pascal soit de nous présenter cette vision négative des choses pour nous inviter à agir autrement, et ainsi peut-être atteindre le bonheur qui semble être au cœur des préoccupations de l’existence humaine.

Suite au texte de Pascal tiré des Pensées, nous sommes amenés à nous poser certaines questions concernant notre rapport au temps, nous autres êtres humains. En effet, selon Pascal, nous ne vivons pas dans le présent mais dans le temps passé et futur, toujours insatisfaits du temps dans lequel nous sommes. Cette insatisfaction permanente de l’homme face au temps traduit un désir de possession quant à celui-ci. Ainsi nous pouvons nous demander pourquoi désirons-nous tant posséder des temps qui ne sont pas nôtres et que nous ne pouvons posséder. Désirer signifie tendre vers un objet qui nous manque, mais pourquoi avons-nous l’impression que quelque chose nous manque dans le temps présent ? Que recherchons-nous dans les temps passé et futur ? Ainsi, pour répondre à ces interrogations, nous verrons tout d’abord pourquoi notre esprit tend vers le passé, puis pourquoi nous nous projetons vers le futur, et enfin pourquoi nous ne vivons pas dans le présent.

En effet, si nous tendons vers la possession du temps qu’est le futur, c’est notamment parce que nous désirons être heureux et que le futur semble être la dimension temporelle offrant la possibilité de réaliser ce désir.
Tout d’abord, s’imaginer un futur peut aider à vivre le présent quand celui-ci ne nous convient pas. En effet, imaginer sa vie dans un futur plus ou moins proche peut permettre de mieux supporter les événements en cours, car on peut se dire que « tout va s’arranger ».
De plus, si nous avons l’impression que seul le futur nous apportera satisfaction, c’est que le présent nous blesse à plusieurs niveaux comme l’explique le texte de Pascal. De plus, dans le futur tout reste à faire, les événements ne se sont pas encore produits, ce qui laisse un sentiment de liberté. Dans le futur tout semble possible c’est d’ailleurs ce qui motive les joueurs lorsqu’ils se disent « je vais peut-être gagner ». En effet, nous sommes libres de faire de notre avenir ce que l’on veut, même si nous ne faisons pas forcément le nécessaire dans le présent pour réaliser nos désirs.
En définitive, nous souhaitons posséder le futur pour atteindre notre but qui est le bonheur. C’est pourquoi comme nous l’explique Pascal dans son texte « le seul avenir est notre fin » car pour nous il est synonyme de bonheur. Mais penser au futur peut être aussi angoissant que le présent c’est pourquoi nous avons aussi besoin de nous projeter dans le passé.

Si nous désirons tant posséder le temps et notamment le passé c’est parce qu’il nous procure un sentiment de sécurité et d’immortalité que ne nous procure pas le présent ni le futur.
En effet, dans le temps passé, les choses sont faites, les événements se sont produits, sont révolus et ne sont donc plus à refaire. Cela peut procurer un sentiment de sécurité. Se réfugier dans une dimension temporelle où notre mental peut sélectionner, modifier, les événements nous donne non seulement une impression de bonheur mais aussi un sentiment de puissance, de possession quant aux événements, au cours de notre vie. Cette impression de puissance, de pouvoir contrôler les événements passés confine ainsi au sentiment de sécurité.
Ainsi, nous souhaitons posséder le passé parce que notre vision de celui-ci n’est pas toujours vraie. En effet, nous avons tendance à idéaliser le temps passé, en sélectionnant ses souvenirs, en les modifiant parfois voir même en les fabriquant de toute pièce. C’est le bonheur que nous imaginons avoir vécu à un moment donné dans le passé qui nous pousse à vouloir le posséder et qui fait que nous y vivons plus mentalement que dans le temps présent.
Enfin, si notre désir de posséder le temps et notamment le passé est si important c’est notamment par peur. En effet, nous avons peur du temps qui passe et par conséquent de la mort. Nous sommes angoissés parce que nous existons, par nos questions sans réponses. Notre désir de possession du temps se traduit presque donc par un désir d’immortalité. Ainsi, lorsque nous vivons dans le passé nous ne nous posons pas de question quant au sens de l’existence ce qui peut être considérer comme dérangeant voir inquiétant pour le mental.

En définitive, nous souhaitons posséder le passé pour s’éviter des sentiments désagréables qui nous angoissent et nous empêchent d’atteindre notre but. Ce but qu’est le bonheur se trouvant pour nous dans le futur. Seulement, on s’aperçoit que c’est dans le présent que nous pouvons agir, et le futur que nous souhaitons ne peut se réaliser qu’en travaillant sur notre présent. La raison pour laquelle notre esprit fuit le présent semble être parce que ce temps est le plus difficile.

Nous souhaitons posséder le temps présent comme le temps futur et passé car comme le dit Jean-Paul Sartre dans l’Etre et le Néant, « le présent est une fuite perpétuelle en face de l’être […] le présent n’est pas, […] il se présentifie sous forme de fuite ». Ainsi, le présent nous semble difficile car le temps semble passer beaucoup trop vite quand il nous est agréable. Nous souhaitons ainsi ralentir son cours c’est pourquoi nous désirons avoir un pouvoir sur le temps. De plus, il peut ne pas correspondre à nos attentes, être non-conforme à la vision que l’on se faisait de ce présent. Ce qui fait de lui un temps difficile et frustrant.
De plus, nous considérons le présent comme difficile à vivre car il nous échappe. En effet, les événements présents ne dépendent pas que de notre volonté à la différence de l’image qu’on se fait de notre futur ou de notre passé. Le présent peut-être angoissant pour cela car il échappe à notre contrôle. C’est pourquoi nous trouvons un réconfort à nous réfugier dans le futur ou à se projeter dans le futur.
Enfin, nous souhaitons posséder le temps, notamment les temps passé et futur parce que vivre dans le présent de mande des efforts beaucoup plus important que lorsque l’on vit dans le futur ou dans le passé. En effet, vivre dans le présent demande des efforts notamment pour que celui-ci corresponde à nos désirs concernant le futur. De plus, vivre dans le présent nécessite d’appréhender les choses sans voile, de voir les choses telles qu’elles sont, ce qui n’est pas nécessaire dans le passé ni le futur.
En définitive, il est beaucoup plus facile de vivre dans le passé ou dans le futur c’est pourquoi nous désirons posséder le temps pour disposer à notre guise pour passer d’un temps à un autre lorsque celui dans lequel nous évoluons ne nous convient pas.

En conclusion, « nous ne tenons jamais au temps présent » car le temps présent nous paraît difficile et injuste comparé aux possibilités et aux attraits que peuvent avoir les temps passé et futur. Pour répondre à l’intitulé du texte de Pascal « peut-on vivre sans se fuir ? », il semblerait d’après le texte et la réflexion personnelle produite que nous soyons en mesure de le faire, mais que peu de nous le fasse réellement peut-être par peur ou par manque de courage. Mais ce qui ressort le plus, c’est le fait que nous désirons posséder le temps, bien que nous sachions pertinemment que cela est impossible, dans le simple but d’être heureux. Or, selon Epicure dans sa lettre à Ménécée nous ne devons pas avoir de désirs non-nécessaires et non-naturels comme désirer maîtriser le temps, sous peine de mettre notre capacité à être heureux en danger. Ce paradoxe nous mène à penser qu’au vu de la théorie d’Epicure qui soutient que nous ne pouvons désirer ce qui est impossible sous peine d’être malheureux, et au vu de la théorie de Pascal qui explique que nous ne tenons pas au seul temps dans lequel nous pouvons être heureux et que nous passons notre temps à désirer maîtriser le temps, comment atteindre le bonheur malgré tout ?