Baudelaire, Les Fleurs du mal - Le soleil

Commentaire linéaire, corrigé d'un devoir sur table.

Dernière mise à jour : 02/01/2022 • Proposé par: marie (élève)

Texte étudié

Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures
Les persiennes, abri des secrètes luxures,
Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,
Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
Heurtant parfois des vers depuis long-temps rêvés.

Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
Éveille dans les champs les vers comme les roses ;
Il fait s’évaporer les soucis vers le ciel,
Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
Et commande aux moissons de croître et de mûrir
Dans le cœur immortel qui toujours veut fleurir !

Quand, ainsi qu’un poète, il descend dans les villes,
Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets,
Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.

Baudelaire, Les Fleurs du mal - Le soleil

Dans Les Fleurs du Mal publié en 1857, Charles Baudelaire révolutionne la poésie. Il y dépeint la tension intérieure entre le spleen, source de détresse, et l’idéal, mouvement vers une perfection imaginaire.

Les «Tableaux parisiens», deuxième section du recueil, assimilent ainsi la ville moderne aux vices et à la misère, mais également à la rêverie, et à la possibilité d’une beauté nouvelle. «Le soleil» est le deuxième poème de cette section. A travers le soleil, Baudelaire évoque les pouvoirs salvateurs de la poésie.

Problématique: Comment l’auteur utilise la métaphore du soleil pour expliquer son travail créatif ?

I. la balade créative dans une ville délabrée

Le poème s’ouvre sur deux alexandrins dépeignant Paris. Il y a un champ lexical dépréciatif de la ville avec les mots « vieux », « masures »

Vers 1-2
- La rime « masures/luxures » souligne l’alliance de la misère et du vice dans la ville moderne. Ce sont des rimes suivies ou plates
- Le verbe « pendre » suggère la langueur et l’ennui dans une ville étouffante
- Paradoxalement, la ville semble vide. Elle est le lieu de secrets gardées « secrètes luxures »

Vers 3-4
- C’est dans cette atmosphère dépeuplée que s’exerce la puissance du « soleil »
- Le « soleil » est personnifié par l’adjectif « cruel » qui fait de lui une puissance divine qui châtie les humains pour leurs vices comme le suggère la violence du verbe « frapper »
- L’anaphore en « sur » et le rythme binaire au vers 4 soulignent que cette punition est universelle car elle touche autant les campagnes et les villes.

Vers 5
- Le poète apparait pour la première fois avec le pronom « je »
- Ce poète se distingue comme un homme « seul »
- « Ma fantasque escrime » est une périphrase désignant l’activité poétique. C’est une activité vivante qui s’exerce en marchant.
- La métaphore entre le poète et un joueur d’escrime fait de la poésie une sorte de combat d’épée, une lutte contre le langage et la ville dépréciée.

Vers 6
- Le participe « Flairant » animalise le poète mais de manière méliorative

Vers 6-7-8
- Le poète est assimilé au chiffonnier ; homme qui récupère les déchets pour revendre ceux qui ont de la valeur avec les mots « Flairant », « trébuchant », « heurtant ».
- La métaphore entre le poète et le chiffonnier est filée. Le poète ne « flaire » non pas les déchets mais « les hasards des rimes » comme si le poète trouvait les mots au sol pour écrire son poème.
- Les « mots » sont des « pavés » sur lesquels le poète « trébuche » et au lieu de heurter des déchets avec son crochet, le poète heurte des vers.
- Poètes et chiffonniers sont tous deux des alchimistes qui cherchent l’or dans la boue en parcourant la ville moderne.
- La trouvaille poétique est précieuse comme l’exprime les deux adverbes « parfois », « longtemps »

II. le rôle du soleil sur la terre et sur les hommes

Vers 9
- « Le soleil » est personnifié et divinisé par « ce père nourricier »
- Il guérit ainsi les maladies et de la faiblesse car il est « ennemi des chloroses »

Vers 10
- Ses pouvoirs ne se limitent pas à protéger de la mort puisqu’il donne la vie comme l’indique le verbe « émerveiller »
- Baudelaire place au même niveau « les vers » et les « roses » ce qui crée un contraste surprenant entre la putréfaction (les vers qui mangent les cadavres) et les roses, symbole de la beauté
- Le soleil incarne donc l’alliance de l’horrible et du sublime propre à l’esthétique de Baudelaire et au projet des Fleurs du Mal
- Le soleil devient alors la source de la poésie
- Les « roses » et les « chloroses » sont opposées malgré la rimes riches et plates entre les deux. C’est l’opposition entre la beauté et la laideur

Vers 11-12
- L’énumération des pouvoirs sociales se poursuit.
- Le soleil est le sujet de tous les verbes ce qui renforce son omniprésence
- Tel un dieu, il guérit des souffrances morales avec le vers 11. L’évaporation signifie la disparition mais aussi l’élévation comme dans le poème « Elévation », où le soleil abolit le spleen et porte vers l’idéal.

Vers 13-14
- Le soleil est également doué de vertus sociales.
- L’antithèse entre « porteurs de béquilles » et « jeunes filles » montre que le soleil transforme la vieillesse en jeunesse comme un alchimiste qui va transformer la boue en or
- L’assonance en « i » peut faire entendre les rires de la jeunesse

Vers 15-16
- Le pouvoir du soleil permet de rajeunir les êtres mais il a aussi comme pouvoir des les faire croître comme le souligne le champ lexical de la croissance avec les mots : « moissons », « croitre », « murir », « fleurir »
- La polysyndète en « et » insiste sur les pouvoirs de génération du soleil qui semble sans fin
- Le soleil est comme éternel avec l’adjectif « immortel », l’adverbe temporel « toujours » et l’emploi du présent de vérité générale le confirme
- Enfin, le point d’exclamation concluant la strophe exprime l’emportement lyrique du poète qui perçoit le soleil comme une puissance supérieur.

III. la comparaison entre le soleil et le poète

Le quatrain final commence par « ainsi qu’un poète » donc avec une comparaison entre le soleil et le poète

Vers 18
- Le poète comme le soleil « descend dans les villes » et « ennoblie le sort des choses les plus viles ». Cette rime homophone assimile l’espace urbain au « Tableaux parisiens ».
- Mais le poète est tel qu’un alchimiste, transforme sa boue en or comme le souligne l’antithèse « ennoblit » « viles »
- Le poète fusionne les contraires : le beau et le laid ; le prestigieux et le misérable

Le quatrain se poursuit dans la dynamique descendante pour poursuivre le soleil-poète qui s’immisce dans la vie de la ville

Vers 19-20
- Le poète est un souverain comme l’indique l’expression « s’introduit en roi » mais c’est un souverain immatériel, spirituel qui expriment la négation « sans bruits et sans valets »
- Le poète est un justicier indifférent aux conditions sociales. Il pénètre dans des espaces antithétiques : les hôpitaux où meurent les miséreux et les palais où vivent les puissants

Le poète est un rayon de soleil, une divine lumière spirituelle qui soulage indifféremment tous les humains.

Conclusion

Le soleil est d’abord représenté comme l’inspirateur du poète avant de devenir une métaphore des pouvoirs de la poésie. Le poète est dans la première strophe ce misérable chiffonnier à la recherche de vers et de mots poétiques dans des rues misérables. Puis à la dernière strophe le poète est divinisé. Il guérit les maux du corps et de l’esprit. Le poète solaire est cet alchimiste qui transforme la boue du langage en or poétique.