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Vivre l'instant présent, est-ce une règle de vie satisfaisante ?

Dissertation entièrement rédigée en trois parties :
I. Vivre l'instant présent semble pourvoir un certain bonheur
II. Mais est-ce satisfaisant de n’avoir que des successions d’instants de bonheur ?
III. Est-il alors possible de vivre réellement l’instant présent ?

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: heloiseb (élève) •

La principale quête de l’homme est l’atteinte du bonheur, cependant, si on peut l’atteindre, comment y parvenir ? Comment être certain, avant notre dernier souffle, si ce but est atteint ? Cela revient à se demander comme bien vivre ? Notre temps est compté et la vie est tellement fébrile, éphémère, qu’il ne faut pas en perdre une miette et tout faire pour parvenir à cet aboutissement ; certains parlent de vivre l’instant présent, mais est-ce vraiment une règle de vie satisfaisante ? Autrement dit : vivre l’instant présent permet-il d’atteindre le bonheur ou celui-ci n’est-il possible que par l’existence de son contraire ? On peut définir « vivre » dans le sens d'« être dans le monde » (respirer, penser…) et l’instant comme infiniment court et indivisible, le présent ayant un pied à la fois dans le passé et le futur. En somme, le plaisir serait lié à un temps très court, cela voudrait dire que l’on envisagerait le bonheur uniquement à court terme. Est-ce réellement satisfaisant de n’avoir que des successions d’instants de bonheur plutôt que du plaisir sur le long terme en prenant en considération tous les temps ? Est-il possible de vivre pleinement dans l’instant présent en faisant abstraction à tout ce qui est exclu de cet instant ?

I. Est-ce réellement satisfaisant de n’avoir que des successions d’instants de bonheur ?

Nous sommes gouvernés par le temps, Kronos. Dans la mythologie grecque, Kronos est l’un des Titans ; il a de nombreux fils qu’il dévore aussitôt ; celui qui engendre est donc aussi celui qui dévore sa propre progéniture : le temps. Chronos, détruit tout ce à quoi il donne le jour. Le temps est donc à la fois créateur et destructeur, on peut y échapper et il vaudrait peut-être mieux profiter de temps qui à peine nous est offert, nous est repris. Notre temps est compté et être toujours dans ses pensées, à réfléchir sur tout et n’importe quoi, toujours espérer des choses inatteignables pourrait être une perte de temps, ce serait « mal vivre » puisque le bonheur pourrait ne jamais être atteint de cette façon et on aurait perdu le peu de temps qu’on nous a accordé en arrivant sur cette Terre. « Que tu pleures ou ries la vie passe quand même. » (Anonyme) En effet, Épicure considère l’atteinte du bonheur passe par l’exigence d’un désir réaliste, si l’homme cherche toujours plus il n’atteindra pas le vrai bonheur puisqu’il ne sera jamais pleinement satisfait. Alors que si nous acceptons les plaisirs simples, nous pourrons vivre l’instant présent pleinement, car chaque chose vécue participera à notre bien-être. Paul Coelho écrivait d’ailleurs que « Tout est écrit dans les sons. Le passé, le présent et le futur de l’homme. Un homme qui ne sait pas entendre ne peut écouter les conseils que la vie nous prodigue à chaque instant. Seul celui qui écoute le bruit du présent peut prendre la décision juste. »

De plus, la mémoire est un poids lourd à porter et surtout lorsque l’on s’enferme dans nos souvenirs et ne pouvons envisager notre présent, donnant lieu au sentiment de se gâcher la vie. Pour les actes atroces commis sous nos yeux en silence, nous nous affligeons un « devoir de mémoire » comme si, garder à l’esprit la présence de l’horreur pouvait nous empêche de la laisser se produire à nouveau. Cependant, lorsque le traumatisme empêche de vivre pleinement n’est-il pas préférable de savoir oublier et de vivre l’instant présent ? Il existe en effet une sorte de puissance de l’oubli : il est comme le Léthé, le fleuve qui porte dans le royaume des morts et qui efface tous les souvenirs. Tout acte exige l’oublie, parce qu’au moment ou nous agissons, nous devons alors nous « asseoir au seuil de l’instant » selon Nietzsche. Vivre l’instant présent, c’est avoir la capacité de se sentir pour un temps, hors du temps et de l’histoire, « de se dresser un instant tout debout comme une victoire » (Nietzsche), la faculté d’oubli n’est rien d’autre qu’un bonheur rendu au présent et à son absolue nouveauté. Si nous ne nous efforçons pas d’oublier, les choses pourraient se répéter inlassablement dans la vie en général, mais aussi dans nos pensées propres. « Le présent est le seul temps qui est véritablement à nous ». Si l’on en croit Pascal, vivre l’instant présent reste donc peut-être le seul moyen de se construire sans ressasser notre passé étouffant qui nous empêche d’avancer.

Enfin, comme dirait Daniel Pennac « Le pire dans le pire, c’est l’attente du pire ». L’homme a tendance à être obsédé par ce qui l’attend, car le futur est quelque chose d’insaisissable, bien trop dans l’ailleurs pour s’y attarder. Dans sa Lettre à Ménécée, Épicure recommande ainsi « songe ainsi que l’avenir n’est ni tout à fait à nous, ni tout à fait hors de nos prises, afin de ne pas l’attendre, comme s’il devait se réaliser à coup sûr et cependant de ne pas désespérer, comme s’il était assuré qu’il dût ne pas arriver. » C’est cela vivre l’instant présent, arrêter d’attendre ou de craindre quelque chose dont on n’a aucune certitude de son acheminement futur. Si je suis désespérément amoureux d’une personne et que l’occasion m’est donnée de l’embrasser par exemple, si au moment crucial je me pose tout un tas de question telle « est-ce que cela aura un avenir ou vais-je davantage souffrir par l’infertilité suite à ce baiser » ? L’acte peut finir par avorter et ainsi, je ne saurais pas si le baiser en lui-même valait les sentiments éprouvés envers cette personne. Alors que si je décide de vivre l’instant présent, j’agis évidemment sans me poser de question de ce type, et ai enfin tout ce que je désirais même si cela engendre la souffrance, comme on le dit souvent mieux vaut « avoir des regrets que des remords ».

L’important au fond est qu’avant de rendre notre dernier souffle, recommencer au commencement de sa vie paraisse une aventure de plus. Cependant, on peut trouver des objections à cette règle de vie, car l’instant présent n’est pas irrémédiablement nécessaire à l’homme, cela peut, paradoxalement le priver du bonheur.

II. Mais est-ce satisfaisant de n’avoir que des successions d’instants de bonheur ?

En effet, lorsque la vie ne nous apporte plus rien, c’est parfois encore pire de vivre l’instant présent. On ne peut vivre cette vie lorsque nous n’avons « pas » de présent, on peut prendre l’exemple de l’homme à la fin de sa vie de nouveau. Quel sorte de plaisir peut-il trouver à vivre l’instant présent alors que la seule chose qui lui reste à vivre est l’attente de la mort, cette fourberie qui supprime définitivement l’instant ? S’il considère que sa vie est achevée, que la seule étape qu’il lui reste soit, effectivement la mort, sa façon de vivre deviendrait un véritable visionnage de sa vie, de ses souvenirs. Quand on sait que la vie ne nous apportera plus rien, que vivre l’instant présent ne procurera plus aucun bonheur, pourquoi ne pas vivre dans un passé qui nous convient ? L’homme au meilleur de sa forme, en pleine ascension dans tous les domaines de sa vie, et qui se retrouve brusquement paralysé, complètement assisté, sans aucun moyen de manger seul, de parler intelligiblement, ayant perdu sa dignité d’humain, n’ayant plus aucune issue possible mise à part la mort va-t-il trouver satisfaction dans l’instant présent ? Mise à part vivre pour ceux qui l’aident à survivre, il n’a plus grand-chose à attendre de la vie, plus rien à vivre qui pourrait lui procurer le frétillement de la vie que l’on surnomme bonheur. On a tous sa propre perception de la vie, et si l’on considère que l’instant présent n’a plus rien à nous apporter alors c’est ainsi, et dans ce cas précis, le mieux pourrait être de s’attacher uniquement à une sensation de bonheur passée et non vivre l’instant présent qui ne nous apporte plus rien de bon.

De plus, faire abstraction du passé en vivant l’instant présent peut nuire indirectement au présent. On a besoin du passé, il influe toute notre vie (« le présent est fait de déformations du passé et d’ébauches imprécises de l’avenir. Et quoi qu’on fasse, le présent n’est jamais qu’une vaste et bruyante fabrique du passé. » Pierre Reverdy), on le voit rien qu’avec l’influence de la famille : on ne connaît quelqu’un que lorsque l’on connaît son enfance, la famille marque en très grande partie notre personnalité et donc notre vie. Comprendre les problèmes qui nuisent à notre présent peut être initialement comprendre ce qui n’allait pas dans notre enfance, notre éducation et tout ce qui la constitue. Si on ne règle pas les problèmes passés alors la frustration qui en a découlé ne cessera de revenir dans l’être et même si cela arrive que très rarement cela nuira au bonheur. La psychanalyse peut permettre de comprendre que la répétition de la souffrance est le résultat de l’état inconscient du souvenir, tandis que le souvenir conscient rappelé correspond à un acte de guérison, de libération. C’est parce qu’il n’est pas rappelé à la conscience que le souvenir hante le présent. Il ne passe pas et le temps s’écoule même sans notre personne dans sa plénitude, en quelque sorte. C’est une fois les refoulements révélés que le présent peut être vécu pleinement et que l’individu peut affronter les événements difficiles avec plus de légèreté.

Enfin, vivre l’instant présent peut signifier refuser de se projeter dans l’avenir et donc refuser de construire sa vie concrètement. En effet, le futur est ce qui vient au présent, si nous ne le prenons pas en compte cela revient à voir disparaître le futur instant présent ; notamment lorsque l’on considère comme Heidegger que l’homme voué à « voire venir et voir passer ». Vivre un instant présent sans prendre en compte le futur pourrait être une perte de temps puisque l’on pourrait agir en se disant « après tout, on n’a qu’une seule vie » et ainsi vivre la fin de sa vie sans la moindre trace du bonheur présent. Vivre l’instant présent serait comme vivre en tant qu’animal dans le sens où rien ne compterait pour l’homme, il se contenterait de survivre à ce qui s’offre à lui comme une plante qui attend qu’on l’arrose, il n’existerait pas, car exister c’est ordonner sa vie par un horizon d’avenir et de sens, exister ce n’est plus seulement survivre. Ne pas prendre en compte le futur peut engendrer également des conséquences sur ce qui nous entoure (en particulier nos proches) et nous tourner vers une grande forme d’égoïsme. On prendre l’exemple du suicide, l’homme passant aux actes, vit l’instant présent d’une certaine manière, car il considère que la vie n’a plus rien à lui apporter alors qu’au fond, il ne peut pas en avoir la certitude cependant c’est son instant présent qui fait tout pour qu’il en arrive à ces pensées. Le suicide peut être vu comme un acte égoïste puisque l’homme en question peut le faire à cause dettes ou autre et laisser toutes les conséquences de son acte à sa famille, en plus de la douleur elle doit aussi s’occuper de tous les problèmes qu’il a laissés. Tout ça à cause d’un manque de projection dans l’avenir, tout ça parce qu’il ne voyait que l’instant présent (« l’homme juge tout dans la minute présente, sans comprendre qu’il ne juge qu’une minute : la minute présente »). Antonio Porchia dit que l’homme juge tout dans la minute présente, peut-être qu’il n’y a pas de réel instant présent possible ?

III. Est-il alors possible de vivre réellement l’instant présent ?

En effet, on peut faire abstraction des autres temps. Le souvenir compris dans sa spécificité concentre l’expérience même du temps. Sans mémoire, la conscience serait purement ponctuelle (nous sommes fait de mémoire, on ne peut faire abstraction de tout un passé bien que certains savent très bien le refouler) elle vivrait dans un présent perpétuel. Le souvenir correspond à une conscience du passé et du présent. Dans une expérience présente (la considération actuelle de notre souvenir), nous nous tournons, presque automatiquement vers le passé, tout en mesurant sa différence radicale avec le présent. On peut prendre l’exemple du narrateur dans A la recherche du temps perdu de Proust, il mange une madeleine et ceci déclenche un souvenir (en fait, plus qu’un souvenir), il revit une scène de son enfance dans laquelle il mangeait des madeleines. On peut vivre l’instant présent en faisant abstraction des autres temps seulement si on considère que dans sa réalité concrète, le présent est durée, et nos états psychologiques en sont le contenu. Par exemple, le temps particulier d’une attente, qui pourra être « compté » a posteriori (trois heures). Mais concrètement, c’est une seule durée continue et indivisible, qui paraissait tantôt courte ou longue selon la patience ou l’impatience, selon l’intensité que ce moment nous procure.

De plus, vivre simplement l’instant présent reste impossible puisque nous sommes dans le temps, on ne peut pas faire abstraction de l’instant passé et futur puisqu’ils font partie de nous. Le temps n’est pas une forme vide qui entoure les choses et les êtres, il est au contraire l’essence même du vivant ; les choses et les êtres sont comme faits de temps, et notre corps, qui avance dans le présent, est en quelque sorte cette « durée prise dans la matière » (Bergson), de la durée solidifiée. Nous sommes faits de temps et loin d’être un simple milieu, celui-ci est plutôt la manière dont la vie prend forme : notre corps ressemble à cette mémoire solidifiée, prise dans une forme, un contour. Vivre l’instant présent serait donc se considérer hors du temps, ce qui est impossible pour l’homme, car de sa conception à sa mort, il est ordonné par le temps (« Le temps passe. Ah, si on pouvait le regarder passer. Mais hélas, on passe avec lui. » Paul-Jean Toulet). Dès lors, exister ce n’est pas seulement vivre, au sens biologique du terme, mais c’est se tenir grâce au passé, face à l’ouverture de l’avenir : le temps est la seule voie par laquelle il est possible de donner un sens et une unité à sa vie.

Enfin, on peut considérer que l’instant présent se compacte dans une seule seconde puisqu’arrivé à la fin d’une minute, le début de celle-ci s’est déjà écoulé et est passé, on pourrait ainsi dire que la vie est une succession d’instant présent en étant une succession de seconde. Un événement passé serait juste un instant présent passé. Il st en effet parfois possible de toucher « un peu de temps à l’état pur » lorsqu’au contact d’une sensation actuelle, tout un pan du passé revient avec elle comme on a pu le voir avec l’exemple d’A la recherche du temps perdu, puisque passé, cette sensation peut être objet d’imagination, et comme présente elle est pleine d’existence, ce dont l’imagination est à elle seule incapable. Ce n’est rien moins que la dure loin du temps qui se trouve alors suspendu, pour isoler ainsi et immobiliser un instant l’essence des choses, cela montre bien que nous sommes un tout, avec cette faculté de se transporter dans différents instants de notre vie tout en étant dans notre présent. Le temps est saisissable dans ses effets, mais cependant le passé et le futur sont inexistants : déjà plus ou pas encore. En réalité c’est dans l’âme qu’ils existent, qu’ils se confondent l’un dans l’autre, puisque lorsque je récite un poème appris par cœur, dans le moment même où j’articule les syllabes, le présent dans ma conscience est à la fois la mémoire du passé immédiat, et déjà l’anticipation de l’avenir. Il n’y a donc pas trois temps distincts : seul le présent existe vraiment tout en empiétant sur ce qui est à venir, et en gardant la trace momentanée de ce qui disparaît ; trois formes de présent s’entremêlent, comme si l’âme (la conscience) se distendait, à la fois encore un peu dans le passé pendant qu’elle est déjà tendue vers l’avenir. Alors le temps serait comme logé dans la conscience, et on pourrait penser que vivre l’instant présent serait vivre tout court puisque tous les temps se retrouvent dans un seul : la conscience que l’on a du présent.

Conclusion

On peut conclure en disant que vivre l’instant présent pourrait être compris comme « vivre » simplement (sans inclure aucune notion temporelle) puisque comme nous l’avons montré le présent peut être vu comme unique temps dans la conscience de l’homme et affirmer « vivre l’instant présent » dans le sens où l’on fait complètement abstraction du passé et de l’avenir serait refuser de vivre pleinement. En effet, l’individu vivrait comme en refus avec lui-même puisqu’il refuserait d’amener à lui ce qu’il a construit et vers quel bonheur il peut marcher, ce serait éviter le véritable bonheur en quelque sorte. Vivre l’instant présent au sens propre peut donc paraître non satisfaisant. « Le présent est indéfini, le futur n’a de réalité qu’en tant qu’espoir présent, le passé n’a de réalité qu’en tant que souvenir présent. » Jorge Luis Borges.