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Une société juste peut-elle s’accommoder d’inégalités ?

Dissertation rédigée entièrement pour la prépa avec le plan suivant :
I. Si l’égalité est un facteur indispensable à la réalisation d’une société juste,
II. Les inégalités sont inhérentes à la vie en société,
III. Mais toutes les inégalités ne sont pas des injustices

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: mounyae (élève) •

Avoir la chance de naitre ou non « avec une cuillère en argent dans la bouche ». Cette expression commune est très révélatrice des inégalités qui existent entre les individus et ce dès la naissance. Si dans les démocraties qui ont adoptées le principe de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », ils ne naissent pas tous au sein d’un même milieu social ni avec une même richesse. Certes aucun homme ne peut prétendre être supérieur à un autre en vertu de son statut social. Mais cette égalité clamée également dans la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis de 1776, n’empêche pas le développement d’inégalités sociales.
Dans quelle mesure une société qui contient des inégalités peut-elle être considérée comme juste ?
Le terme de justice est généralement associé à celui d’égalité, en conséquent un partage inégal entre deux individus est considéré comme injuste car l’une des deux personnes est lésée. Cette définition admet ainsi que justice et inégalités sont deux termes antinomiques, dès lors une société juste ne peut pas s’accommoder d’inégalités (I). Néanmoins, si l’on part du principe qu’il existe des inégalités qui ne sont pas le fruit de la société elle-même, une société juste peut supporter des inégalités (II), mais à condition qu’elles soient justifiées (III).

I. Si l’égalité est un facteur indispensable à la réalisation d’une société juste

A. A la recherche d’une société juste : l’égalité juridique

Dans la société d’Ancien Régime la notion d’égalité était inconnue, les individus appartenaient à trois corps différents- la noblesse, le clergé, le Tiers Etat- classés selon le rang et la fortune. Les deux premiers jouissaient de privilèges qui les dispensés de payer l’impôt alors que le dernier, qui était composé majoritairement de paysans et représentaient 95% de la population devait s’en acquitter. L’abolition des privilèges répond à un désir davantage d’égalité entre les individus. Mais il s’agit avant tout d’affirmer l’égalité de condition des hommes et non d’égalité sociale. Autrement dit aucun homme n’est supérieur à un autre ou est en mesure de bénéficier d’un droit que ses semblables n’ont pas. Ainsi la déclaration des droits de l’homme et du citoyen pour la France ou la Déclaration d’indépendances des Etats-Unis abolissent une inégalité injuste et illégitime en garantissant une égalité juridique entre tous les individus. Le citoyen « x » ou « y » a les mêmes droits qu’une personnalité éminente d’un Etat.
Une société juste est une société qui donne dès la naissance les mêmes droits aux hommes et les considèrent égaux qu’ils soient issus de la noblesse ou non. Ainsi l’inégalité n’est admise comme juste que s’il est préalablement institué une égalité entre les individus quelque soient leur origine, leur milieu social ou leur handicap. Devant la loi aucun homme n’est supérieur à un autre et personne n’est censé être jugé en fonction de son appartenance à tel ou tel milieu.
Les régimes autoritaires, notamment le nazisme considérait la population juive comme inférieure et n’ayant en conséquent pas les mêmes droits que les citoyens allemands. Cette inégalité de droits est injuste et injustifiée, une société juste ne permet pas l’inégalité de droits ou l’inégalité devant la loi. Mais cette égalité juridique est insuffisante.

B. Egalité et justice sociale

L’égalité juridique ne permet pas à elle seule d’accéder à une égalité sociale. C’est parce une société juste ne peut s’accommoder d’inégalités que des Etats comme la France ont mis en place un système de redistribution des richesses. Le principe de l’impôt sur le revenu lorsqu’il est progressif est juste puisque moins les revenus sont élevés moins la part de l’impôt est importante. Si chaque ménage payait la même somme quelque soit son revenu une injustice manifeste serait donc établie. Margaret Thatcher avait mis en place en 1990 un impôt de ce type comme base de la fiscalité locale au Royaume-Uni ce qui a précipité sa chute.
La redistribution inégale des biens en fonction du revenu des individus est justement liée aux inégalités criantes qui existent entre les citoyens. Une société juste tient compte des inégalités entre les personnes et tend à les réduire en mettant en œuvre un système de redistribution des richesses et diverses aides. Les notions d’égalités et d’inégalités ne prennent leur sens que parce que les hommes sont tous différents. Ainsi, une société englobe des forts et des faibles et une société si elle est juste ne peut s’accommoder d’inégalités, c’est pourquoi elle cherche à les atténuer au maximum mais sans pour autant nuire à la liberté de chaque citoyen. Les démocraties ont pour la plupart mis en œuvre de multiples moyens dans ce sens, tels que l’accès à un enseignement gratuit ou bien un système de bourse pour les étudiants venant de milieux défavorisés. En France ce désir est également marqué par le désir croissant d’accepter en classe préparatoire un pourcentage plus élevé d’élèves issus de milieux défavorisés. Ces mesures sont un moyen de donner à chaque citoyen les chances de réussir socialement et économiquement.

Si l’égalité juridique constitue un premier pas vers un idéal de justice et qu’une société juste tend par la redistribution à réduire les inégalités, ces mesures ne peuvent annihiler des inégalités naturelles et sociales qui font entièrement parties de la société.

II. Les inégalités sont inhérentes à la vie en société

A. Des inégalités naturelles inéluctables

Dès lors qu’on admet qu’une société est « un ensemble d’êtres humains vivant en groupe organisé », il faut considérer le développement d’inégalités entre les hommes. Dans les sociétés modernes où le principe de la propriété et du statut social sont essentiels les inégalités sont inévitables. Les différences entre les hommes sont facteurs d’inégalités. En effet tout le monde n’a pas les mêmes capacités intellectuelles ou bien manuelles. Chaque individu possède ou non un talent qu’il peut utiliser et exploiter ou non à bon escient et le différencier des autres. Une personne dotée d’une belle voix pourra construire son ascension sociale grâce à ce talent innée si elle l’exploite intelligemment, mais surtout si la société dans laquelle elle évolue considère cette qualité comme un don et utile à la société. A contrario une personne qui nait sans aptitude, sans talent particulier devra travailler plus dur pour développer des qualités qui lui permettront d’évoluer dans la société. Mais les inégalités naturelles qui ne découlent pas de la société ne peuvent être considérées comme injuste, ce qui n’est pas le cas des inégalités sociales.

B. Une société dépourvue d’inégalités sociales : une utopie

Les inégalités naturelles deviennent des inégalités sociales dès lors que si les hommes naissent égaux en droit, ils naissent différents, avec des aptitudes différentes mais aussi au sein d’un milieu favorable ou non. C’est pourquoi l’on peut affirmer que l’égalité des chances est un concept illusoire. L’expression commune naitre ou non « avec une cuillère en argent dans la bouche » en est l’illustration. Une personne née dans une famille d’ouvriers, de surcroit analphabète aura-t-elle les mêmes chances de réussite qu’une personne née au sein d’une famille noble détenant une richesse considérable et un statut haut placé ? Cela est fort peu probable, les plus optimistes diront qu’avec un travail acharné et de la volonté l’enfant d’ouvrier peut y parvenir. Peut-être, mais seulement dans certains cas isolés, et après avoir fourni un effort conséquent et de nombreux sacrifices. Cependant le fils d’ouvrier est généralement amené à devenir lui-même ouvrier, tout comme le fils de diplomate est aisément admis dans la diplomatie. On peut citer à titre d’exemple les grandes familles de diplomates qui se suivent de père en fils : la famille des Cambon ou des Seydoux. C’est ce qu’on qualifiera d’héritage social.
Il est certain qu’il faudra à un fils d’ouvrier, s’il y parvient, des années à gravir l’échelle sociale. Quand on part du bas de l’échelle les efforts à fournir pour gravir les échelons sont conséquents et le parcours laborieux. Alors que lorsque l’on part de très haut, la course n’est pas la même.
En outre, si une personne issue d’un milieu défavorisé n’a pas les moyens de continuer ses études au-delà d’un certain niveau faute de moyens, elle est pénalisée. Mais cette même personne le sera une seconde fois sur le marché du travail puisque son diplôme n’aura pas une très grande valeur.
Dans tous les cas, une société juste et dépourvue de toute inégalité ne peut être qu’une utopie dès lors que la notion de propriété existe. C’est avant tout le désir d’être propriétaire qui rend visible les inégalités sociales. En effet, seul l’exemple des sociétés primitives, développé notamment au sein de l’ouvrage de Diderot Supplément au Voyage de Bougainville, peuvent prétendre à une société juste avec une égalité sociale, puisque le principe de propriété n’existe pas, et ce qui appartient à l’un appartient finalement à tous.

Dès lors qu’il existe des inégalités naturelles qui elles-mêmes engendrent des inégalités sociales et font de l’égalité des chances un concept illusoire, une société même juste, ne peut se défaire d’inégalités. Néanmoins les inégalités sociales qui existent entre les hommes peuvent être tolérées si elles répondent à une règle stricte qui est le développement de l’échange social entre les individus au nom de l’intérêt général ainsi que la recherche de l’équité.

III. Mais toutes les inégalités ne sont pas des injustices

A. Des inégalités acceptées en vertu de l’intérêt général

Si l’article 1 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen évoque l’égalité des droits, le même article admet que « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » En conséquent, les inégalités sont admises dès lors qu’elle contribue à l’intérêt général. En effet si tous les hommes naissent égaux en droit, ils ne naissent pas avec les mêmes « talents », ni avec les mêmes capacités, ou les mêmes dons s’ils en ont. Et justement ces différences sont essentielles et indispensables puisqu’elles permettent le bon fonctionnement de la société. En effet un partage des compétences se met en place, chacun exerce l’activité pour laquelle il est le plus habile afin que chacun y tire un avantage. C’est ainsi que se structure la société. Une coopération sociale se met en place au titre de l’intérêt commun. En définitive une société juste est une société basée sur l’échange sociale et qui contente le plus grand nombre aux dépens d’une minorité.

B. Des inégalités acceptées en vertu de l’équité

Il n’est pas contradictoire de dire qu’une société juste peut renfermer des inégalités. Mais ces inégalités ne peuvent être tolérées que si elles sont justifiées. Ainsi les inégalités de salaires hommes/femmes pour un même métier et à compétence égales est injuste. La pratique du suffrage censitaire qui ne permet de voter et d’être élus qu’aux citoyens qui possèdent un certain niveau de revenus, est un exemple de société injuste car se basant uniquement sur la richesse. Le suffrage universel est dans cette optique un progrès considérable et tend à établir une société plus juste entre des citoyens qui ne doivent pas être distingués et pénalisés par leur fortune.
Si les inégalités de droits ne sont pas tolérables, les inégalités sociales et économiques peuvent être tolérées si la société en question ne les encouragent pas et tend à réduire les extrêmes. Mais il ne s’agit pas pour cette société de rémunérer de la même façon deux métiers qui ne demandent pas les mêmes sacrifices. Tout individu, adulte ou enfant, s’attend à être remercié à la mesure de l’effort fourni. Il est normal qu’à responsabilités différentes répondent une rémunération différente. Il faut alors tenir compte des différences sinon la société ferait preuve d’injustice. Ce n’est donc pas une égalité stricte entre les individus qui est attendue et voulue mais le principe d’équité qui permet de rendre acceptable une forme d’inégalité lorsque l’égalité n’est pas tolérable. Ainsi toutes les inégalités ne sont pas des injustices.

Conclusion

En somme, une société juste peut s’accommoder d’inégalités si celles-ci ne dépassent pas certaines limites et tant qu’elle tend à les réduire. Le but à atteindre n’est pas une égalité stricte qui est une chimère, et qui de surcroit est également injuste, mais une égalité proportionnelle. Cette égalité proportionnelle permet de maintenir un juste milieu entre le trop et le pas assez. Autrement dit une société juste doit tendre à davantage d’équité. Par conséquent la notion d’équité semble être plus à même de répondre à un idéal de justice que celle d’égalité.