Baudelaire, Les Fleurs du mal - Le vin de l'assassin

Dernière mise à jour : 29/09/2017 • 3 532 vues
Texte étudié :

Ma femme est morte, je suis libre !
Je puis donc boire tout mon soûl.
Lorsque je rentrais sans un sou,
Ses cris me déchiraient la fibre.

Autant qu'un roi je suis heureux ;
L'air est pur, le ciel admirable...
Nous avions un été semblable
Lorsque j'en devins amoureux !

L'horrible soif qui me déchire
Aurait besoin pour s'assouvir
D'autant de vin qu'en peut tenir
Son tombeau ; - ce n'est pas peu dire :

Je l'ai jetée au fond d'un puits,
Et j'ai même poussé sur elle
Tous les pavés de la margelle.
- Je l'oublierai si je le puis !

Au nom des serments de tendresse,
Dont rien ne peut nous délier,
Et pour nous réconcilier
Comme au beau temps de notre ivresse,

J'implorai d'elle un rendez-vous,
Le soir, sur une route obscure.
Elle y vint ! - folle créature !
Nous sommes tous plus ou moins fous !

Elle était encore jolie,
Quoique bien fatiguée ! et moi,
Je l'aimais trop ! voilà pourquoi
Je lui dis : Sors de cette vie !

Nul ne peut me comprendre. Un seul
Parmi ces ivrognes stupides
Songea-t-il dans ses nuits morbides
A faire du vin un linceul ?

Cette crapule invulnérable
Comme les machines de fer
Jamais, ni l'été ni l'hiver,
N'a connu l'amour véritable,

Avec ses noirs enchantements
Son cortège infernal d'alarmes,
Ses fioles de poison, ses larmes,
Ses bruits de chaîne et d'ossements !

- Me voilà libre et solitaire !
Je serai ce soir ivre mort ;
Alors, sans peur et sans remord,
Je me coucherai sur la terre,

Et je dormirai comme un chien !
Le chariot aux lourdes roues
Chargé de pierres et de boues,
Le wagon enragé peut bien

Ecraser ma tête coupable
Ou me couper par le milieu,
Je m'en moque comme de Dieu,
Du Diable ou de la Sainte Table !

Baudelaire, Les Fleurs du mal - Le vin de l'assassin



Note du commentaire :
  • Note actuelle 2.86/5

Proposé par : chewif (Elève)

 

Description :
I. Contenu dramatique
II. Analyse des thèmes

 

 

Nous étudierons le contenu dramatique de ce poème en délimitant et définissant les différentes scènes. Puis, nous analyserons la manière dont l’auteur enchevêtre les différents thèmes.

I. Contenu dramatique



Structure : passé et présent s'entremêlent

13 quatrains d’octosyllabes mêlent irrégulièrement la narration présente de la mort de l’épouse (dont le titre seulement nous indique qu’il s’agit d’un crime) et la narration au passé des moments forts de leur amour.

La narration au passé réside dans les vers 3, 4, 7, 8, de 17 à 28.
La narration au présent est exprimée dans les vers 1, 2, 5, 6, de 9 à 16, de 29 à 32 et de 41 à 52.

Les deux quatrains 9 et 10 (des vers 33 à 40) sont d’une compréhension ambiguë qui noie volontairement passé et présent dans un " cortège " où on se demande si " cette crapule invulnérable " est la femme, le vin, la mort, la poésie...

Le constat d’une mort

La narration au présent décrit le constat d’une mort dont on ne sait pas tout de suite que c’est un crime : " Ma femme est morte .. " déclare le locuteur mettant l’accent sur sa liberté soudaine de " boire ".

Il assimile cette liberté au bonheur : " Autant qu’un roi je suis heureux ". Ce bonheur devient vite insuffisant puisque la quantité de vin ne lui satisfait pas. Le passé immédiat qu’indiquent les vers 13, 14, et 15 ainsi que le futur du vers 16 donnent au lecteur l’indice qu’il pourrait s’agir d’un crime ; mais le souci majeur du locuteur qui s’exprime dans le quatrain 8 (vers 29 à 32) réside dans le fait d’être compris par les autres " ivrognes stupides ". C’est la liberté du locuteur qui est dominante et qui perpétue la narration au présent : les 3 derniers quatrains du vers 41 au vers 52 expriment la joie du locuteur d’être " libre et solitaire ".

Ivresse et athéisme

L’action dramatique prend ici une dimension nouvelle : le mari " ivre mort " se couche " sur la terre ", indifférent au chariot qui peut l’écraser. C’est l’expression de son athéisme absolu qui constitue le finale de tous les thèmes de cette narration au présent : " Je m’en moque comme de Dieu, / Du Diable ou de la Sainte Table ! "

La narration au passé évoque dès le vers 3 du premier quatrain une relation maritale difficile en raison du vin : " Lorsque je rentrais sans un sou, / Ses cris me déchiraient la fibre. " Mais l’histoire se reporte rapidement à un passé heureux, le début de leur amour. Les vers 7, 8 et de 17 à 27 relatent les manifestations de leurs " serments de tendresse ".

Le dénouement

Les derniers vers du quatrain 7 expliquent peut-être le moment clé qui a fait basculer leur bonheur en drame : " Je l’aimais trop ! " la suite nous donne un second indice de la probabilité d’un crime : " voilà pourquoi / Je lui dis : Sors de cette vie ! ".

Les quatrains énigmatiques, 9 et 10 (des vers 33 à 40 peuvent aussi bien traiter de la vie de couple " Avec ces noirs enchantements " que du présent malheur de la mort de l’épouse. " Cette crapule invulnérable " qui jamais " n’a connu l’amour véritable ", peut aussi bien désigner l’épouse que la mort avec " Son cortège infernal ".

L’ambiguïté probablement voulue par le poète comporte ici l’intérêt de mélanger des thèmes différents, parfois contraires.

En fait c’est seulement le titre qui nous indique clairement que le locuteur est assassin de sa femme.

II. Analyse des thèmes



Les 2 thèmes annoncés dans le titre (le vin et le crime) et les 4 suivants évoqués dans les 2 premiers quatrains (la vie maritale, la liberté, le bonheur, la nostalgie) apparaissent savamment mêlés dans les 52 octosyllabes de ces 13 quatrains en rimes embrassées (a, BB, a ; et A, bb, A) alternant rigoureusement. Cet agencement de rimes ajoute à l'effet de complexité fabriquée.

L'amour du vin

L’auteur tresse entre eux les nombreuses tonalités thématiques selon une logique qui instaure le vin et tout ce que sa consommation entraîne comme fil conducteur. Les thèmes ont entre eux des relations de cause à effet mais c’est celui du vin qui demeure la cause principale : la mort de la femme est perçue comme une joie à cause de la liberté de boire que cela implique pour le mari. Le poète passe du présent au passé comme pour chercher une raison à son malheur actuel : il la trouve dans la folie de sa femme de l’avoir épousé. Ce qui justifie son sentiment de bonheur et de liberté et peut-être aussi son geste. Il cherche dans leur amour passé et présent une raison à son geste et à son amour pour le vin. Il en trouve une au centre exact du poème : vers 27 : " Je l’aimais trop ! " ( Est-ce sa femme ou le vin qu’il aimait trop ?). Aussi, ne s’étonne-t-il pas d’être incompris : " Nul ne peut me comprendre " C’est dans ce quatrain 8 que l’enchevêtrement des idées est à son comble : le vin qui était au début source de joie, devient source de crime, et là, raison de mourir, instrument même de la mort volontaire, suicidaire : " faire du vin un linceul ", aimer boire à en mourir.

La mort volontaire

" Cette crapule invulnérable " (le vin ? la femme ? la mort ?) réunit tous les ingrédients de la vie pour générer une nouvelle force, nouvelle idée, nouvelle audace: celle de mourir volontairement, irrespectueux de la vie et de son créateur. Ce mélange imagé du thème de l’amour immodéré pour le vin et de celui de la mort volontaire et irrespectueuse aboutit à des scènes très porteuses de sens : un tombeau plein de vin, un cortège d’alarmes, de poisons, de chaînes et d’ossements, un ivrogne couché comme un chien et qui attend, désire une mort atroce en insultant le ciel. C’est dans cette conscience aiguë de ce douloureux écartèlement d’une " tête coupable " et cependant " sans peur et sans remord" que nous retrouvons le plus vrai d’un Baudelaire aux prises avec ses Paradis artificiels : insatisfait de la terre et du ciel, il crée ses propres paradis. Il suit l’itinéraire de l’auteur anglais Quincey de Le mangeur d’opium, dont il écrit que " Les chercheurs de Paradis font leur enfer " !

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