Molière, Le Malade imaginaire - Acte III, scène 10

Commentaire en deux parties.

Dernière mise à jour : 23/11/2021 • Proposé par: jblefou (élève)

Texte étudié

TOINETTE déguisée en médecin, ARGAN

TOINETTE.- Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d’illustres matières à ma capacité, pour trouver des malades dignes de m’occuper, capables d’exercer les grands, et beaux secrets que j’ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m’amuser à ce menu fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatismes et de fluxions, à ces fiévrottes, à ces vapeurs, et à ces migraines. Je veux des maladies d’importance, de bonnes fièvres continues, avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies, avec des inflammations de poitrine, c’est là que je me plais, c’est là que je triomphe ; et je voudrais, Monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à l’agonie, pour vous montrer l’excellence de mes remèdes, et l’envie que j’aurais de vous rendre service.

ARGAN.- Je vous suis obligé, Monsieur, des bontés que vous avez pour moi.

TOINETTE.- Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l’on batte comme il faut. Ahy, je vous ferai bien aller comme vous devez. Hoy, ce pouls-là fait l’impertinent ; je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Qui est votre médecin ?

ARGAN.- Monsieur Purgon.

TOINETTE.- Cet homme-là n’est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi, dit-il, que vous êtes malade ?

ARGAN.- Il dit que c’est du foie, et d’autres disent que c’est de la rate.

TOINETTE.- Ce sont tous des ignorants, c’est du poumon que vous êtes malade.

ARGAN.- Du poumon ?

TOINETTE.- Oui. Que sentez-vous ?

ARGAN.- Je sens de temps en temps des douleurs de tête.

TOINETTE.- Justement, le poumon.

ARGAN.- Il me semble parfois que j’ai un voile devant les yeux.

TOINETTE.- Le poumon.

ARGAN.- J’ai quelquefois des maux de cœur.

TOINETTE.- Le poumon.

ARGAN.- Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.

TOINETTE.- Le poumon.

ARGAN.- Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c’était des coliques.

TOINETTE.- Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez ?

ARGAN.- Oui, Monsieur.

TOINETTE.- Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin ?

ARGAN.- Oui, Monsieur.

TOINETTE.- Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas, et vous êtes bien aise de dormir ?

ARGAN.- Oui, Monsieur.

TOINETTE.- Le poumon, le poumon, vous dis-je.

[...]

Molière, Le Malade imaginaire - Acte III, scène 10

Molière est l’un des plus grands hommes de théâtres français du XVIIe siècle. Il est considéré comme l’homme de théâtre complet, car il est à la fois dramaturge, metteur en scène, directeur de troupe et acteur. Durant le XVIIe siècle, le siècle classique, Molière est considéré comme un homme polémique, car il casse les codes du théâtre comique en le modernisant et en dénonçant les vices et passions excessives qui sont contraires à la conception de l’homme idéal de l’âge classique. En effet, le théâtre classique était bien réglementé, car il était particulièrement apprécié par le roi, Louis XIV. Celui-ci ne pouvait pas dissocier la religion et la littérature, ce qui entraînait la censure de tout auteur dont les œuvres défiaient la religion chrétienne.

Dans son œuvre Le Malade imaginaire, publié en 1673, Molière aborde le sujet de l’hypocondrie à travers le personnage d’Argan, un hypocondriaque qui veut imposer à sa fille Angélique un mariage d’intérêt avec un jeune médecin arrogant et ridicule avec l’intention de réduire ses frais médicaux. Dans cette dixième scène de l'acte III, la servante Toinette, en voyant le désespoir d’Angélique, décide de jouer un tour à Argan en lui annonçant l’arrivée d’un médecin qui est joué par elle- même. Ainsi, dans cette scène, Antoinette va procéder à une auscultation d’Argan. Seulement deux personnages sont présents : Toinette et Argan. Ces deux personnages ont une conversation dominée par Toinette qui pose plusieurs questions à Argan au sujet de sa maladie et ses symptômes durant ‘’l’auscultation’’ d’Argan. Cette scène est dominée par Toinette, car son temps de parole est largement supérieur a celui d’Argan. Aussi, elle est celle qui pose les questions auxquelles Argan répond.

I. Le comique de la scène

Le comique de cette scène est exprimé par les différents procédés comiques qu’on y retrouve. Premièrement nous remarquons que les deux personnages de cette scène nous expriment le comique de manières différentes. Toinette incarne le comique avec, car elle donne l’opportunité à l’audience de rire avec elle de l’ignorance d’Argan. Argan incarne plutôt le comique de, car son attitude ridicule pousse l’audience à se moquer de lui. Dans cette scène, nous avons le comique de caractère. En effet, les réponses d’Argan qui ne se rend pas compte de l’absurdité des questions que lui pose son « médecin » et qui continue aveuglément à y répondre dénoncent le ridicule de son personnage qui est tenaillé par la peur de la maladie.

Nous avons le comique de situation. En effet, Toinette est masquée en médecin, ce qu’Argan ignore, elle adopte un langage de médecin et utilise des termes médicaux sous un ton un peu ironique avec des expressions telles que « bagatelles de rhumatismes et de fluxions, à ces fiérotes, à ces vapeurs et à ces migraines ». Ce passage fait une caricature du jargon médical. Nous avons le comique de gestes. Les interjections « Ah » et « Ouais » qui suivent l’utilisation de l’impératif « Donnez-moi votre pouls » représentent des didascalies internes qui nous font imaginer Toinette en train de prendre le bras d’Argan pour l’ausculter alors qu’elle n’est pas réellement un médecin.

Nous avons le comique de mots. Dans cette scène, le comique de mots s’exprime par la répétition du mot poumon « C’est du poumon dont vous êtes malade », « Le poumon », « Justement, le poumon », « Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez ? », « Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin ? ». Toinette qui joue le rôle du médecin pose des questions qui n’ont rien à voir avec les poumons, mais continue de donner comme diagnostic « Le poumon » ce qui ajoute un ton comique à la scène.

II. Une satire de la médecine

Cette scène est une satire de la médecine, car elle présente l’image satirique du médecin, et Toinette fait un diagnostic parodique. En effet, cette scène donne l’image du médecin, comme étant imbu de sa personne. La gradation ternaire « de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume » illustre une prétention et une volonté d’impressionner son interlocuteur. Aussi, dans la première prise de parole de Toinette dans la scène, elle incarne un médecin qui refuse de s’occuper des patients qui ont des maladies « ordinaires » ce qui est contradictoire au rôle du médecin qui est de venir en aide aux malades.

Cette contradiction laisse penser que c’est le patient qui doit se montrer digne de se faire soigner par le médecin, ce qui lui permettra de démontrer son savoir-faire dont peu de personnes disposent, pour satisfaire son ego. Le champ lexical du mépris « menu fatras », « bagatelle », « maladies ordinaires » met en exergue la condescendance du médecin face a ses patients. Par l’utilisation de l’impératif « Donnez-moi votre pouls », Toinette pose son autorité de médecin et d’homme de science. De plus, le fait que cette scène soit une satire de la médecine est illustré par le diagnostic parodique de Toinette. En effet, le contraste entre les symptômes d’Argan et le diagnostic de Toinette crée un effet comique. Argan utilise le champ lexical de la maladie et du corps pour décrire ses symptômes « douleurs de tête », « voile devant les yeux », « maux de cœur », « douleurs dans le ventre ». Par contre, ces symptômes ne correspondent pas du tout au diagnostic déclaré par son médecin, Toinette : « Le poumon ».

Aussi, l’anaphore « Le poumon » contribue à la satire de la médecine dans cette scène, car le médecin formule machinalement son diagnostic sans nécessairement réfléchir. La série de questions posée par Toinette, le médecin, renvoie aux habitudes quotidiennes d’Argan « boire un peu de vin », « un petit sommeil » et donne l’impression que le médecin est en train de faire une investigation minutieuse reposant sur son expertise alors qu’il s’agit seulement de gestes banals. Finalement, la répétition « Le poumon, le poumon, vous dis-je », qui est le titre de cette scène, participe également à la satire de la médecine, car elle met en avant la mécanique du médecin.

Conclusion

À travers cette scène du Malade imaginaire, Molière véhicule une image de satire du médecin, de son diagnostic et de son traitement à travers le travestissement de Toinette en tant que médecin. En effet, cette scène dénonce de manière comique l’incapacité des médecins de soigner et l’incrédulité de leurs patients qui leur font aveuglément confiance.