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Le travail permet-il à l'homme de s'accomplir ?

Plan en trois parties: I. Le travail est dans la nature humaine, II. Le travail est bénéfique à l'homme, III. Le travail est cependant dangereux pour l'homme. Copie entièrement rédigée d'un élève de Terminale ES. Note obtenue: 19/20

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: Quentin24 (élève) •

Dans le langage courant, le terme travail désigne un grand nombre d'activités sociales : l'ouvrier et le cadre travaillent, mais aussi la femme au foyer, l'élève à l'école. Malgré une certaine confusion, il semble qu'ils se consacrent tous à une activité socialement utile ou rentable. Travailler c'est donc agir en vue de l'utilité et plus fondamentalement le travail est nécessaire à la vie. En effet, si je travaille, c'est que j'en ai besoin pour vire, ce besoin est indéfiniment renouvelé car j'aurai toujours à nouveau faim ou soif et donc à faire un effort pour me satisfaire. La pénibilité indéfinie, l'attachement au corps et à la vie la nécessité définissent donc le travail. Pourtant, par son intermédiaire, je transforme mon monde : mon rapport à la nature, à moi-même et aux autres. Cette transformation est-elle un accomplissement pour l'homme ou le rend-elle du moins possible ? Faut-il penser qu'il y a là une dénaturation de l'humanité ? Si le travail est la marque de la nature en l'homme, il développe néanmoins des rapports proprement humains avec elle. Ceci n'exclut pourtant pas que l'homme peut se perdre dans le travail et les obligations qu'il implique.

I. Le travail est dans la nature humaine.



Travailler, c'est d'abord réponde à une nécessité naturelle, celle de satisfaire, au moins dans un premier temps, nos besoins. Le travail est donc fondamentalement la marque de la nature sur l'homme. Il semblerait de ce fait qu'il nous lie à la réalité biologique du corps avec ses mécanismes qu'il faut sans cesse entretenir plutôt qu'à des qualités spécifiquement humaines qui distinguent l'humain des autres êtres. Ainsi, Hannah Arendt dans Condition de l'homme moderne associe le travail au cycle biologique de production et de consommation, alors même que dans la société moderne, on a largement dépassé la question de la satisfaction des besoins primaires. Même si nous travaillons pour le confort, le bien-être, le loisir, tous ces objets sont rapidement consommables et nous devrons renouveler notre effort pour les obtenir à nouveau, et ils ne donnent que des jouissances biologiques au fond.
Cette nécessite s'accompagne, on le devine déjà, à la pénibilité du travail : pour nous satisfaire, nous devons transformer une nature aride, hostile, inculte qui ne nous prodigue pas spontanément ses bienfaits. En ce sens, si le travail est nécessaire, nous souhaiterions souvent nous en passer parce qu'il fatigue le corps et l'esprit. La tradition biblique fait d'ailleurs du travail une punition, une malédiction : en effet, dans la Genèse, Dieu chasse Adam et Ève du Jardin d’Éden après le péché originel et condamne Adam au travail pénible : «Tu travailleras à la sueur de ton front.». La nature est désormais inculte et l'homme devra se fatiguer pour en tirer des fruits. Les catholiques voient d'ailleurs la peine du travail comme un moyen de se rapprocher de Dieu qui a souffert comme un homme sur la croix.
La dignité humaine semble plutôt mise à mal par la nécessité de travailler puisqu'elle rapproche l'homme de sa part animale qui l'attache à la nature alors qu'il voudrait pouvoir s'en libérer. En ce sens, l'accomplissement de l'humanité serait à rechercher dans des qualités qui nous distinguent et nous élèvent au-delà de notre condition naturelle donnée spontanément et que nous n'avons qu'à laisser s'épanouir. Non que cet épanouissement n'offre pas des satisfactions (le bien-être du corps est loin d'être négligeable), lais il confine l'humanité bien au-delà de l'idéal qu'elle peut se prescrire. Ainsi, pour Aristote, dans l’Éthique à Nicomaque, ce sont les vertus intellective et délibératives (qui concernent l'esprit dans les deux cas, mais plutôt la contemplation gratuite dans le premier et la politique dans le second) qui font la dignité de l'homme. Le travail est ce dont il faut se libérer, et c'est pourquoi «il faut des esclaves» selon lui.

Cette analyse du travail, par son attachement à la nature, si elle est juste, ne laisse pas d'être réductible : en effet, le travail, en nous confrontant à la nature et à la matière, nous émancipe aussi de notre condition strictement biologique.

II. Le travail est bénéfique à l'homme.

En effet, il est indéniable que c'est bien la pression naturelle sur l'organisme qui incite à produire. Néanmoins, l'activité du travailleur est proprement humaine, et on peut même penser qu'elle fait émerger des qualités qui nous définissent. Travailler, c'est produire en vue d'une fin, savoir se donner des buts, développer des stratégies et des détours, inventer des instruments, faire un effort sur soi-même pour contrer la paresse. Toutes ces caractéristiques sont celle d'un esprit qui ne peut que se confronter à la matière. La dignité humaine se saurait être une négation de sa condition ; et on peut penser qu'un esprit purement contemplatif refuse l'action. Ainsi, Karl Marx, dans le Capital, distingue les productions humaines des productions animales non pas par leur habilité ou la perfection de la réalisation, mais par la présence de l'esprit dans le travail : « ce qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche ». De ce fait, la pénibilité et la nécessité sont certes le signe de la confrontation à la matière mais aussi d'une réponse intelligente et d'un effort de la volonté.
Si le travail est ce qui fait de nous des hommes, alors il nous procure aussi une certaine estime de nous-mêmes : achever son travail, c'est avoir accompli par soi-même un ouvrage dont on peut rendre raison, dont on est responsable et dont on peut être fier. Or, l'accomplissement de soi doit bien procurer ce type de satisfaction puisque l'on réalise un objectif nouveau dont nous sommes nous-mêmes l'origine et qui donc nous construit en même temps qu'est construit l'ouvrage. On est assez loin de la simple satisfaction biologique d'avoir consommé, comblé un besoin qui va bientôt devoir être à nouveau satisfait. Dans Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolite, Kant fait remarquer que l'on peut avoir l'impression que la nature nous a dépourvus d'instinct pour nous obliger à faire preuve de liberté. Si le prix à payer est l'effort, le gain sera cette estime de nous-mêmes, qu'il juge digne de notre humanité. La liberté acquise est aussi ce qui fait de nous des êtres moraux, qui se fixent des devoirs et des responsabilités. Le travail est donc le moteur du progrès vers un modèle idéal de l'humanité.
Enfin, si le travail permet l'estime de soi, il permet aussi l'enrichissement et l'ascension sociale : par le travail, je me donne un droit sur ce que je possède parce que je le mérite, que j'ai moi-même œuvré pour le posséder et que cela ne m'a pas été offert arbitrairement du fait de ma naissance aristocratique. Ainsi, Locke dans le second Traité du gouvernement civil, fonde la propriété privée du travail : je ne peux prétendre à retirer quoique ce soit du domaine commun que si je lui ai ajouté une certaine quantité de travail : si cette terre n'est pas encore appropriée, et que je l'enclos et la cultive, alors ses fruits mais aussi la terre elle-même m'appartiendra. La hiérarchie entre les hommes est légitime si elle est fondée sir le mérite et une égalité de départ. Chacun peut ainsi espérer se réaliser au moins en partie par le travail, qui permet la richesse et la réussite individuelle à première vue.

Cette humanisation par le travail, cette réalisation de soi qu'il doit permettre ne doit pas nous cacher que les conditions sociales dans lesquelles il est exercé sont souvent problématiques, parfois indignes de l'humanité. Dès lors, s'il y a une forme de libération vis-à-vis de la nature dans le travail, la société apparaît comme un nouvel obstacle.

III. Le travail est cependant dangereux pour l'homme.

Les conditions sociales du travail peuvent conduire les hommes à ses perdre eux-mêmes. Tout d'abord parce que la hiérarchie sociale existante se projette sur le travail lui-même, et l'on peut douter que l'on ait jamais été dans une position de parfaite égalité à partir de laquelle notre mérite seul nous rétribuait. C'est ce que Marx rappelle dans le Capital : dans la société capitaliste, les inégalités réelles persistent au-delà de l'égalité des droit, la société est divisée en classes et ceux qui ne sont pas déjà propriétaires doivent se salarier, et ils ne seront pas rémunérés a la hauteur de la richesse qu'ils créent puisque ceux qui les emploient extraient la plus-value de leur travail : c'est ce qu'on appelle de l'exploitation. Par ailleurs, la révolution industrielle conduit le travail ouvrier à se limiter à des tâches répétitives et abrutissantes, qui ne demandent aucune réflexion, aucune compréhension du processus de production, et le bénéfice tiré n'est pas dans le produit lui-même mais dans le salaire : le travailleur, son esprit, son intelligence, son intérêt sont entièrement séparés de l'activité qu'il conduit. Le travail est déshumanisant, aliénant, il limite les hommes à un fonctionnement mécanique et animal.
En ce sens, il faut peut-être réexaminer les discours qui sur-valorisent le travail en lui conférant toutes les vertus ; On ne peut nier que le travail ordonne, discipline, voire conditionne les individus. C'est sans doute d'ailleurs un de ses intérêts. Ainsi, Nietzsche, dans Aurore, fait une critique acerbe de ceux qu'il appelle «les apologistes du travail»: s'ils affirment que le travail est une bénédiction, c'est parce que ce dernier est la meilleure des polices, qui «tient chacun en bride et […] s'entend vigoureusement à entraver le développement de la raison, des désires, du goût de l'indépendance». Car l'individualité, l'originalité est dangereuse et risque de bousculer ou renverser un ordre social. Ainsi, sans pour autant enjoindre nécessairement à la paresse et à l'oisiveté, il est bon de rappeler que le travail n'est pas en lui-même une bénédiction, qu'il peut au contraire devenir complètement délétère.
Néanmoins, le travail est un lieu de socialisation, de contacts avec la sphère publique et peut aussi conduire à chercher à améliorer ses conditions de travail, à se défendre contre les abus: c'est le rôle du droit du travail dans nos sociétés démocratiques. Ce lien entre le travail, la socialisation et et l'implication politique nous rappelle que nous travaillons, certes pour vivre, mais aussi pour être reconnus: en exerçant une profession spécialisée, dans un ensemble où le travail est divisé (chacun remplit une fonction dont tous bénéficient), je me rends utile, mon activité prend un sens pour le groupe. C'est le propos d’Émile Durkheim dans La division du travail social: la division organique du travail produit de la solidarité. La satisfaction obtenue peut être comparée à celle d'un musicien jouant dans un orchestre et sentant qu'il participe à une œuvre qu'il aurait été incapable de réaliser à lui seul. Cette reconnaissance sociale est une bénéfice indéniable d'autant plus que tout individu se construit, parfois contre, mais toujours au sein d'un groupe et à travers le regard que ce dernier pose sur lui.


La nécessité est une partie constitutive du travail mais elle apparaît comme un moteur qui nous pousse à transformer notre monde, à ne pas laisser dormir nos qualités et compétences et à en acquérir de nouvelles. Néanmoins si le travail peut nous permettre d'accomplir notre humanité, il serait naïf de ne pas voir qu'il est souvent réalisé dans des conditions parfaitement indignes, qu'il doit être critiqué à ce titre. Mais au fond, l'humanité, que ce soit à un niveau individuel et personnel ou à un niveau plus abstrait et général, ne se réalise ou ne s'accomplit que par le travail : travail de transformation du monde et de soi-même qui passe par l'effort de la volonté. Cette humanité risque au fond de ne jamais être achevé et le travail de toujours devoir être critiqué.