Y a-t-il du désordre dans la nature ?

Corrigé synthétique.

Dernière mise à jour : 12/11/2021 • Proposé par: cyberpotache (élève)

Questions préalables

Partez ici de la définition des concepts :
- Désordre : terme équivoque ! S'agit-il d'une vision négative, c'est-à-dire un ordre non satisfaisant mais lié à la rationalité (Range ta chambre !) ou s'agit-il d'une disposition irrationnelle mais irréductible à l'ordre ? Quelque chose qui vivrait à côté de l'ordre? Quelque chose comme le chaos ?
- Nature : l'univers, le monde dans lequel nous vivons.

Le sujet vous invite à réfléchir aux diverses conceptions du monde (celle des Égyptiens, des Grecs, des hommes de la Renaissance, celle de Descartes, celle d'aujourd'hui). Elles ont toutes un point commun : organiser l'univers, trouver de l'ordre, c'est-à-dire des lois qui régissent le monde. Comprendre le monde, là est la question ! Chez les Grecs, kosmos signifie déjà monde organisé, harmonie.

Introduction

Le maître mot est ici le désordre, un désordre qui pourrait exister dans le monde. Un devoir désordonné est un devoir qui manque d'enchaînements logiques, de structure ; mais avec du travail l'étudiant parvient à trouver de l'ordre, une logique, et ainsi à exposer clairement ses idées. Le désordre est alors un ordre décevant, comme disait Bergson. Nous pensions trouver un certain type d'ordre et nous trouvons une pensée décousue. Cependant, le désordre suggère aussi l'idée du chaos, de confusion originaire, l'ensemble de phénomènes non rationnels, non conformes à la rationalité. Que sous-entend alors le sujet ?

En fait, il nous demande si la nature est le lieu de l'ordre, et de mettre en question la rationalité du réel.

I. Conception traditionnelle de la nature : un mélange d'ordre et de désordre

Dès que l'homme a essayé de comprendre rationnellement la nature, c'est-à-dire dès la philosophie grecque qui érige le logos en modèle - face au muthos (mythe) - d'explication, le physicien (au sens étymologique de celui qui étudie le monde dans son ensemble et plus particulièrement le ciel), veut expliquer. Expliquer c'est rattacher un phénomène à un autre d'après une loi, une règle déterminée qui va ainsi constituer le principe de l'explication. Il va donc rechercher la régularité. C'est pourquoi il regarde d'abord le ciel, l'observe, l'ausculte, essaie d'y déceler des règles puisque la régularité semble habiter les astres qui apparaissent et disparaissent régulièrement, de même la régularité des saisons ou la reproduction animale et végétale.

Dans La Physique, Aristote étudie la réalité naturelle. II donne une définition de la physique : l'étude des principes de la nature et des choses. Et si la cosmologie tient une place primordiale dans le monde antique, c'est parce qu'elle permet de trouver dans "le monde supralunaire" la permanence, la non-corruption. "Le monde supralunaire contient des êtres qui ont des corps animés, mais ce qui se passe dans ce monde diffère du tout au tout de ce qui se passe dans le nôtre, cardans le monde supralunaire il n'y a ni génération ni corruption, et les êtres s'y meuvent d'un mouvement qui ne subit aucune opposition et qui est par conséquent régulier, parfait et circulaire ; la vie de ces êtres animés est en outre éternelle. Le corps de ces vivants éternels est fait d'éther" écrit Jean Brun (Aristote et le Lycée, Que sais-je ?)

Mais dans ce monde si ordonné, si permanent, où règne l'éternité, existe une "faille" dans cette perfection: les planètes, du grec planêtés, astres errants, c'est-à-dire aberrants, qui s'écartent de la règle, se fourvoient, sont contraires à la raison. Bref, tout l'opposé d'un astre régulier. Dans l'univers grec si ordonné, la nature est ainsi un mélange d'ordre et désordre: pensez aussi aux monstres, qui sont en quelque sorte des écarts à l'ordre. "L'existence de monstres met en question la vie quant au pouvoir qu'elle a de nous enseigner l'ordre. Cette mise en question est immédiate" écrit Georges Canguilhem dans La Connaissance de la vie (Vrin, 1971), Les Grecs ressentaient ces écarts comme "nécessités par la nature" (Aristote) pour revenir à la norme. Au fond, les monstres étaient très ordinaires ! L'ordre et le désordre étant partie intégrante de la nature, même si cette dernière tend vers l'ordre.

II. Conception moderne de la nature : tout est rationnel

À partir de Galilée et de Descartes, au XVII e siècle, rien n'échappera plus à la rationalité. Ce qui n'est pas rationnel, logique aujourd'hui, le sera demain lorsque nos connaissances et les instruments, les techniques nous donneront la possibilité de le prouver. La nature n'est pas le lieu du désordre. Les miracles, par exemple? Il n'y a là aucun intervention surnaturelle. Nous appelons miracle, dit Spinoza dans le Traité théologico-politique, ce que nous ne pouvons pas expliquer par ignorance de la cause réelle. Le miracle ne contredit pas les lois de la nature : "De même que cette science qui dépasse la compréhension de l'homme est appelée divine, les hommes ont l'habitude d'appeler ouvrage divin, c'est-à-dire ouvrage de Dieu, un ouvrage dont la cause est ignorée du vulgaire [...]. Le vulgaire donc appelle miracles ou ouvrages de Dieu les ouvrages insolites de la nature, et, tant par dévotion que par désir de protester contre ceux qui cultivent les sciences de la nature, préfère ignorer les causes naturelles des choses et ne veut entendre parler que de ce qu'il ignore le plus et par suite admire le plus" (Traité théologico-politique, chapitre VI, Des miracles).

On peut cependant retourner l'argumentation en montrant que c'est le regard posé sur le réel par l'esprit humain qui s'interdit la supposition d'un désordre, de discontinuité. Comme le montre Kant : "La raison n'aperçoit que ce qu'elle construit d'après ses propres plans" (Critique de la raison pure). L'ordre est ainsi supposé afin que la science soit possible. L'ordre est une condition transcendantale de la connaissance, "un désir de la raison".

III. Ordre comme désordre: une construction de l'esprit

On ne peut dans l'absolu donner une réponse définitive à la question. On peut juste souligner le désir d'ordre chez l'homme, et le malaise, le mal-être qu'il ressent face au désordre.

Ordre et désordre sont ainsi des concepts culturels, qui supposent la rupture préalable avec la Nature, conçue comme surgissement spontané des phénomènes. Ainsi, depuis que la Nature est le lieu d'intervention de la puissance de l'homme, la technique s'est développée. Claude Lévi-Strauss écrit: "Entre magie et science, la différence première serait donc que l'une postule un déterminisme global et intégral, tandis que l'autre opère en distinguant des nivaux dont certains, seulement, admettent des formes de déterminisme tenues pour inapplicables à d'autres niveaux" (La Pensée sauvage).

François Jacob reprend et approfondit cette idée : "Je crois que le cerveau humain a une exigence fondamentale : celle d'avoir une représentation unifiée et cohérente du monde qui l'entoure, ainsi que des forces qui animent ce monde. Les mythes, comme les théories scientifiques, répondent à cette exigence humaine. Dans tous les cas, et contrairement à ce qu'on pense souvent, il s'agit d'expliquer ce qu'on voit par ce qu'on ne voit pas, le monde visible par un monde invisible qui est toujours le produit de l'imagination" (Le Darwinisme aujourd'hui).

Conclusion

Y a-t-il ou non du désordre dans la nature ? La question restera sans réponse. Par contre, on sait qu'à trop vouloir ordonner l'univers, qu'à trop prétendre à la possibilité d'une objectivité absolue, le monde a perdu de sa subjectivité, source de vie, source de désordre, certes, mais aussi de culture et de valeurs. Il faut souhaiter. comme Prigogine et Stengers, dans leur livre La Nouvelle Alliance, que la science s'ouvre à l'aventure, c'est-à-dire ose l'irrationnel, le désordre.