La notion d'inconscient contredit-elle l'exigence morale ?

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Note du corrigé :
  • Note actuelle 4.25/5

Proposé par : joni (Elève)

 

Description :
Une copie entièrement retranscrite d'un élève. Note obtenue : 15/20.

 

On suppose ordinairement que seule une conscience, en tant que faculté de représentation est susceptible de donner un sens à un acte humain. Cependant, l'hypothèse d'un inconscient pose que toute action a un sens, y compris celles qui sont mises habituellement au compte du corps seul (ainsi le symptôme hystérique, le rêve, le lapsus...). Certes, c'est bien un corps qui, comme le pense Alain me dit ma peur et mon angoisse (les"jambes en carton, l'estomac noué..."). En cela, le corps émet des signes, mais c'est mon rapport aux signes du corps qui est essentiel et seul capable de leur donner un sens (tenir bon ou céder à la panique...): c'est moi qui les interprète et qui réagis en conséquence, faute de quoi je resterais le jouet des mouvements et signes du corps, tel l'animal qui répond par ses comportements instinctifs (fuite, esquive etc...) aux stimulis externes et internes qui affectent ses sens. Seul l'homme dirons-nous alors est capable de courage, de vertu, de générosité etc...et non le lion, par exemple (sinon selon des projections anthropomorphiques douteuses).
L'homme courageux n'est pas celui qui "ignore" la peur, comme le chat "ignore" le vertige mais celui qui la surmonte...
On dira donc que l'exigence morale requiert bien, comme le notait Kant, un sujet libre, c'est à dire capable de s'élever au-dessus de toutes les déterminations empiriques, des circonstances et des mobiles suggérés. On peut comprendre alors qu'expliquer nos pensées et nos actes par des mobiles inconscients puisse apparaître comme un alibi, voire un renoncement à soi-même à son humanité. L'exigence morale se trouve alors réduite à quelquechose de dérivé, et nous nous trouvons renvoyés à une sorte d'ignorance radicale de nous-mêmes (au sens où Spinoza disait que l'illusion d'un "libre-arbitre" reposait sur "l'ignorance des causes qui nous font agir"...).


C'est bien le postulat d'un sujet libre et autonome qui se trouve ici en question c'est à dire le principe d'une "volonté bonne" au sens de Kant qui ne tient sa valeur ni de ses résultats, ni de quelque disposition naturelle ou aptitude mais du seul vouloir intérieur qui l'anime dans le sens du devoir moral.
C'est bien en ce sens qu'Alain nous dit encore "qu'il n'y a pas de pensées en nous, sinon par l'unique sujet "et il ajoute..." cette remarque est d'ordre moral"; c'est pourquoi on parlera plutôt que d'inconscient psychique, de conduites d'évitement ou de fuite d'une conscience qui par esssence se projette, est hors d'elle même et s'engage dans le monde.Ainsi l'homme qui prétend s'avouer lâche, insensible, cruel ou faible se pose comme une nature ou une chose "en soi" (je suis ainsi, je suis "ce que je suis...") mais en même temps il prend ses distances avec cette nature ou cette "chosification" de soi pour se faire un mérite de son aveu.
Dire je suis méchant "c'est se chosifier" dans un être méchant pour mieux reculer devant sa responsabilité et ce qui est, en tant qu'homme sa "liberté pour le mal". Du même coup, l'inconscient paraît un alibi facile ou un recours en forme d'excuse (tout autant que le soi-disant souci de "sincérité"). On peut soupçonner alors derrière cet apparent retrait de la conscience ce qui reste, paradoxalement une "visée de conscience", ( une intentionnalité) qui prend la tournure d'une dérobade devant l'exigence morale. La "mauvaise foi" sartrienne offre ainsi ce paradoxe d'un être conscient qui n'est pas pour autant synonyme de savoir car c'est bien d'une d'une ignorance de soi qu'il s'agit pas au sens d'un inconscient mais d'une ignorance comprise comme ruse (visée) de la conscience elle-même.

Mais si Sartre pose bien la question du sens qui nous occupe, il reste cependant prisonnier de ce présupposé qui, depuis Descartes, identifie le psychique au conscient.
Or l'idée d'un Inconscient psychique nous renvoie plus loin que les descriptions sartriennes d'une histoire de la conscience (de son cheminement, de ses ruses, tours et détours) vers la possibilité d'une génèse de la conscience d'un devenir-conscient. C'est dire que Freud, le premier, nous fait voir que l'Inconscient n'est pas cette "chosification" de soi ou encore, cette part animale ou purement mécanique de notre être. S'en tenir là serait donner raison à Alain:l'hypothèse de l'Inconscient est plus qu'une erreur, c'est une faute(au sen s moral). Or, l'Inconscient n'est simple dépossession de soi (ou renoncement à soi) mais il nous renvoie à la possibilité d'un autre Moi. On peut le vérifier par exemple, sur la référence à la sexualité, le reproche adressée à Freud d'une explication de l'homme par la sexualité tombe dès qu'on voit qu'en distinguant pulsions sexuelles et pulsions d'autoconservations, Freud déchiffre déchiffre dans la sexualité "des relations et des attitudes qui passaient auparavant pour des relations et des attitudes de conscience"... autrement dit une signification psychologique du corps.
La sexualité cesse d'être cette part nocturne de l'existence, elle accède à l'ordre du sens, elle signifie. Loin d'être ce plan qui nous rattache à l'animalité, c'est bien parce que chez l'homme, elle peut se détacher de la simple fonction de reproduction qu'elle peut se hisser au niveau de l'exigence morale(c'est ainsi que, plutôt que d'un refoulement de la sexualité, la question du Sida nous confronte aujourd'hui aux exigences d'une éthique de la sexualité...). Le concept freudien de la "sexualité" nous montre comment avec la psychanalyse ainsi que le note Merleau-Ponty "l'esprit passe dans le corps, comme inversement le corps passe dans l'esprit".
Autrement dit, l'Inconscient ne se réduit pas au ça, c'est à dire à ce lieu des premiers investissements pulsionnels qui ignorent la négation, le temps, la mort, les valeurs et interdits moraux. Le ça reste ce "réservoir", où comme le montre Freud dans l'élaboration de sa seconde topique, le surmoi puise ses forces et se structure dans le conflit oedipien, c'est à dire, dans l'épreuve du renoncement aux investissements primitifs de l'image parentale. C'est pourquoi, tout en empruntant ses forces au refoulé, le Surmoi est cet autre lieu où s'élabore ce qui se formulera consciemment en interdits et préceptes ou en exigence morale...Mais si "les interdits, les obligations imposées par les parents subsistent en lui sous la forme de la conscience morale"(Freud, Nouveaux Essais:"D'une conception de l'univers"), le sujet moral n'est pas pour autant un simple produit ou une résultante. Certes, son histoire individuelle peut en faire la victime d'un Surmoi tyrannique ou trop faible(l'image d'un père despotique ou défaillant...): il s'interdit alors névrotiquement ce que la loi humaine autorise, ou bien il transgresse tout interdit régressant alors vers des types de manifestations "infantiles" du Moi. C'est reconnaître alors que la moralité n'est pas donnée (que l'homme n'est pas "naturellement" un "animal moral") mais qu'elle est en chacun le produit d'une histoire. Si comme le dit Nietzche avant Freud, la conscience n'est que la part la plus "superficielle" de notre vie psychique, voire celle qui renvoie à nos instincts les plus "grégaires", elle est en tant qu'elle se traduit "en paroler" ce qui interroge le plus radicalement le rapport de l'individu, dans ce qu'il a de plus singulier au langage. Kant posait que l'exigence morale ne pouvait procéder que de mobiles internes au sujet, mais on voit que de tels mobiles sont tout d'abord loin d'être "purs" et "désinteressés", loin de procéder directement de la conscience comme faculté de se représenter l'exigence morale ( la loi morale="je dois", "il faut"...). Donner un sens moral à nos actes c'est donc se soustraire aux forces "régressives" qui menacent l'individu, pour consentir au risque de s'engager dans le monde par rapport à autrui. On dira alors que "l'exigence morale" est l'exigence même du langage. Seul un être parlant peut formuler l'exigence morale, opposer comme Antigone face à Créon les "lois non-écrites" aux "lois écrites". On a vu cependant que la notion d'inconscient était susceptible d'inquiéter les plus nobles intentions du sujet humain.


Certes, la moralité obéit bien comme le postulait Kant à une logique interne, mais ses mobiles, loin d'être "purs" ou d'obéir aux "ruses" d'une conscience ("mauvaise conscience" ou "mauvaise fin"...) qui resterait, somme toutes souveraine et seul donatrice de sens relèvent de l'histoire singulière et censurée de l'individu. Cependant l' Inconscient n'est pas ce qui transforme la vie en "destin" ou en "fatalité". En dénonçant les illusions de la conscience, on ne supprime pas toute exigence morale, on en interroge le sens tel qu'il émerge dans le cadre complexe de nos relations avec autrui. La logique interne (subjective) qui commande l'exigence morale ne se réfère plus à l'autonomie ou à l'autosuffisance du sujet conscient, mais elle appelle plutôt ce que Nietzche désignait comme une généalogie de la morale.