La conscience de soi est-elle une connaissance de soi ?

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Note du corrigé :
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Proposé par : lydianos (Elève)

 

Description :
Corrigé complet fait par l'élève.

 

« Prendre conscience de » signifie constater, entrer en contact avec un objet. « Prendre connaissance de » implique un certain travail de l'intelligence, débouchant ainsi sur la possession de concepts, donc de contenus essentiels. La conscience de soi est alors un fait, un point de départ mais aussi une incitation à la recherche de soi- même. On se résume donc à savoir si d'une part, le « moi » peut faire l'objet d'une connaissance, et si d'autre part cette connaissance peut se résumer à la conscience de soi ou du moins consister à un approfondissement de la conscience de soi. La conscience de soi peut-elle être alors objet de connaissance ou bien est-ce que la subjectivité de chacun empêche ce rapport à la conscience de soi ? En d'autres termes, la conscience de soi est-elle une connaissance de soi ?



On pourrait se demander en premier ressort, si la conscience de soi peut jouer le rôle de connaissance objective.
"Connais-toi toi-même ", inscription placée sur le fronton du temple de Delphes et attribuée à Socrate, philosophe occidental du Ve siècle avant J.C., était un encouragement à une connaissance psychologique de soi, à une nécessité pour l'âme de connaître les valeurs d'après lesquelles elle se détermine. Même à cette époque, la connaissance de soi était la condition ultime d'une maîtrise de son ego, de ses origines et de ses volontés. Il n'y avait donc pas de recherche de vérité sans un travail de réflexion de la pensée sur elle-même et cette hypothèse est encore vérifiée aujourd'hui, au XXIe siècle. Pour les philosophes grecs, la connaissance de soi-même est synonyme de sagesse. Elle permettrait en effet à l'individu de prendre conscience de ses propres limites, de se libérer de ses défauts, de développer ses qualités, et, en faisant abstraction de tout ce qui dans le " je " n'est pas personnel, de prendre conscience de sa véritable identité et, enfin de compte, de sa liberté. La devise delphique laisse entendre que nous ne nous connaissons pas réellement, que la connaissance de soi n'est pas une donnée immédiate de la conscience. Elle nous invite donc à entreprendre une recherche, une descente dans les profondeurs de notre intériorité pour trouver l'essence de notre être. Or, cette recherche passe d'abord par la découverte et l'affirmation de notre moi. Cette affirmation est le fondement de la philosophie cartésienne en même temps que celui de toute entreprise de recherche de sa propre identité. Pour approfondir la connaissance que nous avons de nous-mêmes, il faut donc se demander s'il est légitime de parler du soi par soi et quels en seraient les moyens et les conditions.
On voit par là quel est l'enjeu véritable d'une connaissance de soi : conformer l'homme à une idée de lui-même, permettre un contrôle et une maîtrise de soi. Et on voit aussi comment cette exigence prend comme pur point de départ la conscience de soi : c'est bien le mouvement de réflexion, de la pensée sur elle-même qui à la fois donne l'idée d'une connaissance de moi-même et m'ouvre la voie d'une telle connaissance.


C'est d'ailleurs dans cette voie que s'engagea Descartes, un des premiers philosophes modernes du XVIIe siècle, recherchant à ce sujet une vérité absolue. Sa célèbre citation : « Je pense, donc je suis » issue de la quatrième partie du « Discours de la Méthode » est tout simplement l'affirmation que je suis en toute certitude « une chose qui pense », un sujet doué de conscience. L'essence, ou encore le fondement substantiel de « je » est ainsi descriptible sous forme d'un objet conceptualisable: une « substance pensante » dont le caractère de substance permet de déduire des caractères essentiels : unité, immortalité .
Descartes, à la recherche des vérités premières, décide de faire table rase de tout ce qu'il a appris jusque-là. Il veut faire régner le doute systématique sur toutes les évidences. Mais il a beau douter de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il pense, il a beau imaginer que quelque diable rusé le fait se tromper toujours, la réalité de sa propre pensée s'impose à lui comme une évidence absolue. Son doute est provisoire et a pour but de trouver une certitude entière et irrécusable. Quoique je pense, je ne puis nier ce que je pense, et donc que j'existe au moment même ou je pense : « Cette proposition : je suis, j'existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçoit en mon esprit » conclura t-il dans ses « Méditations métaphysiques ». Le sujet conscient de soi est alors posé comme ce que la pensée ne saurait éliminer sans se mentir a elle-même.
Avec le « je pense donc je suis », Descartes place ainsi la conscience, le sujet, à la racine de toute connaissance possible.
Cependant les premiers lecteurs de Descartes ne comprirent pas ce que signifiait sa citation. Ainsi le philosophe français Pierre Gassendi lui écrivit : « Vous pouviez inférer la même chose de quelque autre que ce fût de vos actions. » et dire par exemple : « Je mange, donc je suis », ou bien encore « Je me promène, donc je suis ». Descartes lui répondit qu?il a évoqué, en doute, tous les actes que nous connaissons par nos sens, parce qu?ils peuvent être illusoires. (je puis rêver, immobile dans mon lit, que je suis entrain de manger ou de me promener). Ainsi, il ne faut pas dire : « Je me promène, donc je suis » mais bien « Je pense que je me promène, donc je suis ». L'existence de mon propre corps est remise ainsi en question par l'argument du rêve. Pendant que je rêve, je suis persuadé que ce que je vois et sens est véritablement vrai et réel, et pourtant ce n'est qu'une illusion. La présence de ma pensée à elle-même est la seule certitude qui résiste à l'épreuve du doute car la pensée est inhérente à l'acte même de douter.
La pensée et donc la conscience sont par conséquent la première des vérités de l'homme sur laquelle toutes les autres se basent. Nous sommes (à priori) les mieux placés pour nous connaître : par l'introspection, nous pouvons accéder à une certaine connaissance de nos sentiments, de nos qualités, de nos défauts, de nos motivations et de nos convictions. Mais accède-t-on à un niveau particulier de la réalité mentale par l'introspection, ou cette méthode tend-elle à susciter l'objet même auquel elle prétend accéder ? Le paradoxe de l'introspection est que le sujet se confond avec l'acte de s'observer lui-même. De même l'introspection est normalisée par le langage. Il n'en reste pas moins que l'idée de « savoir » ce qu'on est soi-même, sa propre connaissance, soulève des difficultés de principe : en quel sens emploie-t-on « savoir », s'il s'agit d'intériorité ? Comment peut-on se connaître vraiment si c'est ancré au plus profond de nous ?
Les conclusions qu'approuve Descartes sur l'essence du moi ne laisse pas impassible certains philosophes comme Emmanuel Kant, philosophe allemand du XVIIIe siècle, qui va remettre en cause leur fondement dans son livre : « Les critiques de la raison pure ».
En effet, « connaître », c'est connaître un objet, en cerner un concept. Prenons l'exemple du triangle : je le connais comme étant une figure géométrique dotée de trois angles dont la somme est égale à 180 degrés. On peut alors se poser la question suivante : la conscience de soi peut-elle se définir vraiment comme un objet ? Permet-elle de se prendre comme objet et de connaître ce que l'on est vraiment ?
Peut-être, mais encore faudrait-il distinguer deux cas ou plutôt deux niveaux de conscience : la conscience de soi, comme « je », la connaissance qu'un sujet prend de lui-même ; mais aussi la conscience réflexive ou un sujet prend connaissance de son propre état corporel. Pour la première, le « je pense, donc je suis » révèle la certitude du « je » mais ne dit rien sur ce que je suis. Tandis que pour la seconde, Jean-Paul Sartre disait par exemple : « prendre conscience que je suis timide, c?est ne plus être timide [?] aussi simplement, aussi ingénument ». En effet, il y a le « moi » qui est timide et le « je » qui sait que le moi est timide. Tandis que les choses sans conscience (livres, chaises, tables') existent massivement, sont en soi (elles ne sont ce qu?elles sont), l'homme, qui est conscient de ses propres états de conscience, se voit condamné par là à ne être jamais ce qu?il est, à ne jamais coïncider exactement avec soi.
A partir du moment où l'enfant commence à parler de lui à la première personne, moment décisif et irréversible, il se saisit lui-même comme sujet pensant et conscient. Cette faculté de conscience à se prendre elle-même pour objet, que l'on appelle « la réflexibilité » de la conscience, fait de l'être humain une personne, c'est-à-dire chez Kant, un sujet moral responsable constituant une fin en soi. La conscience réflexive est le retour sur son soi et donc permet de prendre pour objet la vie psychologique qui constitue le moi.
De plus, la conscience dite « psychologique » se prolonge en conscience morale quand le sujet juge de la valeur morale de ses propres intentions ou de ses propres actes. Pour Rousseau, « philosophe des lumières » au XVIIIe siècle, c'est par la conscience morale « principe inné de justice et de vertu », que l'homme peut s'élever au-dessus des bêtes et se rendre «semblable a Dieu ».


Toutefois, lorsqu'un sujet doté de pensée propre, de conscience s'étudie lui-même, il ne le fait pas en tant qu'objet, certes pas, mais en tant que sujet : c'est la thèse de la psychologie clinique (par opposition à la psychologie expérimentale qui étudie la conscience de soi en tant qu'objet). On pourrait alors se demander s'il est possible d'objectiver la conscience. En effet, comme nous l'avons vu, la conscience peut-être objective mais tout être qui pense, le fait de manière subjective. On pourrait même soupçonner la conscience de soi d'être facteur d'illusion sur soi. Comme l'affirmait Spinoza, philosophe et grand penseur néerlandais du XVIIe siècle qui prolongea en un certain sens le raisonnement déscartien : « la conscience est le lieu d'une illusion, elle ignore les causes. Nous subissons les objets extérieurs et sommes déterminés par les causes extérieures que nous subissons sans les comprendre ». Peut-être nous croyons-nous libre puisque nous ignorons les causes qui nous déterminent ?
Quoiqu'il en soit, l'homme en tant que sujet ne peut pas avoir une connaissance objective de la conscience qu'il a de lui-même, elle lui échappe tant bien que mal. Il paraît difficile d'avoir une connaissance objective de nous-mêmes : la connaissance que nous pouvons avoir de nous par l'introspection passe à travers le filtre de l'opinion que nous nous faisons de nous. Ainsi, nous pouvons être tentés d'exagérer, d'amoindrir ou de taire certains de nos défauts. Cette idée initiée par Kant puis par Hegel, sera reprise par Edmund Husserl, philosophe allemand du début du XXe siècle, dans sa théorie phénoménologique (science qui étudie les phénomènes) sur la conscience. Dans cette théorie, il récusera le primat accordé à la conscience réfléchie. Le concept d'intentionnalité (contenir quelque chose, pas forcément réelle, à titre d'objet, être à propos de quelque chose, avoir un objet immanent) en découlera et donnera un rôle central à l'élaboration de sa théorie phénoménologique.
Le célébrissime psychanalyste Sigmund Freud introduira même l'existence de l'inconscient psychique comme barrière de sa propre conscience. Manipulés par autrui, nous sommes influencés, et nous ne sommes pas maîtres de nos choix, de nos actes, de nous-mêmes. Selon lui, il se produit en nous des phénomènes psychiques dont nous n'avons pas même conscience, mais qui déterminent certains de nos actes conscients. Ainsi nous croyons nous connaître, mais nous sommes incapables de dire pourquoi nous ne pouvons supporter la vue de tel ou tel animal pourtant inoffensif (un serpent, une araignée?), pourquoi nous faisons des rêves si délirants' Nous croyons nous connaître, mais il y a en nous comme un étranger qui se manifeste de temps en temps dans nos manies, dans nos rêves ou dans nos actes manqués, et qui s'évertue à se dérober a nos regards introspectifs.
Pour contourner cet obstacle qui nous obstrue le chemin de notre connaissance intérieure peut-être est-il nécessaire de passer par autrui, dans l'analyse, pour accéder à sa propre conscience de soi ? Peut-être que je ne peux que me connaître que grâce à autrui, grâce aux autres et l'image que je représente ?
En effet, avoir conscience de soi et des autres apporte une meilleure connaissance de soi car on a alors une base de comparaison et l'on peut faire un retour qui nous permet de nous positionner, car tout seul dans l'absolu, on ne peut pas se connaître. Dès qu'on pense à des qualités ou à des défauts, il faut avoir des valeurs qui nous viennent de la Société.
Mais, les autres n'ont pas forcément connaissance de notre éducation mais aussi de notre expérience personnelle, qui influence considérablement notre psychisme. De leurs places, il ne voit qu'une facette, qu'une manifestation de notre personnalité, certainement influencée par leur présence. Le regard de l'observateur modifie déjà l'objet d'observation : alors quand cet objet est un sujet capable de se modifier lui-même, cela nous entraîne dans un jeu de miroirs peu propice à l'observation.



Le désir de se définir, mais aussi l'impossibilité d'achever cette définition en une essence fixe et définitive, constitue précisément l'essence paradoxale de l'homme. Avoir conscience de soi est certes une étape indispensable à la connaissance de soi, mais ni sur le plan métaphysique de ce qu'est le « je », ni sur le plan psychologique du « moi », la conscience de soi est apparue comme la connaissance de soi. N'y a-t-il pas alors la nécessité de passer par l'autre pour se connaître soi-même, même si cela parait tellement difficile, la connaissance de soi impliquant toujours la reconnaissance de l'autre ?