La raison conduit-elle toujours au bonheur ?

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Note du corrigé :
  • Note actuelle 4.00/5

Proposé par : stephanek (Elève)

 

Description :
Dissertation entièrement rédigée en deux parties :
I. La raison peut - dans une certaine mesure - conduire au bonheur,
II. Mais ce n'est pas une garantie

 

La philosophie, que l'on peut définir comme étant une réflexion visant à proposer une interprétation de l'existence humaine, met souvent en avant la question du bonheur qui constitue une des préoccupations majeures du philosophe. Etat durable de plénitude et de satisfaction, il est considéré comme le but ultime de toutes nos actions. Mais c'est dans sa conception qu'il suscite la controverse. Si seul l'usage de la raison, c'est-à-dire la faculté de bien juger, peut permettre le bonheur pour certains, d'autres affirment au contraire que raison et bonheur sont incompatibles. Mais la condamnation des passions au nom de la raison est-elle souhaitable ? En d'autres termes, la raison est-elle garante du bonheur humain ?
Si la raison peut, dans une certaine mesure, conduire au bonheur, ce que nous verrons dans une première partie, nous constaterons qu'elle n'en est pas une garantie.

I. La raison peut, dans une certaine mesure, conduire au bonheur



Tout d'abord, voyons que la raison peut nous apporter le bonheur.
L'homme est naturellement corrompu par ses désirs, qui prédominent dans ses actes comme nous le rappelle d'ailleurs Hobbes dans son oeuvre majeure, Le Léviathan. Or, cette tyrannie exercée par nos désirs nous pousse dans une attente, une dépendance à l'égard des événements. Alors, comment être heureux si nous ne sommes pas libres mais que nous vivons constamment dans l'attente ? C'est là que la raison peut intervenir. La raison, par définition, est le pouvoir de distinguer le vrai du faux, notre capacité de raisonnement qui nous distingue de l'animal, et qui peut donc, surtout, nous permettre de prévoir. En en faisant le meilleur usage, je peux ainsi me détacher des désirs que j'éprouve : être raisonnable, c'est me consacrer uniquement à ce qui dépend de moi. Ainsi, user de sa raison permet de ne plus désirer, c'est-à-dire de ne manquer de rien. On a donc tout pour être heureux puisque l'on est libre. Telle est d'ailleurs la conception stoïcienne du bonheur : acquiescer à l'ordre du monde, s'accommoder de tout ce qui survient en dehors de nous. Dans Entretiens notamment, Epictète affirme par exemple : « Personne n'est maître de ce qui est important pour nous; et nous n'avons nul souci des choses dont les autres sont maîtres ».
Donc, la philosophie stoïcienne montre bien que la raison, véritable force d'âme du sage, est l'élément essentiel permettant de jouir pleinement du bonheur.

De plus, la raison joue un rôle prépondérant dans l'accession au bonheur dans le sens où elle permet d'accéder à la connaissance. En effet, ce n'est pas la satisfaction incessante de nos désirs qui nous rend heureux mais la connaissance de la vérité : quand je suis confronté à un choix, par exemple, je dois utiliser ma raison, penser le pour et le contre, utiliser mes facultés mentales et mon entendement de telle sorte que ma réponse soit le fruit d'un véritable jugement. Ainsi, en réfléchissant, je ne vis pas dans l'illusion mais dans la lucidité qui me fait éprouver une satisfaction, car j'ai le sentiment d'avoir « bien agi », et à chaque fois que j'agis ainsi, je me rapproche du bonheur car je connais de mieux en mieux le « vrai bien », la vérité. Lucidité et bonheur peuvent donc, dans cette première partie, sembler compatibles. Cette conception de la raison comme génératrice de bonheur a été adoptée par un grand nombre de philosophes, et qui plus est en tout temps. Platon, dans Giorgias, puis Descartes, dans Les principes de la philosophie, affirment ainsi que le libre exercice de notre volonté, éclairée par notre raison, génère la vraie satisfaction, la béatitude, autrement dit le bonheur, grâce à « l'action bien faite » pour reprendre l'expression cartésienne. De même, Aristote montre que la pratique de la vertu, qu'il considère comme l'utilisation de la partie rationnelle de l'âme, est une « attitude habituelle », comme un habitus qui permet d'accéder au bonheur. Donc, pour eux, de la bonne connaissance résulte la bonne action donc le bien-être. Ainsi, seule une vie juste et bonne, guidée par la raison, permet d'atteindre le bonheur.

En conclusion, on peut donc dire que la raison, en permettant de ne plus se préoccuper de ses désirs premièrement, et de nous guider vers les actions véritablement bonnes secondement, permet de nous affranchir de tout trouble intérieur, nous disposant ainsi au bonheur. Concluons ce premier mouvement sur cette phrase de Spinoza extraite de l'Ethique, qui résume parfaitement les deux rôles de la raison que nous venons de développer : « Le Sage, en discernant le vrai du faux, le bien du mal, ne connaît guerre de trouble intérieur [...] et possède le vrai contentement. Et qui ne peut gouverner ses désirs ne peut jouir de la paix de l'âme ni de la connaissance, mais périt nécessairement ».

II. Mais ce n'est pas une garantie



Cependant, chacun dispose de la raison qui, comme nous l'avons vu, est ce qui différencie l'homme de l'animal (Aristote). Alors, si l'on s'attachait uniquement à la pensée aristotélicienne, chacun serait heureux. Or, ce n'est bien évidemment pas le cas. Alors, pourquoi ne sommes-nous pas tous heureux ? Quelles sont les limites de la raison ? Pourquoi n'est-elle pas toujours garante du bonheur ?

Nous venons de voir que la raison, en nous permettant de déterminer quelles actions étaient bonnes et lesquelles étaient mauvaises, nous procurait un bien-être car nous discernions le vrai du faux. Cela dit, plus un sujet grandit, plus il est confronté à des choix qui, en le faisant réfléchir, développent son entendement, sa raison. Or, plus ma raison se développe, plus mon savoir grandit et plus je m'approche de la réalité, du réel, ce qui peut me pousser à douter du bonheur. Si tous mes besoins, tous mes désirs, sont satisfaits continuellement, mais que je ne suis jamais pleinement heureux, le bonheur est-il vraiment possible ? N'est-ce pas qu'une illusion, qu'un simple concept que je me force à accepter pour donner un sens à mon existence ? En effet, ma raison peut me faire comprendre que le bonheur n'est qu'une illusion. Mes illusions de bonheur seraient ainsi anéanties. Donc, la raison, basée sur l'expérience, dite « empirique », ne me conduit pas toujours au bonheur car elle peut justement me faire douter de ce dernier. Kant défend cette position dans la Critique de la Raison pure : « Ce qui en toi tend au bonheur, c'est le penchant, ce qui restreint ce penchant [...] c'est ta raison ». Il montre ainsi que la raison, bien au contraire de ce qu'affirmaient stoïciens ou cartésiens, nous éloigne du bonheur en nous en faisant justement douter. Alors, faut-il ne rien savoir ? Est-il préférable de ne pas être lucide et résider constamment dans l'illusion ?

Admettons que le bonheur soit possible. Même si cela était, la raison m'oblige naturellement à m'en détacher. Effectivement, pour être pleinement heureux, il est préférable de ne pas considérer son intérêt individuel afin de ne pas déclarer, comme l'affirmait Hobbes, un climat de « guerre de tous contre tous ». Précisons. Si je veux un objet unique que quelqu'un désire également, nous serons opposés pour obtenir cet objet. Il faut donc considérer l'intérêt collectif, et c'est justement ma raison qui me le préconise. Or, le bonheur porte évidemment au calcul de mes propres intérêts. C'est pourquoi la raison elle-même m'oblige à me détacher du bonheur immédiat, et cette obligation s'impose comme un « impératif catégorique », comme l'affirmait Emmanuel Kant, qui considérait que tout sujet respectant cette loi morale, c'est-à-dire toujours prendre en compte l'aspect universel et non individuel, ne pouvait pas satisfaire ses désirs, mais qu'il se rendait « digne d'être heureux ».

En effet, pour lui, le bonheur durant la vie terrestre manque de plénitude et la béatitude ne s'obtient que plus tard, dans la vie posthume. C'est ainsi qu'il en venait à la conclusion que dans notre vie, il faut suivre notre raison pour être digne d'être heureux plus tard, bonheur qui nous sera accordé par un Dieu clément au regard de notre vie.

On peut ainsi pense qu'une raison développée peut nous permettre de douter quant à l'existence d'un bien-être total sur Terre, ce qui nous détacherait du bonheur qui ne serait qu'une illusion. Mais la croyance en l'existence d'une vie après la mort nous redonnerait une raison de vivre : être moral, suivre sa raison, pour être heureux plus tard.

Conclusion



En conclusion, on peut donc dire que la raison peut conduire au bonheur en nous permettant de ne plus nous préoccuper de nos désirs ou alors de réaliser de bonnes actions nous procurant une satisfaction, selon les théories stoïciennes et cartésiennes. Cela dit, c'est peut-être même la raison elle-même qui crée ce concept dans le but de donner un sens à notre existence : le bonheur apparaît alors comme « un idéal de l'imagination » pour reprendre l'expression kantienne, une utopie, un leurre que chacun accepterait.
C'est cette seconde analyse qui semble plus adaptée, car nous ne sommes pas tous heureux, bien que nous ayons tous une raison. Ainsi donc, la raison est nécessaire pour pouvoir juger et ne pas tomber dans l'excès dicté par nos passions, mais il faut tout de même se laisser porter par nos désirs un minimum sans trop user de sa raison qui nous ferait aller trop loin dans le soupçon. Donc, la raison conduit au bonheur si elle ne nous pousse pas trop loin dans ce soupçon qui nous ferait douter du bonheur : certaines illusions de la conscience sont nécessaires pour garder une raison de vivre, comme le disait Nietzsche : « La vie a besoin d'illusions, c'est-à-dire de non-vérités tenues pour des vérités » (Ecce Homo).