Le langage trahit-il la pensée ?

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Note du corrigé :
  • Note actuelle 3.25/5

Proposé par : ftarby (Professeur)

 

Description :
Corrigé en trois parties : I. Le langage est l'expression même de la pensée, et non pas une trahison, II. Le langage humain admet des limites. Le problème de l'indicible, III. Le langage : trahison ou traduction ?

 

Introduction



Le langage est le propre de l'homme (cf. le logos, Aristote). Il n'est pas seulement une faculté parmi d'autres. Il est explicatif de l'intelligence propre à l'espèce humaine. Le langage est créateur de sens, de significations, et fait donc la particularité du monde humain. Toutefois, nous avons l'expérience d'un doute quant à la capacité d'exprimer par les mots nos sentiments, et nos pensées. Nous doutons parfois du langage, comme d'un mauvais outil. Nous connaissons d'autres moyens d'expression non-langagiers (une émotion forte, par exemple). Nous envisageons un écart possible entre pensée, ou esprit, et langage. Est-ce là une illusion ?
Trahir la pensée, ce n'est pas seulement rendre difficile ou impossible la pensée. La trahison est une violence d'autant plus grande qu'une confiance préalable était là. On se sent trahi. Dans ce cas, le langage nous trahirait : a) comme le traitre que l'on croyait ''de notre côté'' b)au sens où les choses ont été totalement transformées, modifiées ("trahir la pensée d'un auteur ou de quelqu'un'')


I- Le langage est l'expression même de la pensée, et non pas une trahison



a) L'illusion mentaliste : c'est une illusion dénoncée par de nombreux philosophes (Hegel, Wittgenstein, etc.) que de croire que la pensée puisse exister, indépendante, sans le langage. Je crois que le mot me manque, et que j'ai l'idée. Mais je n'ai pas l'idée si je n'ai pas le mot ; je n'ai justement qu'une vague idée. Il faut rappeler que ce qui se conçoit bien s'énonce bien.
b) La raison et le langage sont justement inséparables. Le logos est à la fois mesure, raison, parole. Le langage est une capacité d'abstraction, de mots en mots les idées plus générales se forment et se coordonnent. C'est précisément cela, l'activité de l'intelligence : trouver des causes, former des liens, généraliser, synthétiser, analyser.
c) Dans la philosophie de Descartes, cette compréhension du rapport langage-raison est apparente. Descartes montre au Marquis de Newcastle que si les bêtes ne parlent pas, ce n'est pas parce qu'elles n'ont pas des organes manquants, mais parce qu'elle ne sont pas esprit, ''substance pensante''


II- Le langage humain admet des limites. Le problème de l'indicible



a) Toutefois, la perspective de Descartes est idéaliste, ici. Descartes suppose d'abord une âme. N'est-ce pas l'inverse ? N'est-ce pas la naissance et l'évolution du langage (tant chez l'enfant, qu'à l'échelle de l'humanité) qui forment peu à peu l'esprit, et la pensée. Dans ce cas, il convient d'analyser ce phénomène du langage, comme un outil.

b)Bergson a bien montré qu'en effet le langage était apparu comme un moyen, pour l'homme, de dominer et organiser la nature. Il correspond à une stratégie adaptative, qui est l'intelligence. L'intelligence classe, ordonne, fait le tri. En conséquence, le langage ne délivre qu'une représentation du monde. Le monde est plus fluctuant, ou étrange, que ce que le filtre du langage nous habitue à voir. Bergson pense donc que le ''moi intérieur'', profond (nos émotions intimes, par exemple) est trahi par le langage, qui en réduit et généralise le sens intime (chaque sentiment de tristesse est irréductible au mot générique ''tristesse'')

c) D'où la question de l'indicible, ou de l'ineffable. Ce qui ne peut être dit. L'indicible peut être vu de deux manières : il peut être pensé comme ce qui précède le langage (comme un magma, un flux, un désordre) ou bien comme une sorte d'énigme absolue (par exemple Dieu) qui dépasserait le langage des hommes. On peut chercher à explorer ce monde (l'écrivain Nathalie Sarraute cherche à faire entendre les sous-conversations pré-conscientes de ses personnages ; Spinoza entend définir clairement le concept de Dieu) mais rien ne nous assure qu'on connaît alors l'indicible. On ne peut pas sortir de notre représentation langagière. L'indicible est encore ''dit'' par le langage.

III- Le langage : trahison ou traduction ?



a) La trahison est une idée forte (cf.l'introduction.) Pour qu'il y ait trahison, il faut d'abord qu'il y ait eu confiance. Le langage apparaît plutôt comme un monde à la fois infini et clos. On ne peut en sortir. Nous ne pouvons pas lui accorder ou lui reprendre notre confiance, car cela reviendrait à pouvoir le juger de l'extérieur, ce qui n'est pas possible. Toute pensée à ce propos est encore langagière.

b) En revanche, il y a certainement des usages divers du langage. L'art de l'écrivain ou la réflexion du philosophe montrent que le langage peut créer des univers ou des réflexions abyssales. Le sentiment de trahison vient plutôt de ce que l'usage que je fais du langage n'est pas encore assez abouti. Le travail de clarification et de mise en relation, interrogation donnera une plus grande force à la pensée. Hegel montre bien qu'une pensée ne vaut que par la maîtrise langagière qui est la sienne. Conscience et langage sont liés.

c) Toutefois, il y a certainement un fond que le langage ne peut que traduire (plutôt que trahir). Les phénomènes inconscients (le rêve même le plus banal) révèlent, en nous, un domaine qui n'est pas immédiatement logique ou langagier. Freud a bien montré que la psychanalyse cherche à interpréter, traduire ce fond. Mais elle ne peut y parvenir totalement (cf. Lacan).

Conclusion



Langage et pensée sont inséparables. Comment l'un pourrait-il dès lors trahir l'autre ? Il y a une illusion mentaliste à dissiper.
Toutefois, le langage est aussi une stratégie d'adaptation de l'espèce humaine. Il a donc des limites, comme tout instrument, même si le langage peut élever la pensée à l'infini.
Parfois, le langage ne peut donc que traduire. L'idée de trahison est trop forte, pour sa part.