Bergson, L'Energie spirituelle : "Conscience est synonyme de choix"

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Texte étudié :

Qu’arrive t-il quand une de nos actions cesse d’être spontanée pour devenir automatique ? La conscience s’en reitre. Dans l’apprentissage d’un exercice, par exemple, nous commençons par être conscients de chacun des mouvements que nous exécutons, parce qu’il vient de nous, parce qu’il résulte d’une décision et implique un choix ; puis à mesure que ces mouvements s’enchaînent davantage entre eux et se déterminent plus mécaniquement les uns des autres, nous dispensant ainsi de nous décider et de choisir, la conscience que nous en avons diminue et disparaît. Quel sont d’autre part les moments où notre conscience atteint le plus de vivacité ? Ne sont-ce pas les moments de crise intérieure, où nous hésitons entre deux ou plusieurs parties à prendre, où nous sentons que notre avenir sera ce que nous l’aurons fait ? Les variations d’intensité de notre conscience semblent donc bien correspondre à la somme plus ou moins considérable de choix ou, si vous voulez, de création, que nous distribuons sur notre conduite. Tout porte à croire qu’il en est ainsi de la conscience en général. Si conscience signifie mémoire et anticipation, c’est que conscience est synonyme de choix.

Bergson, L'Energie spirituelle



Note du corrigé :
  • Note actuelle 5.00/5

Proposé par : thibaultl (Elève)

 

Description :
L'explication de texte en trois parties suivie du commentaire en deux points :
A) La conception bergsonienne de la conscience prolonge l'analyse du cogito cartésien,
B) C'est plus particulièrement en rapport à la durée et à la liberté que Bergson envisage ici la conscience

 

Introduction



Ce texte de Bergson, philosophe français de la fin du 19ème et du début du 20ème siècle, traite de la conscience et montre que l'intensité de la conscience varie en fonction de nos actions.

En effet la conscience, qui conduit à la conception d'un sujet à part entière, capable de réfléchir, de penser sur lui-même et sur le monde, se manifeste-t-elle toujours de la même manière ? Si la conscience est toujours présupposée dans toute pensée et dans toute action, nous n'avons pas toujours conscience que nous pensons, que nous agissons, de telle sorte que les prises de conscience réelles sont rares. Ne sommes-nous pas conduits à concevoir plusieurs types de conscience ou en tout cas plusieurs de ses modalités ? C'est à ces questions que l'auteur répond dans ce texte. D'une manière plus générale, la conception bergsonienne de la conscience permettra de nous demander s'il n'y a pas un lien essentiel entre la conscience qui décide de l'avenir et la liberté voire la force d'une personnalité. Nous verrons que ce texte révèle la philosophie de Bergson en général, notamment sa conception de l'individu et de la durée.

Trois parties se dégagent de ce texte : la première, qui va du début jusqu'à «la conscience que nous en avons diminue et disparaît» (1. 5), démontre la disparition de la conscience dans les actions automatiques. La deuxième, qui se termine par «notre avenir sera ce que nous l'aurons fait ? » (1. 7) indique à l'inverse que l'intensité de notre conscience est à son apogée lorsque nous devons choisir, décider de notre avenir. La dernière partie conclut sur les variations d'intensité de la conscience.

I. Explication du texte



A) Première partie

Bergson commence par une question : c'est un moyen rhétorique pour amener le lecteur à s'interroger lui-même. La réponse est une conclusion, avant la démonstration, qui sera donnée par l'intermédiaire d'un exemple. On conclut immédiatement de ces deux premières phrases que la spontanéité d'une action suppose la conscience tandis que l'action automatique implique sa disparition. Cependant le verbe cessé ne nous met pas en présence de deux types d'actions mais d'un passage continu, graduel entre ces deux actions.
Que signifie ce passage ? L'action est spontanée lorsqu'elle émane de nous-mêmes, lorsque nous en sommes l'auteur, la cause immédiate. L'action est automatique lorsqu'elle s'accomplit d'elle-même, lorsque l'auteur ne maîtrise ni la cause ni le déroulement des opérations. Ces deux termes conduisent aux couples d'opposés : conscient (sujet de la pensée, de l'action), inconscient (l'agent est soumis à autre chose qu'à lui-même), liberté, volonté (le sujet est cause de l'action) et nécessité (enchaînement de causes et d'effets sans agent).

Ces couples d'opposés ou plutôt le passage d'un terme à l'autre, est révélé par l’intermédiaire d'un exemple. L’apprentissage d'un exercice : le passage s'exprime ici par la durée : en effet, les termes "nous commençons" puis "à mesure que" nous font vivre les modifications de nos états de conscience dans la durée.

«Nous commençons par être conscients de chacun des mouvements que nous exécutons, parce qu'il vient de nous, parce qu'il résulte d'une décision et implique un choix» : l'apprentissage d'un exercice suppose en effet une suite de mouvements (mouvements des yeux dans l'apprentissage d'une leçon, du corps dans celui de manger ou de marcher pour un entant) qui doivent se coordonner ou s’enchaîner entre eux, donnant lieu parfois à des liaisons complexes : entre les pédales, la vue, le rétroviseur etc., pour l'apprentissage de la conduite. Ici, la conscience est non seulement présente (nous avons conscience de nous-mêmes et de ce que nous faisons), mais active (elle doit choisir, décider).

Bergson identifie la conscience à la réflexion : réfléchir, c'est pouvoir sortir de la situation présente pour en déterminer toutes les possibilités, les causes, les conséquences. Lorsque la réflexion se lie à l'action, l'auteur devient l'acteur : il doit lui-même sélectionner, coordonner les mouvements entre eux dans la situation présente mais il doit également lier les mouvements passés, présents et à venir : ce qui "implique un choix" parmi plusieurs possibles et il en "résulte une décision" c'est à dire la nécessité de s'attacher à une seule possibilité à l'exclusion des autres.

Si ceci marque la première situation d'apprentissage, la répétition de l'exercice conduit à rendre la conscience inutile «puis, à mesure que ces mouvements s'enchaînent davantage entre eux et se déterminent plus mécaniquement les uns les autres, nous dispensant ainsi de nous décider et de choisir, la conscience que nous en avons diminue et disparaît» ; il n'y a pas un changement brutal mais progressif, les termes "à mesure", "plus mécaniquement ", "diminue puis disparaît" l'indiquent. Bergson montre ici que le rapport entre deux mouvements n'a plus besoin d'un agent extérieur pour se réaliser, la liaison est immédiate et nécessaire donnant lieu à un enchaînement mécanique, un fonctionnement autonome (suite de causes et d'effets). L'automatisme concerne surtout le déroulement de l'opération.

La conscience disparaît, ce qui ne signifie pas qu'elle cesse d'exister, mais elle a perdu sa fonction puisqu'elle est désormais intégrée au corps (mouvements). Elle est absente car elle perd son utilité et son activité. La pensée, qui précédait et déterminait l'action, se transforme intégralement en action. Si elle s'immisçait dans l'action, cette dernière cesserait d'être mécanique, elle donnerait lieu à une hésitation, donc à une diminution d'efficacité et de rapidité. Mais, dès qu'un problème surgit, la conscience reprend toute son activité, afin de trouver la solution (par exemple, si la voiture tombe en panne, ou s'il s'agit de doubler une autre voiture dans Un endroit difficile).

B) Deuxième partie

Après avoir évoqué l’éventuelle disparition de la conscience, Bergson envisage le cas inverse (signalé par le terme "d'autre part"), c'est-à-dire «les moments où notre conscience atteint le plus de vivacité ». La vivacité s'oppose immédiatement à la disparition : d'un côté la conscience meurt, de l'autre elle vit. Les questions évoquées ici nous mettent directement en présence d'un exemple : ce qu'il nomme "une crise intérieure" : une crise n'est pas un simple problème passager et parfois sans importance qui surgit lors d'une action habituelle, mais une situation de conflit qui introduit un déséquilibre, une rupture par rapport au fonctionnement normal des choses. Sans une résolution, la crise ne cesse de s'aggraver. Une crise intérieure concerne le sujet au plus profond de lui-même, il est question ici de sa personnalité dans sa totalité. Il s'agit donc bien de ces moments «où nous hésitons entre deux plusieurs partis à prendre, où nous sentons que notre avenir sera ce que nous l'aurons fait». La conscience est ici particulièrement intense par son pouvoir de réflexion (sur nous-mêmes, sur notre vie), de choix et de décision : le choix ne concerne pas telle ou telle chose, mais nous-mêmes, ou notre vie à venir. Tandis que l'action automatique donne lieu à une éternelle répétition, le passé s'intégrant immédiatement dans l'action présente (habitude ou acquisition), ici le choix est tourné vers l'avenir et se rapporte à quelque chose d'indéterminé, de nouveau. La conscience doit anticiper librement sur l'avenir. Sans avoir de données préalables, sans pouvoir se rapporter à quelque chose de déjà déterminé. Elle est la source entière de notre vie à venir, elle doit évaluer elle-même le pour et le contre, les conséquences de l'action. L'homme, par la conscience, est donc libre, responsable de sa vie, tandis que l'action automatique est déjà programmée à l'avance, donc déterminée.

C) Troisième partie

Après avoir envisagé des situations particulières extrêmes, Bergson conclut sur les "variations d'intensité" de la conscience. Ce qui varie, ce n'est pas la conscience elle-même en tant que faculté mais son degré d'activité ou d'intensité. L'intensité introduit une idée en plus par rapport à la vivacité : en effet, elle indique la concentration, la fusion de plusieurs éléments en une seule chose. Tandis que la conscience se dilate en quelque sorte dans l'action automatique en se divisant en actions successives qui s'enchaînent, elle se concentre en elle-même dans les moments de crise intérieure, toute la personnalité, la vie du sujet sont ici en jeu. Or, les variations d'intensité sont fonction de la «somme plus ou moins considérable de choix, ou, si vous voulez, de création, que nous distribuons sous notre conduite ». L'idée de somme introduit la grandeur, la mesure quantitative alors même que l'intensité évoque quelque chose de qualitatif. En effet, ce qui importe dans les moments de crise intérieure, c'est moins le nombre de choix que l'importance, le poids que l'on accorde au choix. Autrement dit, la somme est ici qualitative, c'est-à-dire ressentie par le sujet, elle n'est pas mesurable. Il peut y avoir des sauts brusques entre l'action habituelle et les situations de crise intérieure. Le rapport entre les deux est donc d'ordre qualitatif : dans un cas, on est déterminé, dans l'autre on est tout entier soi-même. Il peut de la même façon exister des situations intermédiaires : par exemple, lorsqu'il s'agit de choisir un sujet parmi deux sujets de dissertation : le choix est à la fois libre (je suis responsable de ma décision) et déterminé (par le nombre de connaissances que je possède sur ce sujet).

Bergson identifie le choix à une création : cette dernière signifie que le choix ne se fait pas en fonction de possibilités déjà établies. Il y a une différence entre l'auteur (ici, le sujet qui guide, coordonne les opérations) et le créateur (il invente une situation, un avenir, à partir de lui-même : par exemple, selon la Genèse, Dieu créa le ciel et la terre à partir de rien). On peut penser que l'avenir ne peut être radicalement neuf, il est lié au passé, à la situation. Mais ce qu'indique Bergson, c'est avant tout que l'avenir n'est pas déjà déterminé, mais à faire, à construire.

Bergson finit en élaborant une véritable conclusion à sa thèse «tout porte à croire qu'il en est ainsi de la conscience en général» : les variations d'intensité de la conscience ne sont pas contingentes, elles ne se rapportent pas à certaines situations particulières mais elles qualifient la nature même de la conscience : la conscience ne varie pas parfois, mais toujours. Et cette variation ne se rapporte pas à un individu, mais à tous.

Si les exemples donnés par Bergson sont extrêmes, ils révèlent l'essence de la conscience.

II. Commentaire ou critique du texte



A) La conception bergsonienne de la conscience prolonge l'analyse du cogito cartésien

La conception bergsonienne de la conscience prolonge l'analyse du cogito cartésien : en effet, Descartes a montré que la conscience donnait naissance à un sujet capable de réfléchir sur lui-même et sur le monde (possibilité de se démarquer du monde et de se poser comme sujet distinct du reste des choses). Ainsi, par la conscience, le sujet est à l'origine de la connaissance (cf. Kant, «le je pense doit pouvoir accompagner toutes mes représentations », Critique de la raison pure) et de l'action (notamment avec la conscience morale, qui fixe les règles de notre cond1ùte en fonction des critères du bien et du mal)

D'autre part, Descartes identifie la conscience avec l'acte de penser, ce que Bergson montre ici : penser, c'est pouvoir sortir de la situation présente, des impératifs de l'action pour déterminer le déroulement de l'action. En ce sens la pensée qualifie l'essence de l'homme, par opposition à l'animal. Ce dernier est en effet enchaîné à la nature et au présent il est en partie incapable de construire l'action en envisageant de multiples possibilités. L'apprentissage est fondé sur l'instinct ou sur un conditionnement, non sur la conscience. Bergson a effet démontré que le passage de l'action spontanée à l'action automatique marque l'arrêt de toute pensée (l'homme ressemble à un automate, à une machine programmée à l'avance), même s'il ne peut être une machine du fait de la présence de la conscience en lui, mais qui peut être potentielle ou irréfléchie.

Cependant. Descartes fait du moi une substance pensante, qui possède une identité, une personnalité parfaitement définie et connaissable («l’âme est plus aisée à connaître que le corps », Discours de la méthode). OL l'idée d'une variation d'intensité de la conscience indique qu'on ne peut pas séparer la conscience de son rapport aux objets, aux actions voire même à l'ensemble d'une vie individuelle, pour en faire une identité absolue, immuable et nécessaire. "Tout porte à croire qu'il en est ainsi de la conscience en général" indique que la conscience n'est pas une entité en soi indépendante du monde mais qu'elle est essentiellement liée à ce qu'elle fait.

B) C'est plus particulièrement en rapport à la durée et à la liberté que Bergson envisage ici la conscience

C'est plus particulièrement en rapport à la durée et à la liberté que Bergson envisage ici la conscience : en effet, la différence entre l'action automatique et spontanée révèle une conception radicalement différente du temps : dans le premier cas, il y a une négation de la durée, à travers laquelle le passé se distingue du présent et de l'avenir puisque dans l'action automatique le passé est complètement intégré au présent et l'avenir est déjà déterminé : il n'y a plus de temps, mais un présent indéfiniment répété, une succession de «maintenant» : c'est ce que Bergson appelle la «mémoire habitude», qui consiste en un ensemble de mécanismes moteurs acquis. Or, le temps n'est pas vécu ainsi par le sujet conscient : ici, la durée est «une création continuelle d'imprévisible nouveauté» (La pensée et le mouvant). Chaque instant est vécu de manière qualitativement différente, il n'y a pas deux instants qui se répètent dans une vie individuelle, le souvenir est individualisé, unique, et l'avenir est un horizon absolument indéterminé. C'est en se dégageant des impératifs de l'action, qui impliquent le découpage mathématique du temps en instants homogènes (quantification du temps), que l'on peut vivre la durée réelle, c'est-à-dire le changement qualitatif entre deux moments de notre vie. La continuité de la durée est une création à travers laquelle je crée l'avenir à travers mon passé.

Cette création révèle une liberté fondamentale de l'homme à l'égard de lui-même et de son avenir : l'homme, parce qu'il pense, n'est pas déterminé, mais il est autonome, responsable de lui-même (cf. la perspective de Sartre, il n'y a pas de nature humaine, l'homme est ce qu'il se fait, il est à l'origine de ce qu'il est, et il est de mauvaise foi lorsqu'il évoque un déterminisme qui pèse sur son existence). Il est non seulement responsable de ce qu'il est, mais du sens, des valeurs qu'il donne à sa vie (ce que Bergson conçoit en termes de décision de choix). Cf. également Rousseau qui indique que la conscience morale est une sorte d'instinct divin, qui nous dicte, nous prescrit ce que nous devons faire en fonction du bien et du mal.

Cependant, on peut penser que les termes "automatisme" et "création" sont trop extrêmes pour qualifier la vie de la conscience. En effet l'homme ne vit jamais comme un automate, car il reste toujours à l'origine de ce qu'il fait et les opérations complexes qu'il réalise chaque jour nécessitent toujours d'être un minimum pensées.

D'autre part, la liberté ne peut être conçue comme une pure création «ex nihilo» ; elle est toujours limitée par les circonstances, la société, le milieu, de telle sorte que les possibilités offertes dans le choix ne sont pas complètement inventées.

Mais ces variations extrêmes doivent plutôt être conçues comme un moyen pédagogique utilisé par Bergson pour clarifier, rendre compte, de la nature de la conscience.

Conclusion



Ainsi, Bergson a montré dans ce texte en quel sens la conscience admettait des degrés d'intensité, ce qu'il nous a indiqué par l'exemple du passage, au sein d'un apprentissage, entre la concentration ou l'attention des débuts de l'action et l'automatisme ou l'habitude, cette dernière impliquant une disparition de la vivacité de la conscience. Tout en indiquant en quel sens Bergson prolongeait les philosophes de la conscience, comme Descartes, nous avons souligné l'originalité de la thèse de Bergson, par la corrélation qu'il établit entre la conscience et la durée ou la liberté. La conscience devient ainsi l'origine de toute forme d'activité créatrice, qui fait de l'avenir un horizon indéterminé où l'homme aura à se constituer ou se choisir lui-même.